LXXXIII^{E} NUIT

Sire, le médecin et sa femme délibérèrent ensemble sur le moyen de se

délivrer du corps mort pendant la nuit. Le médecin eut beau rêver, il ne

trouva nul stratagème pour sortir d'embarras; mais sa femme, plus

fertile en inventions, dit: Il me vient une pensée: portons ce cadavre

sur la terrasse de notre logis, et le jetons par la cheminée dans la

maison du musulman notre voisin.

Ce musulman était un des pourvoyeurs du sultan: il était chargé du soin

de fournir l'huile, le beurre et toutes sortes de graisses. Il avait

chez lui son magasin, où les rats et les souris faisaient un grand

dégât.

Le médecin juif ayant approuvé l'expédient proposé, sa femme et lui

prirent le bossu, le portèrent sur le toit de leur maison; et après lui

avoir passé des cordes sous les aisselles, ils le descendirent par la

cheminée dans la chambre du pourvoyeur, si doucement, qu'il demeura

planté sur ses pieds contre le mur, comme s'il eût été vivant.

Lorsqu'ils le sentirent en bas, ils retirèrent les cordes, et le

laissèrent dans l'attitude que je viens de dire. Ils étaient à peine

descendus et rentrés dans leur chambre, quand le pourvoyeur entra dans

la sienne. Il revenait d'un festin de noces, auquel il avait été invité

ce soir-là, et il avait une lanterne à la main. Il fut assez surpris de

voir, à la faveur de sa lumière, un homme debout dans sa cheminée; mais

comme il était naturellement courageux, et qu'il s'imagina que c'était

un voleur, il se saisit d'un gros bâton, avec quoi, courant droit au

bossu: Ah! ah! lui dit-il, je m'imaginais que c'étaient les rats et les

souris qui mangeaient mon beurre et mes graisses, et c'est toi qui

descends par la cheminée pour me voler! Je ne crois pas qu'il te prenne

jamais envie d'y revenir. En achevant ces mots, il frappa le bossu, et

lui donna plusieurs coups de bâton. Le cadavre tomba le nez contre

terre; le pourvoyeur redouble ses coups; mais, remarquant enfin que le

corps qu'il frappe est sans mouvement, il s'arrête pour le considérer.

Alors, voyant que c'était un cadavre, la crainte commença de succéder à

la colère. Qu'ai-je fait, misérable? dit-il. Je viens d'assommer un

homme! Ah! j'ai porté trop loin ma vengeance. Grand Dieu! si vous n'avez

pitié de moi, c'est fait de ma vie. Maudites soient mille fois les

graisses et les huiles qui sont cause que j'ai commis une action si

criminelle! Il demeura pâle et défait; il croyait déjà voir les

ministres de la justice qui le traînaient au supplice; il ne savait

quelle résolution il devait prendre....

Les mille et une nuits: contes choisis · 第 113 / 172 题