Le discours du capitaine, dit Sindbad, mit tout l'équipage dans une
grande consternation, et nous connûmes bientôt que ce qu'il venait de
nous dire n'était que trop véritable. Nous vîmes paraître une multitude
innombrable de sauvages hideux, couverts par tout le le corps d'un poil
roux, et hauts seulement de deux pieds. Ils se jetèrent à la nage, et
environnèrent en peu de temps notre vaisseau. Ils nous parlaient en
approchant; mais nous n'entendions pas leur langage. Ils se prirent aux
bords et aux cordages du navire, et grimpèrent de tous côtés jusqu'au
tillac, avec une si grande agilité et avec tant de vitesse, qu'il ne
paraissait pas qu'ils posassent leurs pieds.
Nous leur vîmes faire cette manœuvre avec la frayeur que vous pouvez
vous imaginer, sans oser nous mettre en défense, ni leur dire un seul
mot, pour tâcher de les détourner de leur dessein, que nous soupçonnions
d'être funeste. Effectivement, ils délièrent les voiles, coupèrent le
câble de l'ancre sans se donner la peine de la retirer; et après avoir
fait approcher de terre le vaisseau, ils nous firent tous débarquer. Ils
emmenèrent ensuite le navire en une autre île d'où ils étaient venus.
Tous les voyageurs évitaient avec soin celle où nous étions alors; et il
était très-dangereux de s'y arrêter, pour la raison que vous allez
entendre; mais il nous fallut prendre notre mal en patience.
Nous nous éloignâmes du rivage, et en nous avançant dans l'île, nous
trouvâmes quelques fruits et des herbes, dont nous mangeâmes, pour
prolonger le dernier moment de notre vie, le plus qu'il nous était
possible; car nous nous attendions tous à une mort certaine. En
marchant, nous aperçûmes assez loin de nous un grand édifice, vers
lequel nous tournâmes nos pas. C'était un palais bien bâti et fort
élevé, qui avait une porte d'ébène à deux battants, que nous ouvrîmes en
la poussant. Nous entrâmes dans la cour, et nous vîmes en face un vaste
appartement avec un vestibule, où il y avait, d'un côté, un monceau
d'ossements humains, et de l'autre, une infinité de broches à rôtir.
Nous tremblâmes à ce spectacle; et comme nous étions fatigués d'avoir
marché, les jambes nous manquèrent: nous tombâmes par terre, saisis
d'une frayeur mortelle, et nous y demeurâmes très-longtemps immobiles.
Le soleil se couchait: tandis que nous étions dans l'état pitoyable que
je viens de vous dire, la porte de l'appartement s'ouvrit avec beaucoup
de bruit, et aussitôt nous en vîmes sortir une horrible figure d'homme
noir de la hauteur d'un grand palmier. Il avait au milieu du front un
seul œil, rouge et ardent comme un charbon allumé, les dents de devant,
qu'il avait fort longues et fort aiguës, lui sortaient de la bouche, qui
n'était pas moins fendue que celle d'un cheval; et la lèvre inférieure
lui descendait sur la poitrine. Ses oreilles ressemblaient à celles d'un
éléphant, et lui couvraient les épaules. Il avait les ongles crochus et
longs comme les griffes des plus grands oiseaux. A la vue d'un géant si
effroyable, nous perdîmes tous connaissance, et demeurâmes comme morts.
A la fin nous revînmes à nous, et nous le vîmes assis sous le vestibule,
qui nous examinait de tout son œil. Quand il nous eut bien considérés,
il s'avança vers nous; et s'étant approché, il étendit la main sur moi,
me prit par la nuque du cou, et me tourna de tous côtés, comme un
boucher qui manie une tête de mouton. Après m'avoir bien regardé, voyant
que j'étais si maigre que je n'avais que la peau et les os, il me lâcha.
Il prit les autres tour à tour, les examina de la même manière; et
comme le capitaine était le plus gras de tout l'équipage, il le tint
d'une main, ainsi que j'aurais tenu un moineau, et lui passa une broche
au travers du corps; ayant ensuite allumé un grand feu, il le fit rôtir,
et le mangea à son souper, dans l'appartement où il s'était retiré. Ce
repas achevé, il revint sous le vestibule, où il se coucha, et
s'endormit en ronflant d'une manière plus bruyante que le tonnerre. Son
sommeil dura jusqu'au lendemain matin. Pour nous, il ne nous fut pas
possible de goûter la douceur du repos, et nous passâmes la nuit dans la
plus cruelle inquiétude dont on puisse être agité. Le jour étant venu,
le géant se réveilla, se leva, sortit, et nous laissa dans le palais.
