LXXXV^{E} NUIT

Sire, dit Scheherazade, le pourvoyeur du sultan de Casgar s'étant accusé

lui-même publiquement d'être l'auteur de la mort du bossu, le lieutenant

de police ne put se dispenser de rendre justice au marchand. Laisse,

dit-il au bourreau, laisse aller le chrétien, et pends cet homme à sa

place, puisqu'il est évident, par sa propre confession, qu'il est le

coupable. Le bourreau lâcha le marchand, mit aussitôt la corde au cou du

pourvoyeur; et, dans le temps qu'il allait l'expédier, il entendit la

voix du médecin juif, qui le priait instamment de suspendre l'exécution,

et qui se faisait faire place pour se rendre au pied de la potence.

Quand il fut devant le juge de police: Seigneur, lui dit-il, ce musulman

que vous voulez faire pendre n'a pas mérité la mort; c'est moi seul qui

suis criminel. Hier, pendant la nuit, un homme et une femme que je ne

connais pas vinrent frapper à ma porte avec un malade qu'ils

m'amenaient. Ma servante alla ouvrir sans lumière, et reçut d'eux une

pièce d'argent pour me venir dire de leur part de prendre la peine de

descendre pour voir le malade. Pendant qu'elle me parlait, ils

apportèrent le malade au haut de l'escalier, et puis disparurent. Je

descendis sans attendre que ma servante eût allumé une chandelle; et

dans l'obscurité, venant à donner du pied contre le malade, je le fis

rouler jusqu'au bas de l'escalier. Enfin je vis qu'il était mort, et

que c'était le musulman bossu dont on veut aujourd'hui venger le trépas.

Nous prîmes le cadavre, ma femme et moi, nous le portâmes sur notre

toit, d'où nous passâmes sur celui du pourvoyeur notre voisin que vous

alliez faire mourir injustement, et nous le descendîmes dans sa chambre

par sa cheminée. Le pourvoyeur, l'ayant trouvé chez lui, l'a traité

comme un voleur, l'a frappé, et a cru l'avoir tué; cela n'est pas, comme

vous le voyez, par ma déposition. Je suis donc le seul auteur du

meurtre; et quoique je le sois contre mon intention, j'ai résolu

d'expier mon crime, pour n'avoir pas à me reprocher la mort de deux

musulmans, en souffrant que vous ôtiez la vie au pourvoyeur du sultan,

dont je viens vous révéler l'innocence. Renvoyez-le donc, s'il vous

plaît, et me mettez à sa place, puisque personne que moi n'est cause de

la mort du bossu...

Les mille et une nuits: contes choisis · 第 115 / 172 题