Sire, Votre Majesté peut aisément s'imaginer qu'Hindbad ne fut pas peu
surpris du compliment qu'on lui faisait. Après le discours qu'il venait
de tenir, il avait sujet de craindre que Sindbad ne l'envoyât querir
pour lui faire quelque mauvais traitement; c'est pourquoi il voulut
s'excuser sur ce qu'il ne pouvait abandonner sa charge au milieu de la
rue: mais le valet de Sindbad l'assura qu'on y prendrait garde, et le
pressa tellement sur l'ordre dont il était chargé, que le porteur fut
obligé de se rendre à ses instances.
Le valet l'introduisit dans une grande salle, où il y avait un bon
nombre de personnes autour d'une table couverte de toutes sortes de mets
délicats. On voyait à la place d'honneur un personnage grave, bien fait,
et vénérable par une longue barbe blanche; et derrière lui était debout
une foule d'officiers et de domestiques fort empressés à le servir. Ce
personnage était Sindbad. Le porteur, dont le trouble s'augmenta à la
vue de tant de monde et d'un festin si superbe, salua la compagnie en
tremblant. Sindbad lui dit de s'approcher; et, après l'avoir fait
asseoir à sa droite, lui servit à manger lui-même, et lui fit donner à
boire d'un excellent vin, dont le buffet était abondamment garni.
Sur la fin du repas, Sindbad, remarquant que ses convives ne mangeaient
plus, prit la parole; et s'adressant à Hindbad, qu'il traita de frère,
selon la coutume des Arabes lorsqu'ils se parlent familièrement, lui
demanda comment il se nommait et quelle était sa profession. Seigneur,
lui répondit-il, je m'appelle Hindbad et je suis porteur de mon métier.
Je suis bien aise de vous voir, reprit Sindbad, et je vous réponds que
la compagnie vous voit aussi avec plaisir; mais je souhaiterais
apprendre de vous-même ce que vous disiez tantôt dans la rue. Sindbad,
avant de se mettre à table, avait entendu tout son discours par la
fenêtre; et c'était ce qui l'avait obligé à le faire appeler.
A cette demande, Hindbad, plein de confusion, baissa la tête, et
repartit: Seigneur, je vous avoue que ma lassitude m'avait mis en
mauvaise humeur, et il m'est échappé quelques paroles indiscrètes que je
vous supplie de me pardonner. Oh! ne croyez pas, reprit Sindbad, que je
sois assez injuste pour en conserver du ressentiment. J'entre dans votre
situation; au lieu de vous reprocher vos murmures, je vous plains; mais
il faut que je vous tire d'une erreur où vous me paraissez être à mon
égard. Vous vous imaginez sans doute que j'ai acquis sans peine et sans
travail toutes les commodités et le repos dont vous me voyez jouir;
désabusez-vous. Je ne suis parvenu à un état si heureux qu'après avoir
souffert durant plusieurs années tous les travaux du corps et de
l'esprit que l'imagination peut concevoir. Oui, mes seigneurs,
ajouta-t-il en s'adressant à toute la compagnie, je puis vous assurer
que ces travaux sont si extraordinaires, qu'ils sont capables d'ôter aux
hommes les plus avides de richesses l'envie fatale de traverser les mers
pour en acquérir. Vous n'avez peut-être entendu parler que confusément
de mes étranges aventures, et des dangers que j'ai courus sur mer dans
les sept voyages que j'ai faits; et puisque l'occasion s'en présente, je
vais vous en faire un rapport fidèle: je crois que vous ne serez pas
fâchés de l'entendre.
Comme Sindbad voulait raconter son histoire particulièrement à cause du
porteur, avant que de la commencer, il ordonna qu'on fît porter la
charge qu'il avait laissée dans la rue au lieu où Hindbad marqua qu'il
souhaitait qu'elle fût portée. Après cela, il parla dans ces termes: