Nous sortîmes du palais après le géant, poursuivit Sindbad, et nous nous
rendîmes au bord de la mer, dans l'endroit où étaient nos radeaux. Nous
les mîmes d'abord à l'eau, et nous attendîmes qu'il fît jour pour nous
jeter dessus, supposé que nous vissions le géant venir à nous avec
quelque guide de son espèce; mais nous nous flattions que s'il ne
paraissait pas lorsque le soleil serait levé, et que nous
n'entendissions plus ses hurlements, que nous ne cessions pas d'ouïr, ce
serait une marque qu'il aurait perdu la vie; et en ce cas, nous nous
proposions de rester dans l'île, et de ne pas nous risquer sur nos
radeaux. Mais à peine fut-il jour, que nous aperçûmes notre cruel
ennemi, accompagné de deux géants à peu près de sa grandeur qui le
conduisaient et d'un assez grand nombre d'autres encore qui marchaient
devant lui à pas précipités.
A cet objet, nous ne balançâmes point à nous jeter sur nos radeaux, et
nous commençâmes à nous éloigner du rivage à force de rames. Les géants,
qui s'en aperçurent, se munirent de grosses pierres, accoururent sur la
rive, entrèrent même dans l'eau jusqu'à la moitié du corps, et nous les
jetèrent si adroitement, qu'à la réserve du radeau sur lequel j'étais,
tous les autres en furent brisés, et les hommes qui étaient dessus se
noyèrent. Pour moi et mes deux compagnons, comme nous ramions de toutes
nos forces, nous nous trouvâmes les plus avancés dans la mer, et hors de
la portée des pierres.
Quand nous fûmes en pleine mer, nous devînmes le jouet du vent et des
flots, qui nous jetaient tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, et nous
passâmes ce jour-là et la nuit suivante dans une cruelle incertitude de
notre destinée, mais le lendemain nous eûmes le bonheur d'être poussés
contre une île, où nous nous sauvâmes avec bien de la joie. Nous y
trouvâmes d'excellents fruits, qui nous furent d'un grand secours pour
réparer les forces que nous avions perdues.
Sur le soir, nous nous endormîmes sur le bord de la mer; mais nous fûmes
réveillés par le bruit qu'un serpent, long comme un palmier, faisait de
ses écailles en rampant sur la terre. Il se trouva si près de nous,
qu'il engloutit un de mes deux camarades, malgré les cris et les efforts
qu'il put faire pour se débarrasser du serpent, qui, le secouant à
plusieurs reprises, l'écrasa contre terre, et acheva de l'avaler. Nous
prîmes aussitôt la fuite, l'autre camarade et moi; et quoique nous
fussions assez éloignés, nous entendîmes quelque temps après un bruit
qui nous fit juger que le serpent rendait les os du malheureux qu'il
avait surpris. En effet, nous les vîmes le lendemain avec horreur. O
Dieu! m'écriai-je alors, à quoi sommes-nous exposés! Nous nous
réjouissions hier d'avoir dérobé nos vies à la cruauté d'un géant et à
la fureur des eaux, et nous voilà tombés dans un péril qui n'est pas
moins terrible.
Nous remarquâmes, en nous promenant, un gros arbre fort haut, sur lequel
nous projetâmes de passer la nuit suivante pour nous mettre en sûreté.
Nous mangeâmes encore des fruits comme le jour précédent; et, à la fin
du jour, nous montâmes sur l'arbre. Nous entendîmes bientôt le serpent,
qui vint en sifflant jusqu'au pied de l'arbre où nous étions. Il s'éleva
contre le tronc, et, rencontrant mon camarade qui était plus bas que
moi, il l'engloutit tout d'un coup, et se retira.
Je demeurai sur l'arbre jusqu'au jour, et alors j'en descendis plus mort
que vif. Effectivement, je ne pouvais attendre un autre sort que celui
de mes deux compagnons; et cette pensée me faisant frémir d'horreur, je
fis quelques pas pour m'aller jeter dans la mer; mais comme il est doux
de vivre le plus longtemps qu'on peut, je résistai à ce mouvement de
désespoir, et me soumis à la volonté de Dieu, qui dispose à son gré de
nos vies.
Je ne laissai pas toutefois d'amasser une grande quantité de menu bois,
de ronces et d'épines sèches. J'en fis plusieurs fagots que je liai
ensemble, après en avoir fait un grand cercle autour de l'arbre, et j'en
liai quelques-uns en travers par-dessus pour me couvrir la tête. Cela
étant fait, je m'enfermai dans ce cercle à l'entrée de la nuit, avec la
triste consolation de n'avoir rien négligé pour me garantir du cruel
sort qui me menaçait. Le serpent ne manqua pas de revenir et de tourner
autour de l'arbre, cherchant à me dévorer; mais il n'y put réussir, à
cause du rempart que je m'étais fabriqué; et il fit en vain, jusqu'au
jour, le manége d'un chat qui assiége une souris dans un asile qu'il ne
peut forcer. Enfin, le jour étant venu, il se retira; mais je n'osai
sortir de mon fort que le soleil ne parût.
Je me trouvai si fatigué du travail qu'il m'avait donné, j'avais tant
souffert de son haleine empestée, que la mort me paraissant préférable à
cette horreur, je m'éloignai de l'arbre, et, sans me souvenir de la
résignation où j'étais le jour précédent, je courus vers la mer, dans le
dessein de m'y précipiter la tête la première.....