LXIV^{E} NUIT

Je fus bien étonné, dit Sindbad, de ne plus voir le vaisseau à l'ancre;

je me levai, je regardai de toutes parts, et je ne vis pas un des

marchands qui étaient descendus dans l'île avec moi. J'aperçus seulement

le navire à la voile, mais si éloigné, que je le perdis de vue peu de

temps après.

Je vous laisse à imaginer les réflexions que je fis dans un état si

triste. Mais tous mes regrets étaient inutiles, et mon repentir hors de

saison.

A la fin, je me résignai à la volonté de Dieu, et, sans savoir ce que je

deviendrais, je montai au haut d'un grand arbre, d'où je regardai de

tous côtés, pour voir si je ne découvrirais rien qui pût me donner

quelque espérance. En jetant les yeux sur la mer, je ne vis que l'eau et

le ciel; mais ayant aperçu du côté de la terre quelque chose de blanc,

je descendis de l'arbre; et, avec ce qui me restait de vivres, je

marchai vers cette blancheur, qui était si éloignée, que je ne pouvais

pas bien distinguer ce que c'était.

Lorsque j'en fus à une distance raisonnable, je remarquai que c'était

une boule blanche, d'une hauteur et d'une grosseur prodigieuses. Dès que

j'en fus près, je la touchai et la trouvai fort douce. Je tournai

alentour pour voir s'il n'y avait point d'ouverture; je n'en pus

découvrir aucune, et il me parut qu'il était impossible de monter

dessus, tant elle était unie. Elle pouvait avoir cinquante pas en

rondeur.

Le soleil alors était près de se coucher. L'air s'obscurcit tout à coup,

comme s'il eût été couvert d'un nuage épais. Mais si je fus étonné de

cette obscurité, je le fus bien davantage, quand je m'aperçus que celui

qui la causait était un oiseau d'une grandeur et d'une grosseur

extraordinaires, qui s'avançait de mon côté en volant. Je me souvins

d'un oiseau appelé roc, dont j'avais souvent ouï parler aux matelots, et

je conçus que la grosse boule que j'avais tant admirée devait être un

œuf de cet oiseau. En effet, il s'abattit et se posa dessus, comme pour

le couver. En le voyant venir, je m'étais serré fort près de l'œuf, de

sorte que j'eus devant moi un pied de l'oiseau, et ce pied était aussi

gros qu'un gros tronc d'arbre. Je m'y attachai fortement avec la toile

dont mon turban était environné, dans l'espérance que le roc, lorsqu'il

reprendrait son vol le lendemain, m'emporterait hors de cette île

déserte. Effectivement, après avoir passé la nuit en cet état, d'abord

qu'il fut jour l'oiseau s'envola, et m'enleva si haut, que je ne voyais

plus la terre; puis il descendit avec tant de rapidité, que je ne me

sentais pas. Lorsque le roc fut posé, et que je me vis à terre, je

déliai promptement le nœud qui me tenait attaché à son pied. J'avais à

peine achevé de me détacher, qu'il donna du bec sur un serpent d'une

longueur inouïe. Il le prit et s'envola aussitôt.

Le lieu où il me laissa était une vallée très-profonde, environnée de

toutes parts de montagnes si hautes qu'elles se perdaient dans la nue,

et tellement escarpées qu'il n'y avait aucun chemin par où l'on y pût

monter. Ce fut un nouvel embarras pour moi; et, comparant cet endroit à

l'île déserte que je venais de quitter, je trouvai que je n'avais rien

gagné au change.

En marchant par cette vallée, je remarquai qu'elle était parsemée de

diamants, dont il y en avait d'une grosseur surprenante; je pris

beaucoup de plaisir à les regarder; mais j'aperçus bientôt de loin des

objets qui diminuèrent fort ce plaisir, et que je ne pus voir sans

effroi. C'était un grand nombre de serpents si gros et si longs, qu'il

n'y en avait pas un qui n'eût englouti un éléphant. Ils se retiraient

pendant le jour dans leurs antres, où ils se cachaient à cause du roc,

leur ennemi, et ils n'en sortaient que la nuit.

Je passai la journée à me promener dans la vallée, et à me reposer de

temps en temps dans les endroits les plus commodes. Cependant le soleil

se coucha; et, à l'entrée de la nuit, je me retirai dans une grotte où

je jugeai que je serais en sûreté. J'en bouchai l'entrée, qui était

basse et étroite, avec une pierre assez grosse, pour me garantir des

serpents, mais qui n'était pas assez juste pour empêcher qu'il n'y

pénétrât un peu de lumière. Je soupai d'une partie de mes provisions, au

bruit des serpents qui commencèrent à paraître. Leurs affreux

sifflements me causèrent une frayeur extrême, et ne me permirent pas,

comme vous pouvez penser, de passer la nuit fort tranquillement. Le jour

étant venu, les serpents se retirèrent. Alors je sortis de ma grotte en

tremblant, et je puis dire que je marchai longtemps sur des diamants

sans en avoir la moindre envie. A la fin je m'assis; et malgré

l'inquiétude dont j'étais agité, comme je n'avais pas fermé l'œil de

toute la nuit, je m'endormis, après avoir fait encore un repas de mes

provisions. Mais j'étais à peine assoupi, que quelque chose qui tomba

près de moi avec grand bruit me réveilla. C'était une grosse pièce de

viande fraîche, et, dans le moment, j'en vis rouler plusieurs autres du

haut des rochers, en différents endroits.

J'avais toujours tenu pour un conte fait à plaisir ce que j'avais ouï

dire plusieurs fois à des matelots et à d'autres personnes, touchant la

vallée des diamants, et l'adresse dont se servaient quelques marchands

pour en tirer ces pierres précieuses. Je connus bien qu'ils m'avaient

dit la vérité. En effet, ces marchands se rendent auprès de cette vallée

dans le temps que les aigles ont des petits. Ils découpent de la viande

et la jettent par grosses pièces dans la vallée; les diamants sur la

pointe desquels elles tombent, s'y attachent. Les aigles, qui sont en ce

pays-là plus forts qu'ailleurs, vont fondre sur ces pièces de viande, et

les emportent dans leurs nids au haut des rochers pour servir de pâture

à leurs aiglons. Alors les marchands, courant aux nids, obligent, par

leurs cris, les aigles à s'éloigner, et prennent les diamants qu'ils

trouvent attachés aux pièces de viande. Ils se servent de cette ruse,

parce qu'il n'y a pas d'autre moyen de tirer les diamants de cette

vallée, qui est un précipice dans lequel on ne saurait descendre.

J'avais cru jusque-là qu'il ne me serait pas impossible de sortir de cet

abîme, que je regardais comme mon tombeau; mais je changeai de

sentiment; et ce que je venais de voir me donna lieu d'imaginer le moyen

de conserver ma vie....

Les mille et une nuits: contes choisis · 第 88 / 172 题