LII^{E} NUIT

Scheherazade s'adressant à Schahriar, lui dit: Sire, Votre Majesté

saura que le Calender poursuivit ainsi son histoire:

Madame, dit-il, le discours de ces belles princesses me causa une

véritable douleur. Je ne manquai pas de leur témoigner que leur absence

me causerait beaucoup de peine, je les remerciai des bons avis qu'elles

me donnaient et je les assurai que j'en profiterais. Elles partirent

ensuite, et je restai seul dans le château.

Je fus sensiblement affligé de leur départ; et quoique leur absence ne

dût être que de quarante jours, il me parut que j'allais passer un

siècle sans elles.

Je me promettais bien de ne pas oublier l'avis important qu'elles

m'avaient donné, de ne pas ouvrir la porte d'or: mais comme, à cela

près, il m'était permis de satisfaire ma curiosité, je pris la première

des clefs des autres portes, qui étaient rangées par ordre.

J'ouvris la première porte, et j'entrai dans un jardin fruitier, auquel

je crois que, dans l'univers, il n'y en a point qui soit comparable.

Je ne pouvais me lasser d'examiner et d'admirer un si beau lieu; et je

n'en serais jamais sorti, si je n'eusse pas conçu dès lors une plus

grande idée des autres choses que je n'avais point vues. J'en sortis

l'esprit rempli de ces merveilles; je fermai la porte, et ouvris celle

qui suivait.

Au lieu d'un jardin de fruits, j'en trouvai un de fleurs qui n'était pas

moins singulier dans son genre. Il renfermait un parterre spacieux,

arrosé non pas avec la même profusion que le précédent, mais avec un

plus grand ménagement, pour ne pas fournir plus d'eau que chaque fleur

n'en avait besoin. La rose, le jasmin, la violette, le narcisse,

l'hyacinthe, l'anémone, la tulipe, la renoncule, l'œillet, le lis, et

une infinité d'autres fleurs qui ne fleurissent ailleurs qu'en

différents temps, se trouvaient là fleuries toutes à la fois; et rien

n'était plus doux que l'air qu'on respirait dans ce jardin.

J'ouvris la troisième porte; je trouvai une volière très-vaste. Elle

était pavée de marbre de plusieurs sortes de couleurs, du plus fin, du

moins commun. La cage était de sandal et de bois d'aloès; elle

renfermait une infinité de rossignols, de chardonnerets, de serins,

d'alouettes, et d'autres oiseaux encore plus harmonieux dont je n'avais

entendu parler de ma vie. Les vases où étaient leur grain et leur eau

étaient de jaspe, ou d'agate la plus précieuse.

D'ailleurs, cette volière était d'une grande propreté: à voir sa

capacité, je jugeai qu'il ne fallait pas moins de cent personnes pour la

tenir aussi nette qu'elle était; personne toutefois n'y paraissait, non

plus que dans les jardins où j'avais été, dans lesquels je n'avais pas

remarqué une mauvaise herbe, ni la moindre superfluité qui m'eût blessé

la vue.

Le soleil était déjà couché, et je me retirai charmé du ramage de cette

multitude d'oiseaux qui cherchaient alors à se percher dans l'endroit le

plus commode, pour jouir du repos de la nuit. Je me rendis à mon

appartement, résolu d'ouvrir les autres portes les jours suivants, à

l'exception de la centième.

Le lendemain, je ne manquai pas d'aller ouvrir la quatrième porte. Je

mis le pied dans une grande cour environnée d'un bâtiment d'une

architecture merveilleuse, dont je ne vous ferai point la description,

pour éviter la prolixité.

Ce bâtiment avait quarante portes toutes ouvertes, dont chacune donnait

entrée dans un trésor; et de ces trésors, il y en avait plusieurs qui

valaient mieux que les plus grands royaumes. Le premier contenait des

monceaux de perles; et ce qui passe toute croyance, les plus précieuses,

qui étaient grosses comme des œufs de pigeon, surpassaient en nombre

les médiocres. Dans le second trésor, il y avait des diamants, des

escarboucles et des rubis; dans le troisième, des émeraudes; dans le

quatrième, de l'or en lingots; dans le cinquième, du monnayé; dans le

sixième, de l'argent en lingots; dans les deux suivants, du monnayé. Les

autres contenaient des améthystes, des chrysolithes, des topazes, des

opales, des turquoises, des hyacinthes, et toutes les autres pierres

fines que nous connaissons, sans parler de l'agate, du jaspe, de la

cornaline et du corail, dont il y avait un magasin rempli, non-seulement

de branches, mais même d'arbres entiers.

Je ne m'arrêterai point, madame, à vous faire le détail de toutes les

autres choses rares et précieuses que je vis les jours suivants. Je vous

dirai seulement qu'il ne me fallut pas moins de trente-neuf jours pour

ouvrir les quatre-vingt-dix-neuf portes, et admirer tout ce qui s'offrit

à ma vue. Il ne restait plus que la centième porte, dont l'ouverture

m'était défendue...

Les mille et une nuits: contes choisis · 第 71 / 172 题