XCIV^{E} NUIT

Je demeurai donc dix jours dans l'appartement des dames du calife,

continua le marchand de Bagdad. Durant tout ce temps-là, je fus privé du

plaisir de voir la dame favorite; mais on me traita si bien par son

ordre, que j'eus sujet d'ailleurs d'être très-satisfait.

Zobéide entretint le calife de la résolution qu'elle avait prise de

marier sa favorite; et ce prince, en lui laissant la liberté de faire

là-dessus ce qu'il lui plairait, accorda une somme considérable à la

favorite, pour contribuer de sa part à son établissement. Le dixième

jour étant destiné pour la dernière cérémonie du mariage, la dame

favorite fut conduite au bain d'un côté, et moi d'un autre; et sur le

soir, m'étant mis à table, on me servit toutes sortes de mets et de

ragoûts, entre autres un ragoût à l'ail, comme celui dont on vient de me

forcer de manger. Je le trouvai si bon, que je ne touchai presque point

aux autres mets. Mais, pour mon malheur, m'étant levé de table, je me

contentai de m'essuyer les mains, au lieu de les bien laver; et c'était

une négligence qui ne m'était jamais arrivée jusqu'alors.

Comme il était nuit, on suppléa à la clarté du jour par une grande

illumination dans l'appartement des dames. Les instruments se firent

entendre, on dansa, on fit mille jeux: tout le palais retentissait de

cris de joie. On nous introduisit, ma femme et moi, dans une grande

salle, où l'on nous fit asseoir sur deux trônes. Les femmes qui la

servaient lui firent changer plusieurs fois d'habits, et lui peignirent

le visage de différentes manières, selon la coutume pratiquée au jour

des noces; et chaque fois qu'on lui changeait d'habillement, on me la

faisait voir.

Enfin toutes ces cérémonies finirent, et l'on nous conduisit dans la

chambre nuptiale. D'abord qu'on nous y eut laissés, je m'approchai de

mon épouse pour l'embrasser, mais elle me repoussa fortement et se mit à

faire des cris épouvantables qui attirèrent bientôt dans la chambre

toutes les dames de l'appartement, qui voulurent savoir le sujet de ses

cris. Pour moi, saisi d'un long étonnement, j'étais demeuré immobile,

sans avoir eu seulement la force de lui en demander la cause. Notre

chère sœur, lui dirent-elles, que vous est-il donc arrivé depuis le peu

de temps que nous vous avons quittée? apprenez-le-nous, afin que nous

vous secourions. Otez, s'écria-t-elle, ôtez-moi de devant les yeux ce

vilain homme que voilà! Hé! madame, lui dis-je, en quoi puis-je avoir eu

le malheur de mériter votre colère? Vous êtes un vilain, me

répondit-elle en furie; vous avez mangé de l'ail, et vous ne vous êtes

pas lavé les mains! Croyez-vous que je veuille souffrir qu'un homme si

malpropre s'approche de moi pour m'empester? Couchez-le par terre,

ajouta-t-elle en s'adressant aux dames, et qu'on m'apporte un nerf de

bœuf. Elles me renversèrent aussitôt, et tandis que les unes me

tenaient par les bras et les autres par les pieds, ma femme, qui avait

été servie en diligence, me frappa impitoyablement jusqu'à ce que les

forces lui manquèrent. Alors elle dit aux dames: Prenez-le, qu'on

l'envoie au lieutenant de police et qu'on lui fasse couper la main dont

il a mangé du ragoût à l'ail.

A ces paroles, je m'écriai: Grand Dieu! je suis rompu et brisé de coups,

et, pour surcroît d'affliction, on me condamne encore à avoir la main

coupée! Et pourquoi? pour avoir mangé d'un ragoût à l'ail, et pour avoir

oublié de me laver les mains! Quelle colère pour un si petit sujet!

Peste soit du ragoût à l'ail! maudit soit le cuisinier qui l'a apprêté,

et celui qui l'a servi!...

Les mille et une nuits: contes choisis · 第 125 / 172 题