Je demeurai donc dix jours dans l'appartement des dames du calife,
continua le marchand de Bagdad. Durant tout ce temps-là, je fus privé du
plaisir de voir la dame favorite; mais on me traita si bien par son
ordre, que j'eus sujet d'ailleurs d'être très-satisfait.
Zobéide entretint le calife de la résolution qu'elle avait prise de
marier sa favorite; et ce prince, en lui laissant la liberté de faire
là-dessus ce qu'il lui plairait, accorda une somme considérable à la
favorite, pour contribuer de sa part à son établissement. Le dixième
jour étant destiné pour la dernière cérémonie du mariage, la dame
favorite fut conduite au bain d'un côté, et moi d'un autre; et sur le
soir, m'étant mis à table, on me servit toutes sortes de mets et de
ragoûts, entre autres un ragoût à l'ail, comme celui dont on vient de me
forcer de manger. Je le trouvai si bon, que je ne touchai presque point
aux autres mets. Mais, pour mon malheur, m'étant levé de table, je me
contentai de m'essuyer les mains, au lieu de les bien laver; et c'était
une négligence qui ne m'était jamais arrivée jusqu'alors.
Comme il était nuit, on suppléa à la clarté du jour par une grande
illumination dans l'appartement des dames. Les instruments se firent
entendre, on dansa, on fit mille jeux: tout le palais retentissait de
cris de joie. On nous introduisit, ma femme et moi, dans une grande
salle, où l'on nous fit asseoir sur deux trônes. Les femmes qui la
servaient lui firent changer plusieurs fois d'habits, et lui peignirent
le visage de différentes manières, selon la coutume pratiquée au jour
des noces; et chaque fois qu'on lui changeait d'habillement, on me la
faisait voir.
Enfin toutes ces cérémonies finirent, et l'on nous conduisit dans la
chambre nuptiale. D'abord qu'on nous y eut laissés, je m'approchai de
mon épouse pour l'embrasser, mais elle me repoussa fortement et se mit à
faire des cris épouvantables qui attirèrent bientôt dans la chambre
toutes les dames de l'appartement, qui voulurent savoir le sujet de ses
cris. Pour moi, saisi d'un long étonnement, j'étais demeuré immobile,
sans avoir eu seulement la force de lui en demander la cause. Notre
chère sœur, lui dirent-elles, que vous est-il donc arrivé depuis le peu
de temps que nous vous avons quittée? apprenez-le-nous, afin que nous
vous secourions. Otez, s'écria-t-elle, ôtez-moi de devant les yeux ce
vilain homme que voilà! Hé! madame, lui dis-je, en quoi puis-je avoir eu
le malheur de mériter votre colère? Vous êtes un vilain, me
répondit-elle en furie; vous avez mangé de l'ail, et vous ne vous êtes
pas lavé les mains! Croyez-vous que je veuille souffrir qu'un homme si
malpropre s'approche de moi pour m'empester? Couchez-le par terre,
ajouta-t-elle en s'adressant aux dames, et qu'on m'apporte un nerf de
bœuf. Elles me renversèrent aussitôt, et tandis que les unes me
tenaient par les bras et les autres par les pieds, ma femme, qui avait
été servie en diligence, me frappa impitoyablement jusqu'à ce que les
forces lui manquèrent. Alors elle dit aux dames: Prenez-le, qu'on
l'envoie au lieutenant de police et qu'on lui fasse couper la main dont
il a mangé du ragoût à l'ail.
A ces paroles, je m'écriai: Grand Dieu! je suis rompu et brisé de coups,
et, pour surcroît d'affliction, on me condamne encore à avoir la main
coupée! Et pourquoi? pour avoir mangé d'un ragoût à l'ail, et pour avoir
oublié de me laver les mains! Quelle colère pour un si petit sujet!
Peste soit du ragoût à l'ail! maudit soit le cuisinier qui l'a apprêté,
et celui qui l'a servi!...