LXXVI^{E} NUIT

Les marchands avec qui j'étais, continua Sindbad, ramassèrent des

pierres, et les jetèrent de toute leur force au haut des arbres contre

les singes. Je suivis leur exemple, et je vis que les singes, instruits

de notre dessein, cueillaient les cocos et nous les jetaient avec des

gestes qui marquaient leur colère et leur animosité. Nous amassions les

cocos, et nous jetions de temps en temps des pierres pour irriter les

singes. Par cette ruse, nous remplissions nos sacs de ce fruit, qu'il

nous eût été impossible d'avoir autrement.

Lorsque nous en eûmes plein nos sacs, nous nous en retournâmes à la

ville, où le marchand qui m'avait envoyé à la forêt me donna la valeur

du sac de cocos que j'avais apporté.

Continuez, me dit-il, et allez tous les jours faire la même chose,

jusqu'à ce que vous ayez gagné de quoi vous reconduire chez vous. Je le

remerciai du bon conseil qu'il me donnait; et insensiblement je fis un

si grand amas de cocos, que j'en avais pour une somme considérable.

Le vaisseau sur lequel j'étais venu avait fait voile avec des marchands

qui l'avaient chargé de cocos qu'ils avaient achetés. J'attendis

l'arrivée d'un autre, qui aborda bientôt au port de la ville pour faire

un pareil chargement. Je fis embarquer dessus tout le coco qui

m'appartenait, et lorsqu'il fut prêt à partir, j'allai prendre congé du

marchand à qui j'avais tant d'obligation. Il ne put s'embarquer avec

moi, parce qu'il n'avait pas encore achevé ses affaires.

Nous mîmes à la voile, et prîmes la route de l'île où le poivre croit

en plus grande abondance. De là nous gagnâmes l'île de Comari, qui porte

la meilleure espèce de bois d'aloès, et dont les habitants se sont fait

une loi inviolable de ne pas boire de vin, ni de souffrir aucun lieu de

débauche.

J'échangeai mon coco dans ces deux îles contre du poivre et du bois

d'aloès, et me rendis avec d'autres marchands à la pêche des perles, où

je pris des plongeurs à gage pour mon compte. Ils m'en pêchèrent un

grand nombre de très-grosses et de très-parfaites. Je me remis en mer

avec joie sur un vaisseau qui arriva heureusement à Balsora; de là je

revins à Bagdad, où je fis de très-grosses sommes d'argent du poivre, du

bois d'aloès et des perles que j'avais apportés. Je distribuai en

aumônes la dixième partie de mon gain, de même qu'au retour de mes

autres voyages, et je cherchai à me délasser de mes fatigues dans toutes

sortes de divertissements.

Ayant achevé ces paroles, Sindbad fit donner cent sequins à Hindbad, qui

se retira avec tous les autres convives. Le lendemain, la même compagnie

se trouva chez le riche Sindbad, qui, après l'avoir régalée comme les

jours précédents, demanda audience, et fit le récit de son sixième

voyage de la manière que je vais vous le raconter.

Les mille et une nuits: contes choisis · 第 103 / 172 题