LXVII^{E} NUIT

Nous sortîmes du palais après le géant, poursuivit Sindbad, et nous nous

rendîmes au bord de la mer, dans l'endroit où étaient nos radeaux. Nous

les mîmes d'abord à l'eau, et nous attendîmes qu'il fît jour pour nous

jeter dessus, supposé que nous vissions le géant venir à nous avec

quelque guide de son espèce; mais nous nous flattions que s'il ne

paraissait pas lorsque le soleil serait levé, et que nous

n'entendissions plus ses hurlements, que nous ne cessions pas d'ouïr, ce

serait une marque qu'il aurait perdu la vie; et en ce cas, nous nous

proposions de rester dans l'île, et de ne pas nous risquer sur nos

radeaux. Mais à peine fut-il jour, que nous aperçûmes notre cruel

ennemi, accompagné de deux géants à peu près de sa grandeur qui le

conduisaient et d'un assez grand nombre d'autres encore qui marchaient

devant lui à pas précipités.

A cet objet, nous ne balançâmes point à nous jeter sur nos radeaux, et

nous commençâmes à nous éloigner du rivage à force de rames. Les géants,

qui s'en aperçurent, se munirent de grosses pierres, accoururent sur la

rive, entrèrent même dans l'eau jusqu'à la moitié du corps, et nous les

jetèrent si adroitement, qu'à la réserve du radeau sur lequel j'étais,

tous les autres en furent brisés, et les hommes qui étaient dessus se

noyèrent. Pour moi et mes deux compagnons, comme nous ramions de toutes

nos forces, nous nous trouvâmes les plus avancés dans la mer, et hors de

la portée des pierres.

Quand nous fûmes en pleine mer, nous devînmes le jouet du vent et des

flots, qui nous jetaient tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, et nous

passâmes ce jour-là et la nuit suivante dans une cruelle incertitude de

notre destinée, mais le lendemain nous eûmes le bonheur d'être poussés

contre une île, où nous nous sauvâmes avec bien de la joie. Nous y

trouvâmes d'excellents fruits, qui nous furent d'un grand secours pour

réparer les forces que nous avions perdues.

Sur le soir, nous nous endormîmes sur le bord de la mer; mais nous fûmes

réveillés par le bruit qu'un serpent, long comme un palmier, faisait de

ses écailles en rampant sur la terre. Il se trouva si près de nous,

qu'il engloutit un de mes deux camarades, malgré les cris et les efforts

qu'il put faire pour se débarrasser du serpent, qui, le secouant à

plusieurs reprises, l'écrasa contre terre, et acheva de l'avaler. Nous

prîmes aussitôt la fuite, l'autre camarade et moi; et quoique nous

fussions assez éloignés, nous entendîmes quelque temps après un bruit

qui nous fit juger que le serpent rendait les os du malheureux qu'il

avait surpris. En effet, nous les vîmes le lendemain avec horreur. O

Dieu! m'écriai-je alors, à quoi sommes-nous exposés! Nous nous

réjouissions hier d'avoir dérobé nos vies à la cruauté d'un géant et à

la fureur des eaux, et nous voilà tombés dans un péril qui n'est pas

moins terrible.

Nous remarquâmes, en nous promenant, un gros arbre fort haut, sur lequel

nous projetâmes de passer la nuit suivante pour nous mettre en sûreté.

Nous mangeâmes encore des fruits comme le jour précédent; et, à la fin

du jour, nous montâmes sur l'arbre. Nous entendîmes bientôt le serpent,

qui vint en sifflant jusqu'au pied de l'arbre où nous étions. Il s'éleva

contre le tronc, et, rencontrant mon camarade qui était plus bas que

moi, il l'engloutit tout d'un coup, et se retira.

Je demeurai sur l'arbre jusqu'au jour, et alors j'en descendis plus mort

que vif. Effectivement, je ne pouvais attendre un autre sort que celui

de mes deux compagnons; et cette pensée me faisant frémir d'horreur, je

fis quelques pas pour m'aller jeter dans la mer; mais comme il est doux

de vivre le plus longtemps qu'on peut, je résistai à ce mouvement de

désespoir, et me soumis à la volonté de Dieu, qui dispose à son gré de

nos vies.

Je ne laissai pas toutefois d'amasser une grande quantité de menu bois,

de ronces et d'épines sèches. J'en fis plusieurs fagots que je liai

ensemble, après en avoir fait un grand cercle autour de l'arbre, et j'en

liai quelques-uns en travers par-dessus pour me couvrir la tête. Cela

étant fait, je m'enfermai dans ce cercle à l'entrée de la nuit, avec la

triste consolation de n'avoir rien négligé pour me garantir du cruel

sort qui me menaçait. Le serpent ne manqua pas de revenir et de tourner

autour de l'arbre, cherchant à me dévorer; mais il n'y put réussir, à

cause du rempart que je m'étais fabriqué; et il fit en vain, jusqu'au

jour, le manége d'un chat qui assiége une souris dans un asile qu'il ne

peut forcer. Enfin, le jour étant venu, il se retira; mais je n'osai

sortir de mon fort que le soleil ne parût.

Je me trouvai si fatigué du travail qu'il m'avait donné, j'avais tant

souffert de son haleine empestée, que la mort me paraissant préférable à

cette horreur, je m'éloignai de l'arbre, et, sans me souvenir de la

résignation où j'étais le jour précédent, je courus vers la mer, dans le

dessein de m'y précipiter la tête la première.....

Les mille et une nuits: contes choisis · 第 92 / 172 题