Les marchands avec qui j'étais, continua Sindbad, ramassèrent des
pierres, et les jetèrent de toute leur force au haut des arbres contre
les singes. Je suivis leur exemple, et je vis que les singes, instruits
de notre dessein, cueillaient les cocos et nous les jetaient avec des
gestes qui marquaient leur colère et leur animosité. Nous amassions les
cocos, et nous jetions de temps en temps des pierres pour irriter les
singes. Par cette ruse, nous remplissions nos sacs de ce fruit, qu'il
nous eût été impossible d'avoir autrement.
Lorsque nous en eûmes plein nos sacs, nous nous en retournâmes à la
ville, où le marchand qui m'avait envoyé à la forêt me donna la valeur
du sac de cocos que j'avais apporté.
Continuez, me dit-il, et allez tous les jours faire la même chose,
jusqu'à ce que vous ayez gagné de quoi vous reconduire chez vous. Je le
remerciai du bon conseil qu'il me donnait; et insensiblement je fis un
si grand amas de cocos, que j'en avais pour une somme considérable.
Le vaisseau sur lequel j'étais venu avait fait voile avec des marchands
qui l'avaient chargé de cocos qu'ils avaient achetés. J'attendis
l'arrivée d'un autre, qui aborda bientôt au port de la ville pour faire
un pareil chargement. Je fis embarquer dessus tout le coco qui
m'appartenait, et lorsqu'il fut prêt à partir, j'allai prendre congé du
marchand à qui j'avais tant d'obligation. Il ne put s'embarquer avec
moi, parce qu'il n'avait pas encore achevé ses affaires.
Nous mîmes à la voile, et prîmes la route de l'île où le poivre croit
en plus grande abondance. De là nous gagnâmes l'île de Comari, qui porte
la meilleure espèce de bois d'aloès, et dont les habitants se sont fait
une loi inviolable de ne pas boire de vin, ni de souffrir aucun lieu de
débauche.
J'échangeai mon coco dans ces deux îles contre du poivre et du bois
d'aloès, et me rendis avec d'autres marchands à la pêche des perles, où
je pris des plongeurs à gage pour mon compte. Ils m'en pêchèrent un
grand nombre de très-grosses et de très-parfaites. Je me remis en mer
avec joie sur un vaisseau qui arriva heureusement à Balsora; de là je
revins à Bagdad, où je fis de très-grosses sommes d'argent du poivre, du
bois d'aloès et des perles que j'avais apportés. Je distribuai en
aumônes la dixième partie de mon gain, de même qu'au retour de mes
autres voyages, et je cherchai à me délasser de mes fatigues dans toutes
sortes de divertissements.
Ayant achevé ces paroles, Sindbad fit donner cent sequins à Hindbad, qui
se retira avec tous les autres convives. Le lendemain, la même compagnie
se trouva chez le riche Sindbad, qui, après l'avoir régalée comme les
jours précédents, demanda audience, et fit le récit de son sixième
voyage de la manière que je vais vous le raconter.