LXXXVIII^{E} NUIT

Le pourvoyeur, parlant au sultan de Casgar: Le maître du logis,

poursuivit-il, ne voulant pas dispenser le marchand de manger du ragoût

à l'ail, commanda à ses gens de tenir prêts un bassin et de l'eau avec

de l'alcali, de la cendre de la même plante, et du savon, afin que le

marchand se lavât autant de fois qu'il lui plairait. Après avoir donné

cet ordre, il s'adressa au marchand: Faites donc comme nous, lui dit-il,

et mangez. L'alcali, la cendre de la même plante et le savon ne vous

manqueront pas...

Le marchand, comme en colère de la violence qu'on lui faisait, avança la

main, prit un morceau qu'il porta en tremblant à sa bouche, et le mangea

avec une répugnance dont nous fûmes tous fort étonnés; mais, ce qui nous

surprit davantage, nous remarquâmes qu'il n'avait que quatre doigts et

point de pouce; et personne jusque-là ne s'en était encore aperçu,

quoiqu'il eût déjà mangé d'autres mets. Le maître de la maison prit

aussitôt la parole: Vous n'avez point de pouce, lui dit-il; par quel

accident l'avez-vous perdu? Il faut que ce soit à quelque occasion dont

vous ferez plaisir à la compagnie de l'entretenir. Seigneur,

répondit-il, ce n'est pas seulement à la main droite que je n'ai point

de pouce, je n'en ai point aussi à la gauche. En même temps il avança la

main gauche, et nous fit voir que ce qu'il nous disait était véritable.

Ce n'est pas tout encore, ajouta-t-il: le pouce me manque de même à l'un

et à l'autre pied; et vous pouvez m'en croire. Je suis estropié de

cette manière par une aventure inouïe, que je ne refuse pas de vous

raconter si vous voulez bien avoir la patience de l'entendre; elle ne

vous causera pas moins d'étonnement qu'elle vous fera de pitié. Mais

permettez-moi de me laver les mains auparavant. A ces mots, il se leva

de table, et, après s'être lavé les mains six-vingts fois, il revint

prendre sa place, et nous fit le récit de son histoire en ces termes:

Vous saurez, mes seigneurs, que, sous le règne du calife

Haroun-al-Raschid, mon père vivait à Bagdad où je suis né, et passait

pour un des plus riches marchands de la ville. Mais comme c'était un

homme qui négligeait le soin de ses affaires, au lieu de recueillir de

grands biens à sa mort, j'eus besoin de toute l'économie imaginable pour

acquitter les dettes qu'il avait laissées. Je vins pourtant à bout de

les payer toutes; et, par mes soins, ma petite fortune commença de

prendre une face assez riante.

Un matin que j'ouvrais ma boutique, une dame montée sur une mule,

accompagnée d'un eunuque et suivie de deux esclaves, passa près de ma

porte, et s'arrêta. Elle mit pied à terre à l'aide de l'eunuque, qui lui

prêta la main, et qui lui dit: Madame, je vous l'avais bien dit que vous

veniez de trop bonne heure: vous voyez qu'il n'y a encore personne au

bezestein; si vous aviez voulu me croire, vous vous seriez épargné la

peine que vous aurez d'attendre. Elle regarda de toutes parts, et

voyant, en effet, qu'il n'y avait pas d'autres boutiques que la mienne,

elle s'en approcha en me saluant, et me pria de lui permettre qu'elle

s'y reposât, en attendant que les autres marchands arrivassent. Je

répondis à son compliment comme je devais...

Les mille et une nuits: contes choisis · 第 119 / 172 题