Sire, une personne de considération m'invita hier aux noces d'une de ses
filles. Je ne manquai pas de me rendre chez elle sur le soir, à l'heure
marquée, et je me trouvai dans une assemblée de docteurs, d'officiers de
justice, et d'autres personnes les plus distinguées de cette ville.
Après les cérémonies, on servit un festin magnifique; on se mit à table,
et chacun mangea de ce qu'il trouva le plus à son goût. Il y avait,
entre autres choses, une entrée accommodée avec de l'ail, qui était
excellente, et dont tout le monde voulait avoir; et comme nous
remarquâmes qu'un des convives ne s'empressait pas d'en manger
quoiqu'elle fût devant lui, nous l'invitâmes à mettre la main au plat et
à nous imiter. Il nous conjura de ne le point presser là-dessus: Je me
garderai bien, nous dit-il, de toucher à un ragoût où il y aura de
l'ail: je n'ai point oublié ce qu'il m'en coûte pour en avoir goûté
autrefois. Nous le priâmes de nous raconter ce qui lui avait causé une
si grande aversion pour l'ail; mais, sans lui donner le temps de nous
répondre: Est-ce ainsi, lui dit le maître de la maison, que vous faites
honneur à ma table? Ce ragoût est délicieux, ne prétendez pas vous
exempter d'en manger; il faut que vous me fassiez cette grâce comme les
autres. Seigneur, lui repartit le convive, qui était un marchand de
Bagdad, ne croyez pas que j'en use ainsi par une fausse délicatesse; je
veux bien vous obéir si vous le voulez absolument; mais ce sera à
condition qu'après en avoir mangé, je me laverai, s'il vous plaît, les
mains quarante fois dans de l'alcali, quarante autres fois avec la
cendre de la même plante, et autant de fois avec du savon. Vous ne
trouverez pas mauvais que j'en use ainsi, pour ne pas contrevenir au
serment que j'ai fait de ne jamais manger de ragoût à l'ail qu'à cette
condition.