Sindbad, poursuivant son histoire, dit à la compagnie:
Quand le capitaine du vaisseau m'entendit parler ainsi: Grand Dieu!
s'écria-t-il, à qui se fier aujourd'hui? il n'y a plus de bonne foi
parmi les hommes. J'ai vu de mes propres yeux périr Sindbad; les
passagers qui étaient sur mon bord l'ont vu comme moi, et vous osez dire
que vous êtes ce Sindbad? Quelle audace! Donnez-vous patience,
repartis-je au capitaine, et me faites la grâce d'écouter ce que j'ai à
vous dire. Hé bien! reprit-il, que direz-vous? Parlez, je vous écoute.
Je lui racontai alors de quelle manière je m'étais sauvé, et par quelle
aventure j'avais rencontré les palefreniers du roi Mihrage, qui
m'avaient amené à sa cour.
Il se sentit ébranlé de mon discours; mais il fut bientôt persuadé que
je n'étais pas un imposteur; car il arriva des gens de son navire qui me
reconnurent et me firent de grands compliments, en me témoignant la joie
qu'ils avaient de me voir. Enfin, il me reconnut aussi lui-même; et, se
jetant à mon cou: Dieu soit loué, me dit-il, de ce que vous êtes
heureusement échappé à un si grand danger! je ne puis vous marquer assez
le plaisir que j'en ressens. Voilà votre bien, prenez-le, il est à vous,
faites-en ce qu'il vous plaira. Je le remerciai, je louai sa probité;
et, pour la reconnaître, je le priai d'accepter quelques marchandises
que je lui présentai; mais il les refusa.
Je choisis ce qu'il y avait de plus précieux dans mes ballots, et j'en
fis présent au roi Mihrage. Comme ce prince savait la disgrâce qui
m'était arrivée, il me demanda où j'avais pris des choses si rares. Je
lui contai par quel hasard je venais de les recouvrer; il eut la bonté
de m'en témoigner de la joie; il accepta mon présent, et m'en fit de
beaucoup plus considérables. Après cela, je pris congé de lui, et me
rembarquai sur le même vaisseau. Nous passâmes par plusieurs îles, et
nous abordâmes enfin à Balsora, d'où j'arrivai en cette ville avec la
valeur d'environ cent mille sequins. Ma famille me reçut, et je la revis
avec tous les transports que peut causer une amitié vive et sincère.
J'achetai des esclaves de l'un et de l'autre sexe, de belles terres, et
je fis une grosse maison. Ce fut ainsi que je m'établis, résolu
d'oublier les maux que j'avais soufferts, et de jouir des plaisirs de la
vie.
Sindbad s'étant arrêté en cet endroit, ordonna aux joueurs d'instruments
de recommencer leurs concerts, qu'il avait interrompus par le récit de
son histoire. On continua jusqu'au soir de boire et de manger; et
lorsqu'il fut temps de se retirer, Sindbad se fit apporter une bourse de
cent sequins, et la donnant au porteur: Prenez, Hindbad, lui dit-il;
retournez chez vous, et revenez demain entendre la suite de mes
aventures.
Hindbad s'habilla le lendemain plus proprement que le jour précédent, et
retourna chez le voyageur libéral, qui le reçut d'un air riant, et lui
fit mille caresses. D'abord que les conviés furent tous arrivés, on
servit et on tint table fort longtemps. Le repas fini, Sindbad prit la
parole, et s'adressant à la compagnie: Mes seigneurs, dit-il, je vous
prie de me donner audience, et de vouloir bien écouter les aventures de
mon second voyage; elles sont plus dignes de votre attention que celles
du premier. Tout le monde garda le silence, et Sindbad parla en ces
termes: