Je pris la lettre du roi de Serendib, continua Sindbad, et j'allai me
présenter à la porte du Commandeur des croyants, suivi de la belle
esclave, et des personnes de ma famille qui portaient les présents dont
j'étais chargé. Je dis le sujet qui m'amenait, et aussitôt l'on me
conduisit devant le trône du calife. Je lui fis la révérence en me
prosternant; et après lui avoir fait une harangue très-concise, je lui
présentai la lettre et le présent. Lorsqu'il eut lu ce que lui mandait
le roi de Serendib, il me demanda s'il était vrai que ce prince fût
aussi puissant et aussi riche qu'il le marquait par sa lettre. Je me
prosternai une seconde fois; et après m'être relevé: Commandeur des
croyants, lui répondis-je, je puis assurer Votre Majesté qu'il
n'exagère pas ses richesses et sa grandeur; j'en suis témoin. Rien n'est
plus capable de causer de l'admiration que la magnificence de son
palais. Lorsque ce prince veut paraître en public, on lui dresse un
trône sur un éléphant où il s'assied, et il marche au milieu de deux
files composées de ses ministres, de ses favoris et d'autres gens de sa
cour. Devant lui, sur le même éléphant, un officier tient une lance d'or
à la main, et, derrière le trône, un autre est debout, qui porte une
colonne d'or, au haut de laquelle est une émeraude longue d'environ un
demi-pied, et grosse d'un pouce. Il est précédé d'une garde de mille
hommes habillés de drap d'or et de soie, montés sur des éléphants
richements caparaçonnés. Pendant que le roi est en marche, l'officier
qui est devant lui sur le même éléphant crie de temps en temps à haute
voix:
«Voici le grand monarque, le puissant et redoutable sultan des Indes,
dont le palais est couvert de cent mille rubis, et qui possède vingt
mille couronnes de diamants! Voici le monarque couronné, plus grand que
ne furent jamais le grand Solima et le grand Mihrage!»
Après qu'il a prononcé ces paroles, l'officier qui est derrière le trône
crie à son tour:
«Ce monarque si grand et si puissant doit mourir, doit mourir, doit
mourir.»
L'officier de devant reprend, et crie ensuite:
«Louange à celui qui vit et ne meurt pas!
D'ailleurs, le roi de Serendib est si juste, qu'il n'y a pas de juges
dans sa capitale, non plus que dans le reste de ses États: ses peuples
n'en ont pas besoin. Ils savent et ils observent d'eux-mêmes exactement
la justice, et ne s'écartent jamais de leur devoir. Ainsi les tribunaux
et les magistrats sont inutiles chez eux. Le calife fut fort satisfait
de mon discours. La sagesse de ce roi, dit-il, paraît en sa lettre; et
après ce que vous venez de me dire, il faut avouer que sa sagesse est
digne de ses peuples, et ses peuples dignes d'elle. A ces mots il me
congédia et me renvoya avec un riche présent....
Sindbad acheva de parler en cet endroit, et ses auditeurs se retirèrent;
mais Hindbad reçut auparavant cent sequins. Ils revinrent encore le jour
suivant chez Sindbad, qui leur raconta son septième et dernier voyage en
ces termes: