LXXV^{E} NUIT

Nonobstant mon évanouissement, dit Sindbad, l'incommode vieillard

demeura toujours attaché à mon cou; il écarta seulement un peu les

jambes, pour me donner lieu de revenir à moi. Lorsque j'eus repris mes

esprits, il m'appuya fortement contre l'estomac un de ses pieds, et de

l'autre me frappant rudement le côté, il m'obligea de me lever malgré

moi. Étant debout, il me fit marcher sous des arbres; il me forçait de

m'arrêter pour cueillir et manger les fruits que nous rencontrions. Il

ne quittait point prise pendant le jour, et quand je voulais me reposer

la nuit, il s'étendait par terre avec moi, toujours attaché à mon cou.

Tous les matins, il ne manquait pas de me pousser pour m'éveiller;

ensuite il me faisait lever et marcher en me pressant de ses pieds.

Représentez-vous, mes seigneurs, la peine que j'avais de me voir chargé

de ce fardeau, sans pouvoir m'en défaire.

Un jour que je trouvai dans mon chemin plusieurs calebasses sèches qui

étaient tombées d'un arbre qui en portait, j'en pris une assez grosse;

et après l'avoir bien nettoyée, j'exprimai dedans le jus de plusieurs

grappes de raisin, fruit que l'île produisait en abondance, et que nous

rencontrions à chaque pas. Lorsque j'en eus rempli la calebasse, je la

posai dans un endroit où j'eus l'adresse de me faire conduire par le

vieillard plusieurs jours après. Là, je pris la calebasse, et, la

portant à ma bouche, je bus d'un excellent vin qui me fit oublier, pour

quelque temps, le chagrin mortel dont j'étais accablé. Cela me donna de

la vigueur. J'en fus même si réjoui, que je me mis à chanter et à sauter

en marchant.

Le vieillard, qui s'aperçut de l'effet que cette boisson avait produit

en moi, et que je le portais plus légèrement que de coutume, me fit

signe de lui en donner à boire: je lui présentai la calebasse, il la

prit; et comme la liqueur lui parut agréable, il l'avala jusqu'à la

dernière goutte. Il y en avait assez pour l'enivrer; aussi

s'enivra-t-il, et bientôt la fumée du vin lui montant à la tête, il

commença de chanter à sa manière, et de se trémousser sur mes épaules.

Les secousses qu'il se donnait lui firent rendre ce qu'il avait dans

l'estomac, et ses jambes se relâchèrent peu à peu; de sorte que, voyant

qu'il ne me serrait plus, je le jetai par terre, où il demeura sans

mouvement. Alors je pris une très-grosse pierre et lui écrasai la tête.

Je sentis une grande joie de m'être délivré pour jamais de ce maudit

vieillard, et je marchai vers le bord de la mer, où je rencontrai des

gens d'un navire qui venait de mouiller là pour faire de l'eau, et

prendre en passant quelques rafraîchissements. Ils furent extrêmement

étonnés de me voir, et d'entendre le détail de mon aventure. Vous étiez

tombé, me dirent-ils, entre les mains du vieillard de la mer, et vous

êtes le premier qu'il n'ait pas étranglé; il n'a jamais abandonné ceux

dont il s'était rendu maître, qu'après les avoir étouffés; et il a rendu

cette île fameuse par le nombre de personnes qu'il a tuées: les matelots

et les marchands qui y descendaient n'osaient s'y avancer qu'en bonne

compagnie.

Après m'avoir informé de ces choses, ils m'emmenèrent avec eux dans leur

navire, dont le capitaine se fit un plaisir de me recevoir, lorsqu'il

apprit tout ce qui m'était arrivé. Il remit à la voile; et, après

quelques jours de navigation, nous abordâmes au port d'une grande ville

dont les maisons étaient bâties de bonnes pierres.

Un des marchands du vaisseau, qui m'avait pris en amitié, m'obligea de

l'accompagner, et me conduisit dans un logement destiné pour servir de

retraite aux marchands étrangers. Il me donna un grand sac; ensuite

m'ayant recommandé à quelques gens de la ville qui avaient un sac comme

moi, et les ayant priés de me mener avec eux amasser du coco: Allez, me

dit-il, suivez-les, faites comme vous les verrez faire, et ne vous

écartez pas d'eux, car vous mettriez votre vie en danger. Il me donna

des vivres pour la journée, et je partis avec ces gens.

Nous arrivâmes à une grande forêt d'arbres extrêmement hauts et fort

droits, et dont le tronc était si lisse, qu'il n'était pas possible de

s'y prendre pour monter jusqu'aux branches où était le fruit. Tous les

arbres étaient des arbres de coco, dont nous voulions abattre le fruit

et en remplir nos sacs. En entrant dans la forêt, nous vîmes un grand

nombre de gros et de petits singes, qui prirent la fuite devant nous dès

qu'ils nous aperçurent, et qui montèrent jusqu'au haut des arbres avec

une agilité surprenante....

Les mille et une nuits: contes choisis · 第 102 / 172 题