LXXIII^{E} NUIT

Je n'attendais plus que la mort, continua Sindbad, lorsque j'entendis

lever la pierre. On descendit un cadavre et une personne vivante. Le

mort était un homme. Il est naturel de prendre des résolutions extrêmes

dans les dernières extrémités. Dans le temps qu'on descendait la femme,

je m'approchai de l'endroit où sa bière devait être posée; et quand je

m'aperçus que l'on recouvrait l'ouverture du puits, je donnai sur la

tête de la malheureuse deux ou trois grands coups d'un gros os dont je

m'étais saisi. Elle en fut étourdie, ou plutôt je l'assommai; et comme

je ne faisais cette action inhumaine que pour profiter du pain et de

l'eau qui étaient dans la bière, j'eus des provisions pour quelques

jours. Au bout de ce temps-là, on descendit encore une femme morte et un

homme vivant; je tuai l'homme de la même manière, et comme, par bonheur

pour moi, il y eut alors une espèce de mortalité dans la ville, je ne

manquai pas de vivres, en mettant toujours en œuvre la même industrie.

Un jour que je venais d'expédier encore une femme, j'entendis souffler

et marcher. J'avançai du côté d'où partait le bruit; j'ouïs souffler

plus fort à mon approche, et il me parut entrevoir quelque chose qui

prenait la fuite. Je suivis cette espèce d'ombre qui s'arrêtait par

reprises, et soufflait toujours en fuyant à mesure que j'en approchais.

Je la poursuivis si longtemps, et j'allai si loin, que j'aperçus enfin

une lumière qui ressemblait à une étoile. Je continuai de marcher vers

cette lumière, la perdant quelquefois, selon les obstacles qui me la

cachaient, mais je la retrouvais toujours; et, à la fin, je découvris

qu'elle venait par une ouverture du rocher, assez large pour y passer.

A cette découverte, je m'arrêtai quelque temps pour me remettre de

l'émotion violente avec laquelle je venais de marcher; puis, m'étant

avancé jusqu'à l'ouverture, j'y passai, et me trouvai sur le bord de la

mer. Imaginez-vous l'excès de ma joie. Il fut tel, que j'eus de la peine

à me persuader que ce n'était pas une imagination. Lorsque je fus

convaincu que c'était une chose réelle, que mes sens furent rétablis en

leur assiette ordinaire, je compris que la chose que j'avais entendue

souffler et que j'avais suivie était un animal sorti de la mer, qui

avait coutume d'entrer dans la grotte pour s'y repaître de corps morts.

J'examinai la montagne, et remarquai qu'elle était située entre la ville

et la mer, sans communication par aucun chemin, parce qu'elle était

tellement escarpée, que la nature ne l'avait pas rendue praticable. Je

me prosternai sur le rivage pour remercier Dieu de la grâce qu'il venait

de me faire. Je rentrai ensuite dans la grotte pour aller prendre du

pain, que je revins manger à la clarté du jour, de meilleur appétit que

je n'avais fait depuis que l'on m'avait enterré dans ce lieu ténébreux.

J'y retournai encore, et allai amasser à tâtons dans les bières tous les

diamants, les rubis, les perles, les bracelets d'or, et enfin toutes les

riches étoffes que je trouvai sous ma main; je portai tout cela sur le

bord de la mer. J'en fis plusieurs ballots que je liai proprement avec

des cordes qui avaient servi à descendre les bières, et dont il y avait

une grande quantité. Je les laissai sur le rivage, en attendant une

bonne occasion, sans craindre que la pluie les gâtât; car alors ce n'en

était pas la saison.

Au bout de deux ou trois jours, j'aperçus un navire qui ne faisait que

de sortir du port, et qui vint passer près de l'endroit où j'étais. Je

fis signe de la toile de mon turban, et je criai de toute ma force pour

me faire entendre. On m'entendit, et l'on détacha la chaloupe pour me

venir prendre. A la demande que les matelots me firent, par quelle

disgrâce je me trouvais en ce lieu, je répondis que je m'étais sauvé

d'un naufrage depuis deux jours, avec les marchandises qu'ils voyaient.

Heureusement pour moi, ces gens, sans examiner le lieu où j'étais, et si

ce que je leur disais était vraisemblable, se contentèrent de ma réponse

et m'emmenèrent avec mes ballots.

Quand nous fûmes arrivés à bord, le capitaine, satisfait en lui-même du

plaisir qu'il me faisait, et occupé du commandement du navire, eut aussi

la bonté de se payer du prétendu naufrage que je lui dis avoir fait. Je

lui présentai quelques-unes de mes pierreries; mais il ne voulut pas les

accepter.

Nous passâmes devant plusieurs îles, et, entre autres, devant l'île des

Cloches, éloignée de dix journées de celle de Serendib, par un vent

ordinaire et réglé, et de six journées de l'île de Kela, où nous

abordâmes. Il y a des mines de plomb, des cannes d'Inde, et du camphre

très-excellent.

Le roi de l'île de Kela est très-riche, très-puissant, et son autorité

s'étend sur toute l'île des Cloches, qui a deux journées d'étendue, et

dont les habitants sont encore si barbares qu'ils mangent la chair

humaine. Après que nous eûmes fait un grand commerce dans cette île,

nous remîmes à la voile et abordâmes à plusieurs autres ports. Enfin,

j'arrivai heureusement à Bagdad avec des richesses infinies, dont il est

inutile de vous faire le détail. Pour rendre grâces à Dieu des faveurs

qu'il m'avait faites, je fis de grandes aumônes, tant pour l'entretien

de plusieurs mosquées, que pour la subsistance des pauvres, et me donnai

tout entier à mes parents et à mes amis, en me divertissant, et en

faisant bonne chère avec eux.

Sindbad finit en cet endroit le récit de son quatrième voyage qui causa

encore plus d'admiration à ses auditeurs que les trois précédents. Il

fit un nouveau présent de cent sequins à Hindbad, qu'il pria, comme les

autres, de revenir le jour suivant, à la même heure, pour dîner chez lui

et entendre le détail de son cinquième voyage.

Les mille et une nuits: contes choisis · 第 99 / 172 题