LXXXVI^{E} NUIT

Sire, dit la sultane, dès que le juge de police fut persuadé que le

médecin juif était le meurtrier, il ordonna au bourreau de se saisir de

sa personne, et de mettre en liberté le pourvoyeur du sultan. Le médecin

avait déjà la corde au cou, et allait cesser de vivre, quand on entendit

la voix du tailleur, qui priait le bourreau de ne pas passer plus avant,

et qui faisait ranger le peuple pour s'avancer vers le lieutenant de

police, devant lequel étant arrivé: Seigneur, lui dit-il, peu s'en est

fallu que vous n'ayez fait perdre la vie à trois personnes innocentes;

mais si vous voulez bien avoir la patience de m'entendre, vous allez

connaître le véritable assassin du bossu. Hier, vers la fin du jour,

comme je travaillais dans ma boutique, et que j'étais en humeur de me

réjouir, le bossu, à demi ivre, arriva et s'assit. Il chanta quelque

temps, et je lui proposai de venir passer la soirée chez moi. Il y

consentit, et je l'emmenai. Nous nous mîmes à table, et je servis un

morceau de poisson; en le mangeant, une arête ou un os s'arrêta dans son

gosier; et quelque chose que nous pûmes faire, ma femme et moi, pour le

soulager, il mourut en peu de temps. Nous fûmes fort affligés de sa

mort; et, de peur d'en être repris, nous portâmes le cadavre à la porte

du médecin juif. Je frappai, et je dis à la servante qui vint ouvrir de

remonter promptement, et de prier son maître de notre part de descendre

pour voir un malade que nous lui amenions; et afin qu'il ne refusât pas

de venir, je la chargeai de lui remettre en main propre une pièce

d'argent que je lui donnai. Dès qu'elle fut remontée, je portai le bossu

au haut de l'escalier sur la première marche, et nous sortîmes aussitôt,

ma femme et moi, pour nous retirer chez nous. Le médecin, en voulant

descendre, fit rouler le bossu; ce qui lui a fait croire qu'il était

cause de sa mort. Puisque cela est ainsi, ajouta-t-il, laissez aller le

médecin, et me faites mourir.

Le lieutenant de police et tous les spectateurs ne pouvaient assez

admirer les étranges événements dont la mort du bossu avait été suivie.

Lâche donc le médecin juif, dit le juge au bourreau, et pends le

tailleur, puisqu'il confesse son crime. Il faut avouer que cette

histoire est bien extraordinaire, et qu'elle mérite d'être écrite en

lettres d'or. Le bourreau ayant mis en liberté le médecin, passa une

corde au cou du tailleur.

Les mille et une nuits: contes choisis · 第 116 / 172 题