Lorsque la favorite de Zobéide, poursuivit le marchand de Bagdad, vit
que le calife voulait absolument qu'elle ouvrît le coffre où j'étais:
Pour celui-ci, dit-elle, Votre Majesté me fera, s'il lui plaît, la grâce
de me dispenser de lui faire voir ce qu'il y a dedans: il y a des choses
que je ne lui puis montrer qu'en présence de son épouse. Voilà qui est
bien, dit le calife, je suis content; faites emporter vos coffres. Elle
les fit enlever aussitôt et porter dans sa chambre, où je commençai de
respirer.
Dès que les eunuques qui les avaient apportés se furent retirés, elle
ouvrit promptement celui où j'étais prisonnier. Sortez, me dit-elle en
me montrant la porte d'un escalier qui conduisait à une chambre
au-dessus: montez et allez m'attendre. Elle n'eut pas fermé la porte sur
moi que le calife entra, et s'assit sur le coffre d'où je venais de
sortir. Le motif de cette visite était un mouvement de curiosité qui ne
me regardait pas. Ce prince voulait faire des questions sur ce qu'elle
avait vu et entendu dans la ville. Ils s'entretinrent tous deux assez
longtemps, après quoi il la quitta enfin, et se retira dans son
appartement.
Lorsqu'elle se vit libre, elle vint me trouver dans la chambre où
j'étais monté, et me fit bien des excuses de toutes les alarmes qu'elle
m'avait causées. Ma peine, me dit-elle, n'a pas été moins grande que la
vôtre; vous n'en devez pas douter, puisque j'ai souffert pour vous et
pour moi, qui courais le même péril. Une autre à ma place n'aurait
peut-être pas eu le courage de se tirer si bien d'une occasion si
délicate. Il ne fallait pas moins de hardiesse ni de présence d'esprit;
mais rassurez-vous, il n'y a plus rien à craindre, maintenant
reposez-vous et demain je vous présenterai à Zobéide.
Le lendemain, la favorite avant que de me faire paraître devant sa
maîtresse, m'instruisit de la manière dont je devais soutenir sa
présence, me dit à peu près les questions que cette princesse me ferait,
et me dicta les réponses que j'y devais faire. Après cela elle me
conduisit dans une salle où tout était d'une propreté, d'une richesse et
d'une magnificence surprenantes. Je n'y étais pas entré, que vingt dames
esclaves, d'un âge déjà avancé, toutes vêtues d'habits riches et
uniformes, sortirent du cabinet de Zobéide, et vinrent se ranger devant
un trône en deux files égales, avec une grande modestie. Elles furent
suivies de vingt autres dames toutes jeunes et habillées de la même
sorte que les premières, avec cette différence pourtant que leurs habits
avaient quelque chose de plus galant. Zobéide parut au milieu de
celles-ci avec un air majestueux, et si chargée de pierreries et de
toutes sortes de joyaux qu'à peine pouvait-elle marcher. Elle alla
s'asseoir sur le trône. J'oubliais de vous dire que sa dame favorite
l'accompagnait, et qu'elle demeura debout à sa droite, pendant que les
dames esclaves, un peu plus éloignées, étaient en foule des deux côtés
du trône.
D'abord que la femme du calife fut assise, les esclaves qui étaient
entrées les premières me firent signe d'approcher. Je m'avançai au
milieu des deux rangs qu'elles formaient, et me prosternai la tête
contre le tapis qui était sous les pieds de la princesse. Elle m'ordonna
de me relever, et me fit l'honneur de s'informer de mon nom, de ma
famille et de l'état de ma fortune; à quoi je satisfis assez à son gré.
Je m'en aperçus non-seulement à son air, elle me le fit même connaître
par les choses qu'elle eut la bonté de me dire. J'ai bien de la joie,
me dit-elle, que ma fille (c'est ainsi qu'elle appelait sa dame
favorite), car je la regarde comme telle, après le soin que j'ai pris de
son éducation, ait fait un choix dont je suis contente; je l'approuve,
et je consens que vous vous mariiez tous deux. J'ordonnerai moi-même les
apprêts de vos noces; mais auparavant j'ai besoin de ma fille pour dix
jours; pendant ce temps-là, je parlerai au calife et obtiendrai son
consentement, et vous demeurerez ici: on aura soin de vous...