Quelques moments avant le jour, la sultane des Indes s'étant réveillée,
poursuivit de cette manière l'histoire du marchand de Bagdad:
L'officier des eunuques, continua-t-il, fâché de ce qu'on avait
interrompu son sommeil, querella fort la favorite de ce qu'elle revenait
si tard. Vous n'en serez pas quitte à si bon marché que vous vous
l'imaginez, lui dit-il: pas un de ces coffres ne passera que je ne l'aie
fait ouvrir, et que je ne l'aie exactement visité. En même temps il
commanda aux eunuques de les apporter devant lui l'un après l'autre, et
de les ouvrir. Ils commencèrent par celui où j'étais enfermé; ils le
prirent et le portèrent. Alors je fus saisi d'une frayeur que je ne puis
exprimer: je me crus au dernier moment de ma vie.
La favorite, qui avait la clef, protesta qu'elle ne la donnerait pas, et
ne souffrirait jamais qu'on ouvrît ce coffre-là. Vous savez bien,
dit-elle, que je ne fais rien venir qui ne soit pour le service de
Zobéide, votre maîtresse et la mienne. Ce coffre, particulièrement, est
rempli de marchandises précieuses que des marchands nouvellement arrivés
m'ont confiées. Il y a de plus un nombre de bouteilles d'eau de la
fontaine de Zemzem, envoyées de la Mecque: si quelqu'une venait à se
casser, les marchandises en seraient gâtées, et vous en répondriez; la
femme du Commandeur des croyants saurait bien se venger de votre
insolence. Enfin, elle parla avec tant de fermeté, que l'officier n'eut
pas la hardiesse de s'opiniâtrer à vouloir faire la visite, ni du coffre
où j'étais, ni des autres. Passez donc, dit-il en colère; marchez. On
ouvrit l'appartement des dames, et l'on y porta tous les coffres.
A peine y furent-ils, que j'entendis crier tout à coup: Voilà le calife,
voilà le calife! Ces paroles augmentèrent ma frayeur à un point que je
ne sais comment je n'en mourus pas sur-le-champ: c'était effectivement
le calife. Qu'apportez-vous donc dans ces coffres? dit-il à la favorite.
Commandeur des croyants, répondit-elle, ce sont des étoffes nouvellement
arrivées, que l'épouse de Votre Majesté a souhaité qu'on lui montrât.
Ouvrez, ouvrez, reprit le calife; je les veux voir aussi. Elle voulut
s'en excuser, en lui représentant que ces étoffes n'étaient propres que
pour des dames, et que ce serait ôter à son épouse le plaisir qu'elle se
faisait de les voir la première. Ouvrez, vous dis-je, répliqua-t-il, je
vous l'ordonne. Elle lui remontra encore que Sa Majesté, en l'obligeant
à manquer à sa maîtresse, l'exposait à sa colère. Non, non, repartit-il,
je vous promets qu'elle ne vous en fera aucun reproche. Ouvrez
seulement, et ne me faites pas attendre plus longtemps.
Il fallut obéir, et je sentis alors de si vives alarmes, que j'en frémis
encore toutes les fois que j'y pense. Le calife s'assit, et la favorite
fit porter devant lui tous les coffres l'un après l'autre, et les
ouvrit. Pour tirer les choses en longueur, elle lui faisait remarquer
toutes les beautés de chaque étoffe en particulier. Elle voulait mettre
sa patience à bout; mais elle n'y réussit pas. Comme elle n'était pas
moins intéressée que moi à ne pas ouvrir le coffre où j'étais, elle ne
s'empressait point à le faire apporter, et il ne restait plus que
celui-là à visiter: Achevons, dit le calife; voyons encore ce qu'il y a
dans ce coffre. Je ne puis dire si j'étais vif ou mort en ce moment;
mais je ne croyais pas échapper à un si grand danger...