LXXI^{E} NUIT

Les gens qui cueillaient du poivre, continua Sindbad, vinrent au-devant

de moi dès qu'ils me virent. Ils me demandèrent en arabe qui j'étais, et

d'où je venais. Ravi de les entendre parler comme moi, je satisfis

volontiers leur curiosité, en leur racontant de quelle manière j'avais

fait naufrage, et étais venu dans cette île, où j'étais tombé entre les

mains des noirs. Mais ces noirs, me dirent-ils, mangent les hommes! Par

quel miracle êtes-vous échappé à leur cruauté? Je leur fis le même récit

que vous venez d'entendre, et ils furent merveilleusement étonnés.

Je demeurai avec eux jusqu'à ce qu'ils eussent amassé la quantité de

poivre qu'ils voulurent; après quoi ils me firent embarquer sur le

bâtiment qui les avait amenés, et nous nous rendîmes dans une autre île

d'où ils étaient venus. Ils me présentèrent à leur roi, qui était un bon

prince. Il eut la patience d'écouter le récit de mon aventure, qui le

surprit. Il me fit donner ensuite des habits, et commanda qu'on eût soin

de moi.

L'île où je me trouvais était fort peuplée et abondante en toutes sortes

de choses, et l'on faisait un grand commerce dans la ville où le roi

demeurait. Cet agréable asile commença à me consoler de mon malheur; et

les bontés que ce généreux prince avait pour moi achevèrent de me rendre

content. En effet, il n'y avait personne qui fût mieux que moi dans son

esprit, et par conséquent il n'y avait personne dans sa cour ni dans la

ville qui ne cherchât l'occasion de me faire plaisir. Ainsi, je fus

bientôt regardé comme un homme né dans cette île, plutôt que comme un

étranger.

Je remarquai une chose qui me parut bien extraordinaire: tout le monde,

le roi même, montait à cheval sans bride et sans étriers. Cela me fit

prendre la liberté de lui demander un jour pourquoi Sa Majesté ne se

servait pas de ces commodités. Il me répondit que je lui parlais de

choses dont on ignorait l'usage dans ses États.

J'allai aussitôt chez un ouvrier, et je lui fis dresser le bois d'une

selle sur le modèle que je lui donnai. Le bois de la selle achevé, je le

garnis moi-même de bourre et de cuir, et l'ornai d'une broderie d'or.

Je m'adressai ensuite à un serrurier, qui me fit un mors de la forme que

je lui montrai, et je lui fis faire aussi des étriers.

Quand ces choses furent dans un état parfait, j'allai les présenter au

roi; je les essayai sur un de ses chevaux. Ce prince monta dessus, et

fut si satisfait de cette invention, qu'il m'en témoigna sa joie par de

grandes largesses. Je ne pus me défendre de faire plusieurs selles pour

ses ministres et pour les principaux officiers de sa maison, qui me

firent tous des présents qui m'enrichirent en peu de temps. J'en fis

aussi pour les personnes les plus qualifiées de la ville; ce qui me mit

dans une grande réputation, et me fit considérer de tout le monde.

Comme je faisais ma cour au roi très-exactement, il me dit un jour:

Sindbad, je t'aime, et je sais que tous mes sujets qui te connaissent te

chérissent à mon exemple. J'ai une prière à te faire, et il faut que tu

m'accordes ce que je vais te demander. Sire, lui répondis-je, il n'y a

rien que je ne sois prêt à faire pour marquer mon obéissance à Votre

Majesté: elle a sur moi un pouvoir absolu. Je veux te marier, répliqua

le roi, afin que le mariage t'arrête en mes États, et que tu ne songes

plus à ta patrie. Comme je n'osais résister à la volonté du prince, il

me donna pour femme une dame de sa cour, noble, belle, sage et riche.

Après les cérémonies des noces, je m'établis chez la dame, avec laquelle

je vécus quelque temps dans une union parfaite. Néanmoins je n'étais pas

trop content de mon état. Mon dessein était de m'échapper à la première

occasion, et de retourner à Bagdad, dont mon établissement, tout

avantageux qu'il était, ne pouvait me faire perdre le souvenir.

