LXXXVII^{E} NUIT

Sire, pendant que le bourreau se préparait à pendre le tailleur, le

sultan de Casgar, qui ne pouvait se passer longtemps du bossu son

bouffon, ayant demandé à le voir, un de ses officiers lui dit: Sire, le

bossu, dont Votre Majesté est en peine, après s'être enivré hier,

s'échappa du palais, contre sa coutume, pour aller courir par la ville,

et il s'est trouvé mort ce matin. On a conduit devant le juge de police

un homme accusé de l'avoir tué, et aussitôt le juge a fait dresser une

potence. Comme on allait pendre l'accusé, un homme est arrivé, et après

celui-là un autre, qui s'accusent eux-mêmes, et se déchargent l'un

l'autre. Il y a longtemps que cela dure, et le lieutenant de police est

actuellement occupé à interroger un troisième homme qui se dit le

véritable assassin.

A ce discours, le sultan de Casgar envoya un huissier au lieu du

supplice: Allez, lui dit-il, en toute diligence, dire au juge de police

qu'il m'amène incessamment les accusés, et qu'on m'apporte aussi le

corps du pauvre bossu, que je veux voir encore une fois. L'huissier

partit; et arrivant dans le temps que le bourreau commençait à tirer la

corde pour pendre le tailleur, il cria de toute sa force que l'on eût à

suspendre l'exécution. Le bourreau ayant reconnu l'huissier, n'osa

passer outre, et lâcha le tailleur. Après cela, l'huissier ayant joint

le lieutenant de police, déclara la volonté du sultan. Le juge obéit,

prit le chemin du palais avec le tailleur, le médecin juif, le

pourvoyeur et le marchand chrétien, et fit porter par quatre de ses gens

le corps du bossu.

Lorsqu'ils furent tous devant le sultan, le juge de police se prosterna

aux pieds de ce prince, et quand il fut relevé, lui raconta fidèlement

tout ce qu'il savait de l'histoire du bossu. Le sultan la trouva si

singulière, qu'il ordonna à son historiographe particulier de l'écrire

avec toutes ses circonstances; puis, s'adressant à toutes les personnes

qui étaient présentes: Avez-vous jamais, leur dit-il, rien entendu de

plus surprenant que ce qui vient d'arriver à l'occasion du bossu mon

bouffon?

A ces paroles, le pourvoyeur se jeta aux pieds du sultan: Sire, dit-il,

je supplie Votre Majesté de m'écouter, et de nous faire grâce à tous

quatre, si l'histoire que je vais conter à Votre Majesté est plus belle

que celle du bossu. Je t'accorde ce que tu me demandes, répondit le

sultan: parle. Le pourvoyeur prit alors la parole, et dit:

Les mille et une nuits: contes choisis · 第 117 / 172 题