LXIII^{E} NUIT

Sindbad, poursuivant son histoire, dit à la compagnie:

Quand le capitaine du vaisseau m'entendit parler ainsi: Grand Dieu!

s'écria-t-il, à qui se fier aujourd'hui? il n'y a plus de bonne foi

parmi les hommes. J'ai vu de mes propres yeux périr Sindbad; les

passagers qui étaient sur mon bord l'ont vu comme moi, et vous osez dire

que vous êtes ce Sindbad? Quelle audace! Donnez-vous patience,

repartis-je au capitaine, et me faites la grâce d'écouter ce que j'ai à

vous dire. Hé bien! reprit-il, que direz-vous? Parlez, je vous écoute.

Je lui racontai alors de quelle manière je m'étais sauvé, et par quelle

aventure j'avais rencontré les palefreniers du roi Mihrage, qui

m'avaient amené à sa cour.

Il se sentit ébranlé de mon discours; mais il fut bientôt persuadé que

je n'étais pas un imposteur; car il arriva des gens de son navire qui me

reconnurent et me firent de grands compliments, en me témoignant la joie

qu'ils avaient de me voir. Enfin, il me reconnut aussi lui-même; et, se

jetant à mon cou: Dieu soit loué, me dit-il, de ce que vous êtes

heureusement échappé à un si grand danger! je ne puis vous marquer assez

le plaisir que j'en ressens. Voilà votre bien, prenez-le, il est à vous,

faites-en ce qu'il vous plaira. Je le remerciai, je louai sa probité;

et, pour la reconnaître, je le priai d'accepter quelques marchandises

que je lui présentai; mais il les refusa.

Je choisis ce qu'il y avait de plus précieux dans mes ballots, et j'en

fis présent au roi Mihrage. Comme ce prince savait la disgrâce qui

m'était arrivée, il me demanda où j'avais pris des choses si rares. Je

lui contai par quel hasard je venais de les recouvrer; il eut la bonté

de m'en témoigner de la joie; il accepta mon présent, et m'en fit de

beaucoup plus considérables. Après cela, je pris congé de lui, et me

rembarquai sur le même vaisseau. Nous passâmes par plusieurs îles, et

nous abordâmes enfin à Balsora, d'où j'arrivai en cette ville avec la

valeur d'environ cent mille sequins. Ma famille me reçut, et je la revis

avec tous les transports que peut causer une amitié vive et sincère.

J'achetai des esclaves de l'un et de l'autre sexe, de belles terres, et

je fis une grosse maison. Ce fut ainsi que je m'établis, résolu

d'oublier les maux que j'avais soufferts, et de jouir des plaisirs de la

vie.

Sindbad s'étant arrêté en cet endroit, ordonna aux joueurs d'instruments

de recommencer leurs concerts, qu'il avait interrompus par le récit de

son histoire. On continua jusqu'au soir de boire et de manger; et

lorsqu'il fut temps de se retirer, Sindbad se fit apporter une bourse de

cent sequins, et la donnant au porteur: Prenez, Hindbad, lui dit-il;

retournez chez vous, et revenez demain entendre la suite de mes

aventures.

Hindbad s'habilla le lendemain plus proprement que le jour précédent, et

retourna chez le voyageur libéral, qui le reçut d'un air riant, et lui

fit mille caresses. D'abord que les conviés furent tous arrivés, on

servit et on tint table fort longtemps. Le repas fini, Sindbad prit la

parole, et s'adressant à la compagnie: Mes seigneurs, dit-il, je vous

prie de me donner audience, et de vouloir bien écouter les aventures de

mon second voyage; elles sont plus dignes de votre attention que celles

du premier. Tout le monde garda le silence, et Sindbad parla en ces

termes:

Les mille et une nuits: contes choisis · 第 86 / 172 题