Je n'attendais plus que la mort, continua Sindbad, lorsque j'entendis
lever la pierre. On descendit un cadavre et une personne vivante. Le
mort était un homme. Il est naturel de prendre des résolutions extrêmes
dans les dernières extrémités. Dans le temps qu'on descendait la femme,
je m'approchai de l'endroit où sa bière devait être posée; et quand je
m'aperçus que l'on recouvrait l'ouverture du puits, je donnai sur la
tête de la malheureuse deux ou trois grands coups d'un gros os dont je
m'étais saisi. Elle en fut étourdie, ou plutôt je l'assommai; et comme
je ne faisais cette action inhumaine que pour profiter du pain et de
l'eau qui étaient dans la bière, j'eus des provisions pour quelques
jours. Au bout de ce temps-là, on descendit encore une femme morte et un
homme vivant; je tuai l'homme de la même manière, et comme, par bonheur
pour moi, il y eut alors une espèce de mortalité dans la ville, je ne
manquai pas de vivres, en mettant toujours en œuvre la même industrie.
Un jour que je venais d'expédier encore une femme, j'entendis souffler
et marcher. J'avançai du côté d'où partait le bruit; j'ouïs souffler
plus fort à mon approche, et il me parut entrevoir quelque chose qui
prenait la fuite. Je suivis cette espèce d'ombre qui s'arrêtait par
reprises, et soufflait toujours en fuyant à mesure que j'en approchais.
Je la poursuivis si longtemps, et j'allai si loin, que j'aperçus enfin
une lumière qui ressemblait à une étoile. Je continuai de marcher vers
cette lumière, la perdant quelquefois, selon les obstacles qui me la
cachaient, mais je la retrouvais toujours; et, à la fin, je découvris
qu'elle venait par une ouverture du rocher, assez large pour y passer.
A cette découverte, je m'arrêtai quelque temps pour me remettre de
l'émotion violente avec laquelle je venais de marcher; puis, m'étant
avancé jusqu'à l'ouverture, j'y passai, et me trouvai sur le bord de la
mer. Imaginez-vous l'excès de ma joie. Il fut tel, que j'eus de la peine
à me persuader que ce n'était pas une imagination. Lorsque je fus
convaincu que c'était une chose réelle, que mes sens furent rétablis en
leur assiette ordinaire, je compris que la chose que j'avais entendue
souffler et que j'avais suivie était un animal sorti de la mer, qui
avait coutume d'entrer dans la grotte pour s'y repaître de corps morts.
J'examinai la montagne, et remarquai qu'elle était située entre la ville
et la mer, sans communication par aucun chemin, parce qu'elle était
tellement escarpée, que la nature ne l'avait pas rendue praticable. Je
me prosternai sur le rivage pour remercier Dieu de la grâce qu'il venait
de me faire. Je rentrai ensuite dans la grotte pour aller prendre du
pain, que je revins manger à la clarté du jour, de meilleur appétit que
je n'avais fait depuis que l'on m'avait enterré dans ce lieu ténébreux.
J'y retournai encore, et allai amasser à tâtons dans les bières tous les
diamants, les rubis, les perles, les bracelets d'or, et enfin toutes les
riches étoffes que je trouvai sous ma main; je portai tout cela sur le
bord de la mer. J'en fis plusieurs ballots que je liai proprement avec
des cordes qui avaient servi à descendre les bières, et dont il y avait
une grande quantité. Je les laissai sur le rivage, en attendant une
bonne occasion, sans craindre que la pluie les gâtât; car alors ce n'en
était pas la saison.
Au bout de deux ou trois jours, j'aperçus un navire qui ne faisait que
de sortir du port, et qui vint passer près de l'endroit où j'étais. Je
fis signe de la toile de mon turban, et je criai de toute ma force pour
me faire entendre. On m'entendit, et l'on détacha la chaloupe pour me
venir prendre. A la demande que les matelots me firent, par quelle
disgrâce je me trouvais en ce lieu, je répondis que je m'étais sauvé
d'un naufrage depuis deux jours, avec les marchandises qu'ils voyaient.
Heureusement pour moi, ces gens, sans examiner le lieu où j'étais, et si
ce que je leur disais était vraisemblable, se contentèrent de ma réponse
et m'emmenèrent avec mes ballots.
Quand nous fûmes arrivés à bord, le capitaine, satisfait en lui-même du
plaisir qu'il me faisait, et occupé du commandement du navire, eut aussi
la bonté de se payer du prétendu naufrage que je lui dis avoir fait. Je
lui présentai quelques-unes de mes pierreries; mais il ne voulut pas les
accepter.
Nous passâmes devant plusieurs îles, et, entre autres, devant l'île des
Cloches, éloignée de dix journées de celle de Serendib, par un vent
ordinaire et réglé, et de six journées de l'île de Kela, où nous
abordâmes. Il y a des mines de plomb, des cannes d'Inde, et du camphre
très-excellent.
Le roi de l'île de Kela est très-riche, très-puissant, et son autorité
s'étend sur toute l'île des Cloches, qui a deux journées d'étendue, et
dont les habitants sont encore si barbares qu'ils mangent la chair
humaine. Après que nous eûmes fait un grand commerce dans cette île,
nous remîmes à la voile et abordâmes à plusieurs autres ports. Enfin,
j'arrivai heureusement à Bagdad avec des richesses infinies, dont il est
inutile de vous faire le détail. Pour rendre grâces à Dieu des faveurs
qu'il m'avait faites, je fis de grandes aumônes, tant pour l'entretien
de plusieurs mosquées, que pour la subsistance des pauvres, et me donnai
tout entier à mes parents et à mes amis, en me divertissant, et en
faisant bonne chère avec eux.
Sindbad finit en cet endroit le récit de son quatrième voyage qui causa
encore plus d'admiration à ses auditeurs que les trois précédents. Il
fit un nouveau présent de cent sequins à Hindbad, qu'il pria, comme les
autres, de revenir le jour suivant, à la même heure, pour dîner chez lui
et entendre le détail de son cinquième voyage.