Sindbad continua de raconter les aventures de son second voyage à la
compagnie qui l'écoutait: Je commençai, dit-il, par amasser les plus
gros diamants qui se présentèrent à mes yeux, et j'en remplis la bourse
de cuir qui m'avait servi à mettre mes provisions de bouche. Je pris
ensuite la pièce de viande qui me parut la plus longue, et l'attachai
fortement autour de moi avec la toile de mon turban, et en cet état je
me couchai le ventre contre terre, la bourse de cuir attachée à ma
ceinture, de manière qu'elle ne pouvait tomber.
Je ne fus pas plutôt dans cette situation, que les aigles vinrent
chacune se saisir d'une pièce de viande qu'elles emportèrent; et une des
plus puissantes m'ayant enlevé de même avec le morceau de viande dont
j'étais enveloppé, me porta au haut de la montagne, jusque dans son nid.
Les marchands ne manquèrent point alors de crier pour épouvanter les
aigles; et lorsqu'ils les eurent obligées à quitter leur proie, un
d'entre eux s'approcha de moi; mais il fut saisi de crainte quand il
m'aperçut. Il se rassura pourtant, et au lieu de s'informer par quelle
aventure je me trouvais là, il commença de me quereller, en me demandant
pourquoi je lui ravissais son bien. Vous me parlerez, lui dis-je, avec
plus d'humanité lorsque vous m'aurez mieux connu. Consolez-vous,
ajoutai-je; j'ai des diamants pour vous et pour moi plus que n'en
peuvent avoir tous les autres marchands ensemble. S'ils en ont, ce
n'est que par hasard; mais j'ai choisi moi-même, au fond de la vallée,
ceux que j'apporte dans cette bourse que vous voyez. En-disant cela, je
la lui montrai. Je n'avais pas achevé de parler, que les autres
marchands, qui m'aperçurent, s'attroupèrent autour de moi, fort étonnés
de me voir; et j'augmentai leur surprise par le récit de mon histoire.
Ils n'admirèrent pas tant le stratagème que j'avais imaginé pour me
sauver que ma hardiesse à le tenter.
Ils m'emmenèrent au logement où ils demeuraient tous ensemble; et là,
leur ayant ouvert ma bourse en leur présence, la grosseur de mes
diamants les surprit, et ils m'avouèrent que, dans toutes les cours où
ils avaient été, ils n'en avaient pas vu un qui en approchât. Je priai
le marchand à qui appartenait le nid où j'avais été transporté (car
chaque marchand avait le sien), d'en choisir pour sa part autant qu'il
en voudrait. Il se contenta d'en prendre un seul, encore le prit-il des
moins gros; et comme je le pressais d'en recevoir d'autres sans craindre
de me faire du tort: Non, me dit-il; je suis fort satisfait, de
celui-ci, qui est assez précieux pour m'épargner la peine de faire
désormais d'autres voyages pour l'établissement de ma petite fortune.
Il y avait déjà plusieurs jours que les marchands jetaient des pièces de
viande dans la vallée; et comme chacun paraissait content des diamants
qui lui étaient échus, nous partîmes le lendemain tous ensemble, et nous
marchâmes par de hautes montagnes où il y avait des serpents d'une
longueur prodigieuse, que nous eûmes le bonheur d'éviter. Enfin, après
avoir touché à plusieurs villes marchandes en terre ferme, nous
abordâmes à Balsora, d'où je me rendis à Bagdad. J'y fis d'abord de
grandes aumônes aux pauvres, et je jouis honorablement du reste des
richesses immenses que j'avais apportées et gagnées avec tant de
fatigues.
Ce fut ainsi que Sindbad raconta son second voyage. Il fit donner encore
cent sequins à Hindbad, qu'il invita à venir le lendemain entendre le
récit du troisième.
Les conviés retournèrent chez eux, et revinrent le jour suivant à la
même heure, de même que le porteur, qui avait déjà presque oublié sa
misère passée. On se mit à table; et après le repas, Sindbad, ayant
demandé audience, fit de cette sorte le détail de son troisième voyage.