Nous marchâmes tous ensemble, poursuivit Sindbad, jusqu'à la ville de
Serendid; car c'était dans cette île que je me trouvais. Les noirs me
présentèrent à leur roi. Je m'approchai de son trône, où il était assis,
et le saluai comme on a coutume de saluer les rois des Indes,
c'est-à-dire que je me prosternai à ses pieds et baisai la terre. Ce
prince me fit relever; et, me recevant d'un air très-obligeant, il me
fit avancer et prendre place auprès de lui.
Je ne cachai rien au roi, je lui fis le même récit que vous venez
d'entendre; et il en fut si surpris et si charmé, qu'il commanda qu'on
écrivît mon aventure en lettres d'or pour être conservée dans les
archives de son royaume. On apporta ensuite le radeau, et l'on ouvrit
les ballots en sa présence. Il admira la quantité de bois d'aloès et
d'ambre gris, mais surtout les rubis et les émeraudes; car il n'en avait
point dans son trésor qui en approchassent.
Remarquant qu'il considérait mes pierreries avec plaisir, et qu'il en
examinait les plus belles les unes après les autres, je me prosternai,
et pris la liberté de lui dire: Sire, ma personne n'est pas seulement au
service de Votre Majesté, la charge du radeau est aussi à elle, et je la
supplie d'en disposer comme d'un bien qui lui appartient. Il me dit en
souriant: Sindbad, je me garderai bien d'en avoir la moindre envie, ni
de vous ôter rien de ce que Dieu vous a donné. Loin de diminuer vos
richesses, je prétends les augmenter; et je ne veux point que vous
sortiez de mes États sans emporter avec vous des marques de ma
libéralité.
J'allais tous les jours, à certaines heures, faire ma cour au roi, et
j'employais le reste du temps à voir la ville, et ce qu'il y avait de
plus digne de ma curiosité.
Lorsque je fus de retour dans la ville, je suppliai le roi de me
permettre de retourner en mon pays; ce qu'il m'accorda d'une manière
très-obligeante et très-honorable. Il me força de recevoir un riche
présent, qu'il fit tirer de son trésor; et lorsque j'allai prendre
congé de lui, il me chargea d'un autre présent bien plus considérable,
et en même temps d'une lettre pour le Commandeur des croyants, notre
souverain seigneur, en me disant: Je vous prie de présenter de ma part
ce régal et cette lettre au calife Haroun-al-Raschid, et de l'assurer de
mon amitié. Je pris le présent et la lettre avec respect, en promettant
à Sa Majesté d'exécuter ponctuellement les ordres dont elle me faisait
l'honneur de me charger. Avant que je m'embarquasse, ce prince envoya
querir le capitaine et les marchands qui devaient s'embarquer avec moi,
et leur ordonna d'avoir pour moi tous les égards imaginables.
La lettre du roi de Serendib était écrite sur la peau d'un certain
animal fort précieux à cause de sa rareté, et dont la couleur tire sur
le jaune. Les caractères de cette lettre étaient d'azur; et voici ce
qu'elle contenait en langue indienne:
LE ROI DES INDES, DEVANT QUI MARCHENT MILLE ÉLÉPHANTS,
QUI DEMEURE DANS UN PALAIS DONT LE TOIT
BRILLE DE L'ÉCLAT DE CENT MILLE RUBIS,
ET QUI POSSÈDE EN SON TRÉSOR
VINGT MILLE COURONNES
ENRICHIES DE DIAMANTS:
AU CALIFE HAROUN
AL-RASCHID.
«Quoique le présent que nous vous envoyons soit peu considérable, ne
laissez pas néanmoins de le recevoir en frère et en ami; en
considération de l'amitié que nous conservons pour vous dans notre
cœur, et dont nous sommes bien aise de vous donner un témoignage. Nous
vous demandons la même part dans le vôtre, attendu que nous croyons le
mériter, étant d'un rang égal à celui que vous tenez. Nous vous en
conjurons en qualité de frère. Adieu.»
[Illustration: On me conduisit devant le trône du Calife.
p. 223.]
Le présent consistait premièrement en un vase d'un seul rubis, creusé et
travaillé en coupe, d'un demi-pied de hauteur et d'un doigt d'épaisseur,
rempli de perles très-rondes, et toutes du poids d'une demi-drachme;
secondement, en une peau de serpent qui avait des écailles grandes comme
une pièce ordinaire de monnaie d'or, et dont la propriété était de
préserver de maladie ceux qui couchaient dessus; troisièmement, en
cinquante mille drachmes du bois d'aloès le plus exquis, avec trente
grains de camphre de la grosseur d'une pistache; et enfin tout cela
était accompagné d'une esclave d'une beauté ravissante, et dont les
habillements étaient couverts de pierreries.
Le navire mit à la voile; et, après une longue et très-heureuse
navigation, nous abordâmes à Balsora, d'où je me rendis à Bagdad. La
première chose que je fis après mon arrivée fut de m'acquitter de la
commission dont j'étais chargé....