J'avais résolu, après mon premier voyage, de passer tranquillement le
reste de mes jours à Bagdad, comme j'eus l'honneur de vous le dire hier.
Mais je ne fus pas longtemps sans m'ennuyer d'une vie oisive; l'envie de
voyager et de négocier par mer me reprit: j'achetai des marchandises
propres à faire le trafic que je méditais, et je partis une seconde fois
avec d'autres marchands dont la probité m'était connue. Nous nous
embarquâmes sur un bon navire; et après nous être recommandés à Dieu,
nous commençâmes notre navigation.
Nous allions d'îles en îles, et nous y faisions des trocs fort
avantageux. Un jour nous descendîmes en une qui était couverte de
plusieurs sortes d'arbres fruitiers, mais si déserte, que nous n'y
découvrîmes aucune habitation, ni même aucune personne. Nous allâmes
prendre l'air dans les prairies et le long des ruisseaux qui les
arrosaient.
Pendant que les uns se divertissaient à cueillir des fleurs et les
autres des fruits, je pris mes provisions et du vin que j'avais porté,
et m'assis près d'une eau coulante entre de grands arbres qui formaient
un bel ombrage. Je fis un assez bon repas de ce que j'avais; après quoi
le sommeil vint s'emparer de mes sens. Je ne vous dirai pas si je dormis
longtemps; mais quand je me réveillai je ne vis plus le navire à
l'ancre...