J'eus bientôt perdu, dit-il, dans les douceurs de la vie que je menais,
le souvenir des dangers que j'avais courus dans mes deux voyages; mais
comme j'étais à la fleur de mon âge, je m'ennuyai de vivre dans le
repos; et, m'étourdissant sur les nouveaux périls que je voulais
affronter, je partis de Bagdad avec de riches marchandises du pays, que
je fis transporter à Balsora. Là, je m'embarquai encore avec d'autres
marchands. Nous fîmes une longue navigation, et nous abordâmes à
plusieurs ports, où nous fîmes un commerce considérable.
Un jour que nous étions en pleine mer, nous fûmes battus d'une tempête
horrible qui nous fit perdre notre route. Elle continua plusieurs jours,
et nous poussa devant le port d'une île où le capitaine aurait fort
souhaité de se dispenser d'entrer; mais nous fûmes bien obligés d'y
aller mouiller. Lorsqu'on eut plié les voiles, le capitaine nous dit:
Cette île, et quelques autres voisines, sont habitées par des sauvages
tout velus qui vont venir nous assaillir. Quoique ce soient des nains,
notre malheur veut que nous ne fassions pas la moindre résistance, parce
qu'ils sont en plus grand nombre que les sauterelles, et que s'il nous
arrivait d'en tuer quelqu'un, ils se jetteraient tous sur nous et nous
assommeraient...