LXXXIV^{E} NUIT

Sire le pourvoyeur du sultan de Casgar, en frappant le bossu, n'avait

pas pris garde à sa bosse: lorsqu'il s'en aperçut, il fit des

imprécations contre lui. Maudit bossu, s'écria-t-il, chien de bossu,

plût à Dieu que tu m'eusses volé toutes mes graisses, et que je ne

t'eusse point trouvé ici: je ne serais pas dans l'embarras où je suis

pour l'amour de toi et de ta vilaine bosse! Étoiles qui brillez aux

cieux, ajouta-t-il, n'ayez de la lumière que pour moi dans un danger si

évident. En disant ces paroles, il chargea le bossu sur ses épaules,

sortit de sa chambre, alla jusqu'au bout de la rue, où, l'ayant posé

debout et appuyé contre une boutique, il reprit le chemin de sa maison

sans regarder derrière lui.

Quelques moments avant le jour, un marchand chrétien qui était fort

riche, et qui fournissait au palais du sultan la plupart des choses dont

on y avait besoin, après avoir passé la nuit en débauche, s'avisa de

sortir de chez lui pour aller au bain. Quoiqu'il fût ivre, il ne laissa

pas de remarquer que la nuit était fort avancée, et qu'on allait bientôt

appeler à la prière de la pointe du jour; c'est pourquoi, précipitant

ses pas, il se hâtait d'arriver au bain, de peur que quelque musulman,

en allant à la mosquée, ne le rencontrât, et ne le menât en prison comme

un ivrogne. Néanmoins, quand il fut au bout de la rue, il s'arrêta pour

quelque besoin contre la boutique où le pourvoyeur du sultan avait mis

le corps du bossu, lequel, venant à être ébranlé, tomba sur le dos du

marchand, qui, dans la pensée que c'était un voleur qui l'attaquait, le

renversa par terre d'un coup de poing qu'il lui déchargea sur la tête:

il lui en donna beaucoup d'autres ensuite, et se mit à crier au voleur.

Le garde du quartier vint à ses cris; et, voyant que c'était un chrétien

qui maltraitait un musulman (car le bossu était de notre religion): Quel

sujet avez-vous, lui dit-il, de maltraiter ainsi un musulman? Il a voulu

me voler, répondit le marchand, et il s'est jeté sur moi pour me

prendre à la gorge. Vous vous êtes assez vengé, répliqua le garde en le

tirant par le bras; ôtez-vous de là. En même temps il tendit la main au

bossu pour l'aider à se relever; mais, remarquant qu'il était mort: Oh!

oh! poursuivit-il, c'est donc ainsi qu'un chrétien a la hardiesse

d'assassiner un musulman! En achevant ces mots, il arrêta le chrétien,

et le mena chez le lieutenant de police, où on le mit en prison jusqu'à

ce que le juge fût levé, et en état d'interroger l'accusé. Cependant le

marchand chrétien revint de son ivresse, et plus il faisait de

réflexions sur son aventure, moins il pouvait comprendre comment de

simples coups de poing avaient été capables d'ôter la vie à un homme.

Le lieutenant de police, sur le rapport du garde, et ayant vu le cadavre

qu'on avait apporté chez lui, interrogea le marchand chrétien, qui ne

put nier un crime qu'il n'avait pas commis. Comme le bossu appartenait

au sultan, car c'était un de ses bouffons, le lieutenant de police ne

voulut pas faire mourir le chrétien sans avoir auparavant appris la

volonté du prince. Il alla au palais, pour cet effet, rendre compte de

ce qui se passait au sultan, qui lui dit: Je n'ai point de grâce à

accorder à un chrétien qui tue un musulman; allez, faites votre charge.

A ces paroles, le juge de police fit dresser une potence, envoya des

crieurs par la ville pour publier qu'on allait pendre un chrétien qui

avait tué un musulman.

Enfin on tira le marchand de prison, on l'amena au pied de la potence;

et le bourreau, après lui avoir attaché la corde au cou, allait l'élever

en l'air, lorsque le pourvoyeur du sultan, fendant la presse, s'avança

en criant au bourreau: Attendez, attendez; ne vous pressez pas! ce n'est

pas lui qui a commis le meurtre, c'est moi. Le lieutenant de police, qui

assistait à l'exécution, se mit à interroger le pourvoyeur, qui lui

raconta de point en point de quelle manière il avait tué le bossu, et

il acheva en disant qu'il avait porté son corps à l'endroit où le

marchand chrétien l'avait trouvé. Vous alliez, ajouta-t-il, faire mourir

un innocent, puisqu'il ne peut pas avoir tué un homme qui n'était plus

en vie. C'est bien assez pour moi d'avoir assassiné un musulman, sans

charger encore ma conscience de la mort d'un chrétien qui n'est pas

criminel.

Les mille et une nuits: contes choisis · 第 114 / 172 题