LXXIV^{E} NUIT

Les marchands, poursuivit-il, qui s'étaient embarqués sur mon navire, et

qui avaient pris terre avec moi, cassèrent l'œuf à grands coups de

hache, et firent une ouverture par où ils tirèrent le petit roc par

morceaux, et le firent rôtir. Je les avais avertis sérieusement de ne

pas toucher à l'œuf; mais ils ne voulurent pas m'écouter.

Ils eurent à peine achevé le régal qu'ils venaient de se donner, qu'il

parut en l'air, assez loin de nous, deux gros nuages. Le capitaine, que

j'avais pris à gage pour conduire mon vaisseau, sachant par expérience

ce que cela signifiait, s'écria que c'étaient le père et la mère du

petit roc; et il nous pressa tous de nous rembarquer au plus vite, pour

éviter le malheur qu'il prévoyait. Nous suivîmes son conseil avec

empressement, et nous remîmes à la voile en diligence.

Cependant les deux rocs approchèrent en poussant des cris effroyables,

qu'ils redoublèrent quand ils eurent vu l'état où l'on avait mis l'œuf,

et que leur petit n'y était plus. Dans le dessein de se venger, ils

reprirent leur vol du côté d'où ils étaient venus, et disparurent

pendant quelque temps, pendant que nous fîmes force de voiles pour nous

éloigner, et prévenir ce qui ne laissa pas de nous arriver.

Ils revinrent, et nous remarquâmes qu'ils tenaient entre leurs griffes

chacun un morceau de rocher d'une grosseur énorme. Lorsqu'ils furent

précisément au-dessus de mon vaisseau, ils s'arrêtèrent, et se soutenant

en l'air, l'un lâcha la pièce de rocher qu'il tenait; mais par l'adresse

du timonier, qui détourna le navire d'un coup de timon, elle ne tomba

pas dessus; elle tomba à côté dans la mer, qui s'entr'ouvrit d'une

manière que nous en vîmes presque le fond. L'autre oiseau, pour notre

malheur, laissa tomber sa roche si justement au milieu du vaisseau,

qu'elle le rompit et brisa en mille pièces. Les matelots et les

passagers furent tous écrasés du coup, ou submergés. Je fus submergé

moi-même; mais en revenant au-dessus de l'eau, j'eus le bonheur de me

prendre à une pièce du débris. Ainsi, en m'aidant tantôt d'une main,

tantôt de l'autre, sans me dessaisir de ce que je tenais, avec le vent

et le courant qui m'étaient favorables, j'arrivai enfin à une île dont

le rivage était fort escarpé. Je surmontai néanmoins cette difficulté,

et me sauvai.

Je m'assis sur l'herbe pour me remettre un peu de ma fatigue; après quoi

je me levai et m'avançai dans l'île, pour reconnaître le terrain. Il me

sembla que j'étais dans un jardin délicieux; je voyais partout des

arbres, les uns chargés de fruits verts, et les autres de mûres, et des

ruisseaux d'une eau douce et claire, qui faisaient d'agréables détours.

Je mangeai de ces fruits, que je trouvai excellents, et je bus de cette

eau, qui m'invitait à boire. Puis je me levai, et marchai entre les

arbres, non sans quelque appréhension.

Lorsque je fus un peu avant dans l'île, j'aperçus un vieillard qui me

parut fort cassé. Il était assis sur le bord d'un ruisseau; je

m'imaginai d'abord que c'était quelqu'un qui avait fait naufrage comme

moi. Je m'approchai de lui, je le saluai, et il me fit seulement une

inclination de tête. Je lui demandai ce qu'il faisait là; mais au lieu

de me répondre, il me fit signe de le charger sur mes épaules, et de le

passer au delà du ruisseau, en me faisant comprendre que c'était pour

aller cueillir des fruits.

Je crus qu'il avait besoin que je lui rendisse ce service; c'est

pourquoi, l'ayant chargé sur mon dos, je passai le ruisseau. Descendez,

lui dis-je alors, en me baissant pour faciliter sa descente. Mais au

lieu de se laisser aller à terre (j'en ris encore toutes les fois que

j'y pense), ce vieillard, qui m'avait paru décrépit, passa légèrement

autour de mon cou ses deux jambes, dont je vis que la peau ressemblait à

celle d'une vache, et se mit à califourchon sur mes épaules, en me

serrant si fortement la gorge, qu'il semblait vouloir m'étrangler. La

frayeur me saisit en ce moment, et je tombai évanoui...

Les mille et une nuits: contes choisis · 第 101 / 172 题