LXV^{E} NUIT

Sindbad continua de raconter les aventures de son second voyage à la

compagnie qui l'écoutait: Je commençai, dit-il, par amasser les plus

gros diamants qui se présentèrent à mes yeux, et j'en remplis la bourse

de cuir qui m'avait servi à mettre mes provisions de bouche. Je pris

ensuite la pièce de viande qui me parut la plus longue, et l'attachai

fortement autour de moi avec la toile de mon turban, et en cet état je

me couchai le ventre contre terre, la bourse de cuir attachée à ma

ceinture, de manière qu'elle ne pouvait tomber.

Je ne fus pas plutôt dans cette situation, que les aigles vinrent

chacune se saisir d'une pièce de viande qu'elles emportèrent; et une des

plus puissantes m'ayant enlevé de même avec le morceau de viande dont

j'étais enveloppé, me porta au haut de la montagne, jusque dans son nid.

Les marchands ne manquèrent point alors de crier pour épouvanter les

aigles; et lorsqu'ils les eurent obligées à quitter leur proie, un

d'entre eux s'approcha de moi; mais il fut saisi de crainte quand il

m'aperçut. Il se rassura pourtant, et au lieu de s'informer par quelle

aventure je me trouvais là, il commença de me quereller, en me demandant

pourquoi je lui ravissais son bien. Vous me parlerez, lui dis-je, avec

plus d'humanité lorsque vous m'aurez mieux connu. Consolez-vous,

ajoutai-je; j'ai des diamants pour vous et pour moi plus que n'en

peuvent avoir tous les autres marchands ensemble. S'ils en ont, ce

n'est que par hasard; mais j'ai choisi moi-même, au fond de la vallée,

ceux que j'apporte dans cette bourse que vous voyez. En-disant cela, je

la lui montrai. Je n'avais pas achevé de parler, que les autres

marchands, qui m'aperçurent, s'attroupèrent autour de moi, fort étonnés

de me voir; et j'augmentai leur surprise par le récit de mon histoire.

Ils n'admirèrent pas tant le stratagème que j'avais imaginé pour me

sauver que ma hardiesse à le tenter.

Ils m'emmenèrent au logement où ils demeuraient tous ensemble; et là,

leur ayant ouvert ma bourse en leur présence, la grosseur de mes

diamants les surprit, et ils m'avouèrent que, dans toutes les cours où

ils avaient été, ils n'en avaient pas vu un qui en approchât. Je priai

le marchand à qui appartenait le nid où j'avais été transporté (car

chaque marchand avait le sien), d'en choisir pour sa part autant qu'il

en voudrait. Il se contenta d'en prendre un seul, encore le prit-il des

moins gros; et comme je le pressais d'en recevoir d'autres sans craindre

de me faire du tort: Non, me dit-il; je suis fort satisfait, de

celui-ci, qui est assez précieux pour m'épargner la peine de faire

désormais d'autres voyages pour l'établissement de ma petite fortune.

Il y avait déjà plusieurs jours que les marchands jetaient des pièces de

viande dans la vallée; et comme chacun paraissait content des diamants

qui lui étaient échus, nous partîmes le lendemain tous ensemble, et nous

marchâmes par de hautes montagnes où il y avait des serpents d'une

longueur prodigieuse, que nous eûmes le bonheur d'éviter. Enfin, après

avoir touché à plusieurs villes marchandes en terre ferme, nous

abordâmes à Balsora, d'où je me rendis à Bagdad. J'y fis d'abord de

grandes aumônes aux pauvres, et je jouis honorablement du reste des

richesses immenses que j'avais apportées et gagnées avec tant de

fatigues.

Ce fut ainsi que Sindbad raconta son second voyage. Il fit donner encore

cent sequins à Hindbad, qu'il invita à venir le lendemain entendre le

récit du troisième.

Les conviés retournèrent chez eux, et revinrent le jour suivant à la

même heure, de même que le porteur, qui avait déjà presque oublié sa

misère passée. On se mit à table; et après le repas, Sindbad, ayant

demandé audience, fit de cette sorte le détail de son troisième voyage.

Les mille et une nuits: contes choisis · 第 89 / 172 题