Je fus bien étonné, dit Sindbad, de ne plus voir le vaisseau à l'ancre;
je me levai, je regardai de toutes parts, et je ne vis pas un des
marchands qui étaient descendus dans l'île avec moi. J'aperçus seulement
le navire à la voile, mais si éloigné, que je le perdis de vue peu de
temps après.
Je vous laisse à imaginer les réflexions que je fis dans un état si
triste. Mais tous mes regrets étaient inutiles, et mon repentir hors de
saison.
A la fin, je me résignai à la volonté de Dieu, et, sans savoir ce que je
deviendrais, je montai au haut d'un grand arbre, d'où je regardai de
tous côtés, pour voir si je ne découvrirais rien qui pût me donner
quelque espérance. En jetant les yeux sur la mer, je ne vis que l'eau et
le ciel; mais ayant aperçu du côté de la terre quelque chose de blanc,
je descendis de l'arbre; et, avec ce qui me restait de vivres, je
marchai vers cette blancheur, qui était si éloignée, que je ne pouvais
pas bien distinguer ce que c'était.
Lorsque j'en fus à une distance raisonnable, je remarquai que c'était
une boule blanche, d'une hauteur et d'une grosseur prodigieuses. Dès que
j'en fus près, je la touchai et la trouvai fort douce. Je tournai
alentour pour voir s'il n'y avait point d'ouverture; je n'en pus
découvrir aucune, et il me parut qu'il était impossible de monter
dessus, tant elle était unie. Elle pouvait avoir cinquante pas en
rondeur.
Le soleil alors était près de se coucher. L'air s'obscurcit tout à coup,
comme s'il eût été couvert d'un nuage épais. Mais si je fus étonné de
cette obscurité, je le fus bien davantage, quand je m'aperçus que celui
qui la causait était un oiseau d'une grandeur et d'une grosseur
extraordinaires, qui s'avançait de mon côté en volant. Je me souvins
d'un oiseau appelé roc, dont j'avais souvent ouï parler aux matelots, et
je conçus que la grosse boule que j'avais tant admirée devait être un
œuf de cet oiseau. En effet, il s'abattit et se posa dessus, comme pour
le couver. En le voyant venir, je m'étais serré fort près de l'œuf, de
sorte que j'eus devant moi un pied de l'oiseau, et ce pied était aussi
gros qu'un gros tronc d'arbre. Je m'y attachai fortement avec la toile
dont mon turban était environné, dans l'espérance que le roc, lorsqu'il
reprendrait son vol le lendemain, m'emporterait hors de cette île
déserte. Effectivement, après avoir passé la nuit en cet état, d'abord
qu'il fut jour l'oiseau s'envola, et m'enleva si haut, que je ne voyais
plus la terre; puis il descendit avec tant de rapidité, que je ne me
sentais pas. Lorsque le roc fut posé, et que je me vis à terre, je
déliai promptement le nœud qui me tenait attaché à son pied. J'avais à
peine achevé de me détacher, qu'il donna du bec sur un serpent d'une
longueur inouïe. Il le prit et s'envola aussitôt.
Le lieu où il me laissa était une vallée très-profonde, environnée de
toutes parts de montagnes si hautes qu'elles se perdaient dans la nue,
et tellement escarpées qu'il n'y avait aucun chemin par où l'on y pût
monter. Ce fut un nouvel embarras pour moi; et, comparant cet endroit à
l'île déserte que je venais de quitter, je trouvai que je n'avais rien
gagné au change.
En marchant par cette vallée, je remarquai qu'elle était parsemée de
diamants, dont il y en avait d'une grosseur surprenante; je pris
beaucoup de plaisir à les regarder; mais j'aperçus bientôt de loin des
objets qui diminuèrent fort ce plaisir, et que je ne pus voir sans
effroi. C'était un grand nombre de serpents si gros et si longs, qu'il
n'y en avait pas un qui n'eût englouti un éléphant. Ils se retiraient
pendant le jour dans leurs antres, où ils se cachaient à cause du roc,
leur ennemi, et ils n'en sortaient que la nuit.
Je passai la journée à me promener dans la vallée, et à me reposer de
temps en temps dans les endroits les plus commodes. Cependant le soleil
se coucha; et, à l'entrée de la nuit, je me retirai dans une grotte où
je jugeai que je serais en sûreté. J'en bouchai l'entrée, qui était
basse et étroite, avec une pierre assez grosse, pour me garantir des
serpents, mais qui n'était pas assez juste pour empêcher qu'il n'y
pénétrât un peu de lumière. Je soupai d'une partie de mes provisions, au
bruit des serpents qui commencèrent à paraître. Leurs affreux
sifflements me causèrent une frayeur extrême, et ne me permirent pas,
comme vous pouvez penser, de passer la nuit fort tranquillement. Le jour
étant venu, les serpents se retirèrent. Alors je sortis de ma grotte en
tremblant, et je puis dire que je marchai longtemps sur des diamants
sans en avoir la moindre envie. A la fin je m'assis; et malgré
l'inquiétude dont j'étais agité, comme je n'avais pas fermé l'œil de
toute la nuit, je m'endormis, après avoir fait encore un repas de mes
provisions. Mais j'étais à peine assoupi, que quelque chose qui tomba
près de moi avec grand bruit me réveilla. C'était une grosse pièce de
viande fraîche, et, dans le moment, j'en vis rouler plusieurs autres du
haut des rochers, en différents endroits.
J'avais toujours tenu pour un conte fait à plaisir ce que j'avais ouï
dire plusieurs fois à des matelots et à d'autres personnes, touchant la
vallée des diamants, et l'adresse dont se servaient quelques marchands
pour en tirer ces pierres précieuses. Je connus bien qu'ils m'avaient
dit la vérité. En effet, ces marchands se rendent auprès de cette vallée
dans le temps que les aigles ont des petits. Ils découpent de la viande
et la jettent par grosses pièces dans la vallée; les diamants sur la
pointe desquels elles tombent, s'y attachent. Les aigles, qui sont en ce
pays-là plus forts qu'ailleurs, vont fondre sur ces pièces de viande, et
les emportent dans leurs nids au haut des rochers pour servir de pâture
à leurs aiglons. Alors les marchands, courant aux nids, obligent, par
leurs cris, les aigles à s'éloigner, et prennent les diamants qu'ils
trouvent attachés aux pièces de viande. Ils se servent de cette ruse,
parce qu'il n'y a pas d'autre moyen de tirer les diamants de cette
vallée, qui est un précipice dans lequel on ne saurait descendre.
J'avais cru jusque-là qu'il ne me serait pas impossible de sortir de cet
abîme, que je regardais comme mon tombeau; mais je changeai de
sentiment; et ce que je venais de voir me donna lieu d'imaginer le moyen
de conserver ma vie....