Lorsque nous le crûmes éloigné, nous rompîmes le triste silence que nous
avions gardé toute la nuit; et nous affligeant tous comme à l'envi l'un
de l'autre, nous fîmes retentir le palais de plaintes et de
gémissements. Quoique nous fussions en assez grand nombre, et que nous
n'eussions qu'un seul ennemi, nous n'eûmes pas d'abord la pensée de nous
délivrer de lui par sa mort. Cette entreprise, bien que fort difficile à
exécuter, était pourtant celle que nous devions naturellement former.
Nous délibérâmes sur plusieurs autres partis; mais nous ne nous
déterminâmes à aucun; et, nous soumettant à ce qu'il plairait à Dieu
d'ordonner de notre sort, nous passâmes la journée à parcourir l'île, en
nous nourrissant de fruits et de plantes comme le jour précédent. Sur le
soir, nous cherchâmes quelque endroit pour nous mettre à couvert; mais
nous n'en trouvâmes point, et nous fûmes obligés, malgré nous, de
retourner au palais.
Le géant ne manqua pas d'y revenir, et de souper encore d'un de nos
compagnons: après quoi il s'endormit, et ronfla jusqu'au jour, qu'il
sortit, et nous laissa comme il avait déjà fait. Notre condition nous
parut si affreuse, que plusieurs de nos camarades furent sur le point
d'aller se précipiter dans la mer, plutôt que d'attendre une mort si
étrange; et ceux-là excitaient les autres à suivre leur conseil. Mais un
de la compagnie, prenant alors la parole: Il nous est défendu, dit-il,
de nous donner nous-mêmes la mort; et quand cela serait permis, n'est-il
pas plus raisonnable que nous songions au moyen de nous défaire du
barbare qui nous destine un trépas si funeste?
Comme il m'était venu dans l'esprit un projet sur cela, je le
communiquai à mes camarades, qui l'approuvèrent. Mes frères, leur dis-je
alors, vous savez qu'il y a beaucoup de bois le long de la mer; si vous
m'en croyez, construisons plusieurs radeaux qui puissent nous porter; et
lorsqu'ils seront achevés, nous les laisserons sur la côte jusqu'à ce
que nous jugions à propos de nous en servir. Cependant nous exécuterons
le dessein que je vous ai proposé pour nous délivrer du géant; s'il
réussit, nous pourrons attendre ici avec patience qu'il passe quelque
vaisseau qui nous retire de cette île fatale; si au contraire nous
manquons notre coup, nous gagnerons promptement nos radeaux, et nous
nous mettrons en mer. J'avoue qu'en nous exposant à la fureur des flots
sur de si fragiles bâtiments, nous courons risque de perdre la vie; mais
quand nous devrions périr, n'est-il pas plus doux de nous laisser
ensevelir dans la mer que dans les entrailles de ce monstre, qui a déjà
dévoré deux de nos compagnons? Mon avis fut goûté de tout le monde, et
nous construisîmes des radeaux capables de porter trois personnes.
Nous retournâmes au palais vers la fin du jour, et le géant y arriva peu
de temps après nous. Il fallut encore nous résoudre à voir rôtir un de
nos camarades. Mais enfin, voici de quelle manière nous nous vengeâmes
de la cruauté du géant. Après qu'il eut achevé son détestable souper, il
se coucha sur le dos et s'endormit. D'abord que nous l'entendîmes
ronfler selon sa coutume, neuf des plus hardis d'entre nous, et moi,
nous prîmes chacun une broche, nous en mîmes la pointe dans le feu pour
la faire rougir, et ensuite nous la lui enfonçâmes dans l'œil en même
temps, et nous le lui crevâmes.
La douleur que sentit le géant lui fit pousser un cri effroyable. Il se
leva brusquement, et étendit les mains de tous côtés pour se saisir de
quelqu'un de nous, afin de le sacrifier à la rage; mais nous eûmes le
temps de nous éloigner de lui, et de nous jeter contre terre dans les
endroits où il ne pouvait nous rencontrer sous ses pieds. Après nous
avoir cherchés vainement, il trouva la porte à tâtons, et sortit avec
des hurlements épouvantables...