Les marchands, poursuivit-il, qui s'étaient embarqués sur mon navire, et
qui avaient pris terre avec moi, cassèrent l'œuf à grands coups de
hache, et firent une ouverture par où ils tirèrent le petit roc par
morceaux, et le firent rôtir. Je les avais avertis sérieusement de ne
pas toucher à l'œuf; mais ils ne voulurent pas m'écouter.
Ils eurent à peine achevé le régal qu'ils venaient de se donner, qu'il
parut en l'air, assez loin de nous, deux gros nuages. Le capitaine, que
j'avais pris à gage pour conduire mon vaisseau, sachant par expérience
ce que cela signifiait, s'écria que c'étaient le père et la mère du
petit roc; et il nous pressa tous de nous rembarquer au plus vite, pour
éviter le malheur qu'il prévoyait. Nous suivîmes son conseil avec
empressement, et nous remîmes à la voile en diligence.
Cependant les deux rocs approchèrent en poussant des cris effroyables,
qu'ils redoublèrent quand ils eurent vu l'état où l'on avait mis l'œuf,
et que leur petit n'y était plus. Dans le dessein de se venger, ils
reprirent leur vol du côté d'où ils étaient venus, et disparurent
pendant quelque temps, pendant que nous fîmes force de voiles pour nous
éloigner, et prévenir ce qui ne laissa pas de nous arriver.
Ils revinrent, et nous remarquâmes qu'ils tenaient entre leurs griffes
chacun un morceau de rocher d'une grosseur énorme. Lorsqu'ils furent
précisément au-dessus de mon vaisseau, ils s'arrêtèrent, et se soutenant
en l'air, l'un lâcha la pièce de rocher qu'il tenait; mais par l'adresse
du timonier, qui détourna le navire d'un coup de timon, elle ne tomba
pas dessus; elle tomba à côté dans la mer, qui s'entr'ouvrit d'une
manière que nous en vîmes presque le fond. L'autre oiseau, pour notre
malheur, laissa tomber sa roche si justement au milieu du vaisseau,
qu'elle le rompit et brisa en mille pièces. Les matelots et les
passagers furent tous écrasés du coup, ou submergés. Je fus submergé
moi-même; mais en revenant au-dessus de l'eau, j'eus le bonheur de me
prendre à une pièce du débris. Ainsi, en m'aidant tantôt d'une main,
tantôt de l'autre, sans me dessaisir de ce que je tenais, avec le vent
et le courant qui m'étaient favorables, j'arrivai enfin à une île dont
le rivage était fort escarpé. Je surmontai néanmoins cette difficulté,
et me sauvai.
Je m'assis sur l'herbe pour me remettre un peu de ma fatigue; après quoi
je me levai et m'avançai dans l'île, pour reconnaître le terrain. Il me
sembla que j'étais dans un jardin délicieux; je voyais partout des
arbres, les uns chargés de fruits verts, et les autres de mûres, et des
ruisseaux d'une eau douce et claire, qui faisaient d'agréables détours.
Je mangeai de ces fruits, que je trouvai excellents, et je bus de cette
eau, qui m'invitait à boire. Puis je me levai, et marchai entre les
arbres, non sans quelque appréhension.
Lorsque je fus un peu avant dans l'île, j'aperçus un vieillard qui me
parut fort cassé. Il était assis sur le bord d'un ruisseau; je
m'imaginai d'abord que c'était quelqu'un qui avait fait naufrage comme
moi. Je m'approchai de lui, je le saluai, et il me fit seulement une
inclination de tête. Je lui demandai ce qu'il faisait là; mais au lieu
de me répondre, il me fit signe de le charger sur mes épaules, et de le
passer au delà du ruisseau, en me faisant comprendre que c'était pour
aller cueillir des fruits.
Je crus qu'il avait besoin que je lui rendisse ce service; c'est
pourquoi, l'ayant chargé sur mon dos, je passai le ruisseau. Descendez,
lui dis-je alors, en me baissant pour faciliter sa descente. Mais au
lieu de se laisser aller à terre (j'en ris encore toutes les fois que
j'y pense), ce vieillard, qui m'avait paru décrépit, passa légèrement
autour de mon cou ses deux jambes, dont je vis que la peau ressemblait à
celle d'une vache, et se mit à califourchon sur mes épaules, en me
serrant si fortement la gorge, qu'il semblait vouloir m'étrangler. La
frayeur me saisit en ce moment, et je tombai évanoui...