Ceux qui moururent les premiers, poursuivit Sindbad, furent enterrés par
les autres; pour moi, je rendis les derniers devoirs à tous mes
compagnons; et il ne faut pas s'en étonner, car, outre que j'avais mieux
ménagé qu'eux les provisions qui m'étaient tombées en partage, j'en
avais encore en particulier d'autres dont je m'étais bien gardé de faire
part à mes camarades. Néanmoins lorsque j'enterrai le dernier, il me
restait si peu de vivres, que je jugeai que je ne pourrais pas aller
loin; de sorte que je creusai moi-même mon tombeau, résolu de me jeter
dedans, puisque personne ne vivait pour m'enterrer. Je vous avouerai
qu'en m'occupant de ce travail, je ne pus m'empêcher de me représenter
que j'étais la cause de ma perte, et de me repentir de m'être engagé
dans ce dernier voyage. Je n'en demeurai pas même aux réflexions; je
m'ensanglantai les mains à belles dents, et peu s'en fallut que je ne
hâtasse ma mort.
Mais Dieu eut encore pitié de moi, et m'inspira la pensée d'aller
jusqu'à la rivière qui se perdait sous la voûte de la grotte. Là, après
avoir examiné la rivière avec beaucoup d'attention, je dis en moi-même:
Cette rivière qui se cache ainsi sous la terre, en doit sortir par
quelque endroit; en construisant un radeau, et m'abandonnant dessus au
courant de l'eau, j'arriverai à une terre habitée, ou je périrai: si je
péris, je n'aurai fait que changer de genre de mort; si je sors, au
contraire, de ce lieu fatal, non-seulement j'éviterai la triste destinée
de mes camarades, mais je trouverai peut-être une nouvelle occasion de
m'enrichir. Que sait-on si la fortune ne m'attend pas au sortir de cet
affreux écueil, pour me dédommager de mon naufrage avec usure?
Je n'hésitai pas de travailler au radeau après ce raisonnement; je le
fis de bonnes pièces de bois et de gros câbles, car j'en avais à
choisir; je les liai ensemble si fortement que j'en fis un petit
bâtiment assez solide. Quand il fut achevé, je le chargeai de quelques
ballots de rubis, d'émeraudes, d'ambre gris, de cristal de roche, et
d'étoffes précieuses. Ayant mis toutes ces choses en équilibre, et les
ayant bien attachées, je m'embarquai sur le radeau avec deux petites
rames que je n'avais pas oublié de faire; et me laissant aller au cours
de la rivière, je m'abandonnai à la volonté de Dieu.
Sitôt que je fus sous la voûte, je ne vis plus de lumière, et le fil de
l'eau m'entraîna sans que je pusse remarquer où il m'emportait. Je
voguai quelques jours dans cette obscurité, sans jamais apercevoir le
moindre rayon de lumière. Je trouvai une fois la voûte si basse, qu'elle
pensa me blesser la tête; ce qui me rendit fort attentif à éviter un
pareil danger. Pendant ce temps-là, je ne mangeais des vivres qui me
restaient qu'autant qu'il en fallait naturellement pour soutenir ma vie.
Mais, avec quelque frugalité que je pusse vivre, j'achevai de consumer
mes provisions. Alors, sans que je pusse m'en défendre, un doux sommeil
vint saisir mes sens. Je ne puis vous dire si je dormis longtemps; mais
en me réveillant, je me vis avec surprise dans une vaste campagne, au
bord d'une rivière où mon radeau était attaché, et au milieu d'un grand
nombre de noirs. Je me levai dès que je les aperçus, et je les saluai.
Ils me parlèrent; mais je n'entendais pas leur langage.
En ce moment je me sentis si transporté de joie, que je ne savais si je
devais me croire éveillé. Étant persuadé que je ne dormais pas, je
m'écriai, et récitai ces vers arabes:
«Invoque la Toute-Puissance, elle viendra à ton secours: il n'est pas
besoin que tu t'embarrasses d'autre chose. Ferme l'œil, et, pendant que
tu dormiras, Dieu changera ta fortune de mal en bien.»
Un des noirs qui entendait l'arabe m'ayant ouï parler ainsi, s'avança et
prit la parole: Mon frère, me dit-il, ne soyez pas surpris de nous voir.
Nous habitons la campagne que vous voyez, et nous sommes venus arroser
aujourd'hui nos champs de l'eau de ce fleuve qui sort de la montagne
voisine, en la détournant par de petits canaux. Nous avons remarqué que
l'eau emportait quelque chose; nous sommes vite accourus pour voir ce
que c'était, et nous avons trouvé que c'était ce radeau; aussitôt l'un
de nous s'est jeté à la nage, et l'a amené. Nous l'avons arrêté et
attaché comme vous le voyez, et nous attendions que vous vous
éveillassiez. Nous vous supplions de nous raconter votre histoire, qui
doit être fort extraordinaire. Dites-nous comment vous vous êtes hasardé
sur cette eau, et d'où vous venez. Je leur répondis qu'ils me donnassent
premièrement à manger, et qu'après cela je satisferais leur curiosité.
Ils me présentèrent plusieurs sortes de mets; et quand j'eus contenté ma
faim, je leur fis un rapport fidèle de tout ce qui m'était arrivé; ce
qu'ils parurent écouter avec admiration. Sitôt que j'eus fini mon
discours: Voilà, me dirent-ils par la bouche de l'interprète qui leur
avait expliqué ce que je venais de dire, voilà une histoire des plus
surprenantes. Il faut que vous veniez en informer le roi vous-même: la
chose est trop extraordinaire pour lui être rapportée par un autre que
par celui à qui elle est arrivée. Je leur repartis que j'étais prêt à
faire ce qu'ils voudraient.
Les noirs envoyèrent aussitôt chercher un cheval, que l'on amena peu de
temps après. Ils me firent monter dessus; et pendant qu'une partie
marcha devant moi pour me montrer le chemin, les autres, qui étaient les
plus robustes, chargèrent sur leurs épaules le radeau tel qu'il était
avec les ballots, et commencèrent à me suivre...