Sire, Sindbad, poursuivant son troisième voyage: Dieu dit-il, fut touché
de mon désespoir: dans le temps que j'allais me jeter dans la mer,
j'aperçus un navire assez éloigné du rivage. Je criai de toute ma force
pour me faire entendre, et je dépliai la toile de mon turban pour qu'on
me remarquât. Cela ne fut pas inutile: tout l'équipage m'aperçut, et le
capitaine m'envoya la chaloupe. Quand je fus à bord, les marchands et
les matelots me demandèrent avec beaucoup d'empressement par quelle
aventure je m'étais trouvé dans cette île déserte; et après que je leur
eus raconté tout ce qui m'était arrivé, les plus anciens me dirent
qu'ils avaient plusieurs fois entendu parler des géants qui demeuraient
en cette île; qu'on leur avait assuré que c'étaient des anthropophages,
et qu'ils mangeaient les hommes crus aussi bien que rôtis.
Nous courûmes la mer quelque temps; nous touchâmes à plusieurs îles, et
nous abordâmes enfin à celle de Salahat, d'où l'on tire le sandal, qui
est un bois de grand usage dans la médecine. Nous entrâmes dans le port,
et nous y mouillâmes. Les marchands commencèrent à faire débarquer leurs
marchandises pour les vendre ou les échanger. Pendant ce temps-là, le
capitaine m'appela et me dit: Frère, j'ai en dépôt des marchandises qui
appartiennent à un marchand qui a navigué quelque temps sur mon navire.
Comme ce marchand est mort, je les fais valoir pour en rendre compte à
ses héritiers, lorsque j'en rencontrerai quelqu'un. Les ballots dont il
entendait parler étaient déjà sur le tillac. Il me les montra, en me
disant: Voilà les marchandises en question; j'espère que vous voudrez
bien vous charger d'en faire commerce, sous la condition du droit dû à
la peine que vous prendrez. J'y consentis, en le remerciant de ce qu'il
me donnait occasion de ne pas demeurer oisif.
L'écrivain du navire enregistrait tous les ballots, avec les noms des
marchands à qui ils appartenaient. Comme il demandait au capitaine sous
quel nom il voulait qu'il enregistrât ceux dont il venait de me charger:
Écrivez, lui répondit-il, sous le nom de Sindbad le marin. Je ne pus
m'entendre nommer sans émotion; et, envisageant le capitaine, je le
reconnus pour celui qui, dans mon second voyage, m'avait abandonné dans
l'île où je m'étais endormi au bord d'un ruisseau, et qui avait remis à
la voile sans m'attendre ou me faire chercher. Je ne me l'étais pas
remis d'abord, à cause du changement qui s'était fait en sa personne
depuis le temps que je ne l'avais vu.
Pour lui, qui me croyait mort, il ne faut pas s'étonner s'il ne me
reconnut pas. Capitaine, lui dis-je, est-ce que le marchand à qui
étaient ces ballots s'appelait Sindbad. Oui, me répondit-il, il se
nommait de la sorte; il était de Bagdad, et il s'était embarqué sur mon
vaisseau à Balsora. Un jour que nous descendîmes dans une île pour faire
de l'eau et prendre quelques rafraîchissements, je ne sais par quelle
méprise je remis à la voile sans prendre garde qu'il ne s'était pas
embarqué avec les autres. Nous ne nous en aperçûmes, les marchands et
moi, que quatre heures après. Nous avions le vent en poupe, et si frais,
qu'il ne nous fut pas possible de revirer de bord pour aller le
reprendre. Vous le croyez donc mort? repris-je. Assurément, repartit-il.
Hé bien! capitaine, lui répliquai-je, ouvrez les yeux, et reconnaissez
ce Sindbad que vous laissâtes dans cette île déserte. Je m'endormis au
bord d'un ruisseau; et quand je me réveillai, je ne vis plus personne de
l'équipage. A ces mots, le capitaine s'attacha à me regarder...