Sire, Sindbad poursuivant son histoire: On s'aperçut, dit-il, du
tremblement de l'île dans le vaisseau, d'où l'on nous cria de nous
rembarquer promptement; que nous allions tous périr; que ce que nous
prenions pour une île était le dos d'une baleine. Les plus diligents se
sauvèrent dans la chaloupe, d'autres se jetèrent à la nage. Pour moi,
j'étais encore sur l'île, ou plutôt sur la baleine, lorsqu'elle se
plongea dans la mer, et je n'eus que le temps de me prendre à une pièce
de bois qu'on avait apportée du vaisseau pour faire du feu. Cependant le
capitaine, après avoir reçu sur son bord les gens qui étaient dans la
chaloupe, et recueilli quelques-uns de ceux qui nageaient, voulut
profiter d'un vent frais et favorable qui s'était levé; il fit hisser
les voiles, et m'ôta par là l'espérance de gagner le vaisseau.
Je demeurai donc à la merci des flots, poussé tantôt d'un côté, et
tantôt d'un autre, je disputai contre eux ma vie tout le reste du jour
et de la nuit suivante. Je n'avais plus de force le lendemain, et je
désespérais d'éviter la mort, lorsqu'une vague me jeta heureusement
contre une île. Le rivage en était haut et escarpé, et j'aurais eu
beaucoup de peine à y monter, si quelques racines d'arbres, que la
fortune semblait avoir conservées en cet endroit pour mon salut, ne m'en
eussent donné le moyen.
Alors, quoique je fusse très-faible à cause du travail de la mer, et
parce que je n'avais pris aucune nourriture depuis le jour précédent, je
ne laissai pas de me traîner en cherchant des herbes bonnes à manger.
J'en trouvai quelques-unes, et j'eus le bonheur de rencontrer une
source d'eau excellente, qui ne contribua pas peu à me rétablir. Les
forces m'étant revenues, je m'avançai dans l'île, marchant sans tenir de
route assurée. J'entrai dans une belle plaine, où j'aperçus de loin un
cheval qui paissait. Je portai mes pas de ce côté-là, flottant entre la
crainte et la joie, car j'ignorais si je n'allais pas chercher ma perte
plutôt qu'une occasion de mettre ma vie en sûreté. Je remarquai, en
approchant, que c'était une cavale attachée à un piquet. Sa beauté
attira mon attention; mais, pendant que je la regardais, j'entendis la
voix d'un homme qui parlait sous terre. Un moment ensuite cet homme
parut, vint à moi, et me demanda qui j'étais. Je lui racontai mon
aventure; après quoi, me prenant par la main, il me fit entrer dans une
grotte, où il y avait d'autres personnes qui ne furent pas moins
étonnées de me voir que je ne l'étais de les trouver là.
Je mangeai de quelques mets qu'ils me présentèrent; puis, leur ayant
demandé ce qu'ils faisaient dans un lieu qui me paraissait si désert,
ils me répondirent qu'ils étaient palefreniers du roi Mihrage, souverain
de cette île; que chaque année, dans la même saison, ils avaient coutume
d'y amener les cavales du roi, pour leur faire manger d'une sorte
d'herbe toute particulière qui croissait dans cet endroit; qu'ensuite
ils les ramenaient et que les chevaux qui naissaient de ces cavales
étaient, par la vertu de cette herbe, plus beaux et plus forts que tous
les autres, et destinés aux écuries du roi.
Le lendemain, ils reprirent le chemin de la capitale de l'île avec les
cavales, et je les accompagnai. A notre arrivée, le roi Mihrage, à qui
je fus présenté, me demanda qui j'étais, et par quelle aventure je me
trouvais dans ses États. Dès que j'eus pleinement satisfait sa
curiosité, il me témoigna qu'il prenait beaucoup de part à mon malheur.
En même temps il ordonna qu'on eût soin de moi, et que l'on me fournît
toutes les choses dont j'aurais besoin. Cela fut exécuté d'une manière
que j'eus sujet de me louer de sa générosité et de l'exactitude de ses
officiers.
Comme j'étais marchand, je fréquentai les gens de ma profession. Je
recherchais particulièrement ceux qui étaient étrangers, tant pour
apprendre d'eux des nouvelles de Bagdad que pour en trouver quelqu'un
avec qui je pusse y retourner; car la capitale du roi Mihrage est située
sur le bord de la mer, et a un beau port où il aborde tous les jours des
vaisseaux de différents endroits du monde. Comme j'étais un jour sur le
port, un navire y vint aborder. Dès qu'il fut à l'ancre, on commença de
décharger les marchandises; et les marchands à qui elles appartenaient
les faisaient transporter dans les magasins. En jetant les yeux sur
quelques ballots et sur l'écriture qui marquait à qui ils étaient, je
vis mon nom dessus. Et après les avoir attentivement examinés, je ne
doutai pas que ce ne fussent ceux que j'avais fait charger sur le
vaisseau où je m'étais embarqué à Balsora. Je reconnus même le
capitaine; mais comme j'étais persuadé qu'il me croyait mort, je
l'abordai, et lui demandai à qui appartenaient les ballots que je
voyais. J'avais sur mon bord, me répondit-il, un marchand de Bagdad, qui
se nommait Sindbad. Un jour que nous étions près d'une île, à ce qu'il
nous paraissait, il mit pied à terre avec plusieurs passagers dans cette
île prétendue, qui n'était autre chose qu'une baleine d'une grosseur
énorme, qui s'était endormie à fleur d'eau. Elle ne se sentit pas plutôt
échauffée par le feu qu'on avait allumé sur son dos pour faire la
cuisine, qu'elle commença de se mouvoir et de s'enfoncer dans la mer. La
plupart des personnes qui étaient dessus se noyèrent, et le malheureux
Sindbad fut de ce nombre. Ces ballots étaient à lui, et j'ai résolu de
les négocier jusqu'à ce que je rencontre quelqu'un de sa famille à qui
je puisse rendre le profit que j'aurai fait avec le principal.
Capitaine, lui dis-je alors, je suis ce Sindbad que vous croyez mort, et
qui ne l'est pas: et ces ballots sont mon bien et ma marchandise...