J'avais hérité de ma famille des biens considérables, j'en dissipai la
meilleure partie dans les débauches de ma jeunesse; mais je revins de
mon aveuglement, et, rentrant en moi-même, je reconnus que les richesses
étaient périssables, et qu'on en voyait bientôt la fin quand on les
ménageait aussi mal que je faisais.
Frappé de toutes ces réflexions, je ramassai les débris de mon
patrimoine. Je vendis à l'encan en plein marché tout ce que j'avais de
meubles. Je me liai ensuite avec quelques marchands qui négociaient par
mer. Je consultai ceux qui me parurent capables de me donner de bons
conseils. Enfin, je résolus de faire profiter le peu d'argent qui me
restait; et dès que j'eus pris cette résolution, je ne tardai guère à
l'exécuter. Je me rendis à Balsora, où je m'embarquai sur un vaisseau
que nous avions équipé à frais communs.
Nous mîmes à la voile, et prîmes la route des Indes orientales par le
golfe Persique, qui est formé par les côtes de l'Arabie Heureuse à la
droite, et par celles de Perse à la gauche.
Dans le cours de notre navigation, nous abordâmes à plusieurs îles, et
nous vendîmes et échangeâmes nos marchandises. Un jour que nous étions à
la voile, le calme nous prit vis-à-vis une petite île presque à fleur
d'eau, qui ressemblait à une prairie par sa verdure. Le capitaine fit
plier les voiles, et permit de prendre terre aux personnes de l'équipage
qui voulurent y descendre. Je fus du nombre de ceux qui y débarquèrent.
Mais dans le temps que nous nous divertissions à boire et à manger, et à
nous délasser de la fatigue de la mer, l'île trembla tout à coup, et
nous donna une rude secousse...