Jugez de ma douleur, poursuivit Sindbad: être enterré tout vif ne me
paraissait pas une fin moins déplorable que celle d'être dévoré par des
anthropophages: il fallait pourtant en passer par là. Le roi, accompagné
de toute sa cour, voulut honorer de sa présence le convoi; et les
personnes les plus considérables de la ville me firent aussi l'honneur
d'assister à mon enterrement.
Lorsque tout fut prêt pour la cérémonie, on posa le corps de ma femme
dans une bière, avec tous ses joyaux et ses plus magnifiques habits. On
commença la marche. Comme second acteur de cette pitoyable tragédie, je
suivais immédiatement la bière de ma femme, les yeux baignés de larmes,
et déplorant mon malheureux destin. Avant que d'arriver à la montagne,
je voulus faire une tentative sur l'esprit des spectateurs. Je
m'adressai au roi premièrement, ensuite à ceux qui se trouvèrent autour
de moi; et m'inclinant devant eux jusqu'à terre, pour baiser le bord de
leur habit, je les suppliai d'avoir compassion de moi. Considérez,
disais-je, que je suis un étranger qui ne doit pas être soumis à une loi
si rigoureuse, et que j'ai une autre femme et des enfants dans mon pays.
J'eus beau prononcer ces paroles d'un air touchant, personne n'en fut
attendri; au contraire, on se hâta de descendre le corps de ma femme
dans le puits, et l'on m'y descendit un moment après dans une autre
bière découverte, avec un vase rempli d'eau et sept pains. Enfin, cette
cérémonie si funeste pour moi étant achevée, on remit la pierre sur
l'ouverture du puits, nonobstant l'excès de ma douleur et mes cris
pitoyables.
A mesure que j'approchais du fond, je découvrais, à la faveur du peu de
lumière qui venait d'en haut, la disposition de ce lieu souterrain.
C'était une grotte fort vaste, et qui pouvait bien avoir cinquante
coudées de profondeur. Je sentis bientôt une puanteur insupportable qui
sortait d'une infinité de cadavres que je voyais à droite et à gauche;
je crus même entendre quelques-uns des derniers, qu'on y avait descendus
vifs, pousser les derniers soupirs. Néanmoins, lorsque je fus en bas, je
sortis promptement de la bière, et m'éloignai des cadavres en me
bouchant le nez. Je me jetai par terre, où je demeurai assez longtemps
plongé dans les pleurs. Alors, faisant réflexion sur mon triste sort: Il
est vrai, disais-je, que Dieu dispose de nous selon les décrets de sa
providence; mais, pauvre Sindbad, n'est-ce pas par ta faute que tu te
vois réduit à mourir d'une mort si étrange? Plût à Dieu que tu eusses
péri dans quelqu'un des naufrages dont tu es échappé! tu n'aurais pas à
mourir d'un trépas si lent et si terrible en toutes ses circonstances.
Mais tu te l'es attiré par ta maudite avarice. Ah! malheureux, ne
devais-tu pas plutôt demeurer chez toi, et jouir tranquillement du fruit
de tes travaux!
Telles étaient les inutiles plaintes dont je faisais retentir la grotte
en me frappant la tête et l'estomac de rage et de désespoir, et
m'abandonnant tout entier aux pensées les plus désolantes. Néanmoins
(vous le dirai-je?), au lieu d'appeler la mort à mon secours, quelque
misérable que je fusse, l'amour de la vie se fit encore sentir en moi,
et me porta à prolonger mes jours. J'allai à tâtons, et en me bouchant
le nez, prendre le pain et l'eau qui étaient dans ma bière, et j'en
mangeai.
Quoique l'obscurité qui régnait dans la grotte fût si épaisse que l'on
ne distinguait pas le jour d'avec la nuit, je ne laissai pas toutefois
de retrouver ma bière; et il me sembla que la grotte était plus
spacieuse et plus remplie de cadavres qu'elle ne m'avait paru d'abord.
Je vécus quelques jours de mon pain et de mon eau; mais enfin, n'en
ayant plus, je me préparai à mourir...