J'étais dans ces sentiments, lorsque la femme d'un de mes voisins, avec

lequel j'avais contracté une amitié fort étroite; tomba malade et

mourut. J'allai chez lui pour le consoler; et le trouvant plongé dans la

plus vive affliction: Dieu vous conserve, lui dis-je en l'abordant, et

vous donne une longue vie! Hélas! me répondit-il, comment voulez-vous

que j'obtienne la grâce que vous me souhaitez? je n'ai plus qu'une heure

à vivre. Oh! repris-je, ne vous mettez pas dans l'esprit une pensée si

funeste, j'espère que cela n'arrivera pas, et que j'aurai le plaisir de

vous posséder encore longtemps. Je souhaite, répliqua-t-il, que votre

vie soit de longue durée; pour ce qui est de moi, mes affaires sont

faites, et je vous apprends que l'on m'enterre aujourd'hui avec ma

femme. Telle est la coutume que nos ancêtres ont établie dans cette île,

et qu'ils ont inviolablement gardée: le mari vivant est enterré avec la

femme morte, et la femme vivante avec le mari mort. Rien ne peut me

sauver; tout le monde subit cette loi.

Dans les temps qu'il m'entretenait de cette étrange barbarie, dont la

nouvelle m'effraya cruellement, les parents, les amis et les voisins

arrivèrent en corps pour assister aux funérailles. On revêtit le cadavre

de la femme de ses habits les plus riches, comme au jour de ses noces,

et on la para de tous ses joyaux.

On l'enleva ensuite dans une bière découverte, et le convoi se mit en

marche. Le mari était à la tête du deuil, et suivait le corps de sa

femme. On prit le chemin d'une haute montagne; et lorsqu'on y fut

arrivé, on leva une grosse pierre qui couvrait l'ouverture d'un puits

profond, et l'on y descendit le cadavre, sans lui rien ôter de ses

habillements et de ses joyaux. Après cela le mari embrassa ses parents

et ses amis, et se laissa mettre sans résistance dans une bière, avec un

pot d'eau et sept petits pains auprès de lui; puis on le descendit de la

même manière qu'on avait descendu sa femme. La montagne s'étendait en

longueur, et servait de bornes à la mer, et le puits était très-profond.

La cérémonie achevée, on remit la pierre sur l'ouverture.

Il n'est pas besoin, mes seigneurs, de vous dire que je fus un fort

triste témoin de ces funérailles. Toutes les autres personnes qui y

assistèrent n'en parurent presque pas touchées, par l'habitude de voir

souvent la même chose. Je ne pus m'empêcher de dire au roi ce que je

pensais là-dessus. Sire, lui dis-je, je ne saurais assez m'étonner de

l'étrange coutume qu'on a dans vos États d'enterrer les vivants et les

morts. J'ai bien voyagé, j'ai fréquenté les gens d'une infinité de

nations, et je n'ai jamais entendu parler d'une loi si cruelle. Que

veux-tu, Sindbad, me répondit le roi, c'est une loi commune, et j'y suis

soumis moi-même: je serai enterré vivant avec la reine mon épouse, si

elle meurt la première. Mais, sire, lui dis-je, oserai-je demander à

Votre Majesté si les étrangers sont obligés d'observer cette coutume?

Sans doute, repartit le roi en souriant du motif de ma question; ils

n'en sont pas exceptés lorsqu'ils sont mariés dans cette île.

Je m'en retournai tristement au logis avec cette réponse. La crainte que

ma femme ne mourût la première, et qu'on ne m'enterrât tout vivant avec

elle, me faisait faire des réflexions très-mortifiantes. Cependant, quel

remède apporter à ce mal? Il fallut prendre patience, et m'en remettre à

la volonté de Dieu. Néanmoins je tremblais à la moindre indisposition

que je voyais à ma femme: mais, hélas! j'eus bientôt la frayeur tout

entière. Elle tomba véritablement malade, et mourut en peu de jours...

Les mille et une nuits: contes choisis · 第 97 / 172 题