Scheherazade s'adressant à Schahriar, lui dit: Sire, Votre Majesté
saura que le Calender poursuivit ainsi son histoire:
Madame, dit-il, le discours de ces belles princesses me causa une
véritable douleur. Je ne manquai pas de leur témoigner que leur absence
me causerait beaucoup de peine, je les remerciai des bons avis qu'elles
me donnaient et je les assurai que j'en profiterais. Elles partirent
ensuite, et je restai seul dans le château.
Je fus sensiblement affligé de leur départ; et quoique leur absence ne
dût être que de quarante jours, il me parut que j'allais passer un
siècle sans elles.
Je me promettais bien de ne pas oublier l'avis important qu'elles
m'avaient donné, de ne pas ouvrir la porte d'or: mais comme, à cela
près, il m'était permis de satisfaire ma curiosité, je pris la première
des clefs des autres portes, qui étaient rangées par ordre.
J'ouvris la première porte, et j'entrai dans un jardin fruitier, auquel
je crois que, dans l'univers, il n'y en a point qui soit comparable.
Je ne pouvais me lasser d'examiner et d'admirer un si beau lieu; et je
n'en serais jamais sorti, si je n'eusse pas conçu dès lors une plus
grande idée des autres choses que je n'avais point vues. J'en sortis
l'esprit rempli de ces merveilles; je fermai la porte, et ouvris celle
qui suivait.
Au lieu d'un jardin de fruits, j'en trouvai un de fleurs qui n'était pas
moins singulier dans son genre. Il renfermait un parterre spacieux,
arrosé non pas avec la même profusion que le précédent, mais avec un
plus grand ménagement, pour ne pas fournir plus d'eau que chaque fleur
n'en avait besoin. La rose, le jasmin, la violette, le narcisse,
l'hyacinthe, l'anémone, la tulipe, la renoncule, l'œillet, le lis, et
une infinité d'autres fleurs qui ne fleurissent ailleurs qu'en
différents temps, se trouvaient là fleuries toutes à la fois; et rien
n'était plus doux que l'air qu'on respirait dans ce jardin.
J'ouvris la troisième porte; je trouvai une volière très-vaste. Elle
était pavée de marbre de plusieurs sortes de couleurs, du plus fin, du
moins commun. La cage était de sandal et de bois d'aloès; elle
renfermait une infinité de rossignols, de chardonnerets, de serins,
d'alouettes, et d'autres oiseaux encore plus harmonieux dont je n'avais
entendu parler de ma vie. Les vases où étaient leur grain et leur eau
étaient de jaspe, ou d'agate la plus précieuse.
D'ailleurs, cette volière était d'une grande propreté: à voir sa
capacité, je jugeai qu'il ne fallait pas moins de cent personnes pour la
tenir aussi nette qu'elle était; personne toutefois n'y paraissait, non
plus que dans les jardins où j'avais été, dans lesquels je n'avais pas
remarqué une mauvaise herbe, ni la moindre superfluité qui m'eût blessé
la vue.
Le soleil était déjà couché, et je me retirai charmé du ramage de cette
multitude d'oiseaux qui cherchaient alors à se percher dans l'endroit le
plus commode, pour jouir du repos de la nuit. Je me rendis à mon
appartement, résolu d'ouvrir les autres portes les jours suivants, à
l'exception de la centième.
Le lendemain, je ne manquai pas d'aller ouvrir la quatrième porte. Je
mis le pied dans une grande cour environnée d'un bâtiment d'une
architecture merveilleuse, dont je ne vous ferai point la description,
pour éviter la prolixité.
Ce bâtiment avait quarante portes toutes ouvertes, dont chacune donnait
entrée dans un trésor; et de ces trésors, il y en avait plusieurs qui
valaient mieux que les plus grands royaumes. Le premier contenait des
monceaux de perles; et ce qui passe toute croyance, les plus précieuses,
qui étaient grosses comme des œufs de pigeon, surpassaient en nombre
les médiocres. Dans le second trésor, il y avait des diamants, des
escarboucles et des rubis; dans le troisième, des émeraudes; dans le
quatrième, de l'or en lingots; dans le cinquième, du monnayé; dans le
sixième, de l'argent en lingots; dans les deux suivants, du monnayé. Les
autres contenaient des améthystes, des chrysolithes, des topazes, des
opales, des turquoises, des hyacinthes, et toutes les autres pierres
fines que nous connaissons, sans parler de l'agate, du jaspe, de la
cornaline et du corail, dont il y avait un magasin rempli, non-seulement
de branches, mais même d'arbres entiers.
Je ne m'arrêterai point, madame, à vous faire le détail de toutes les
autres choses rares et précieuses que je vis les jours suivants. Je vous
dirai seulement qu'il ne me fallut pas moins de trente-neuf jours pour
ouvrir les quatre-vingt-dix-neuf portes, et admirer tout ce qui s'offrit
à ma vue. Il ne restait plus que la centième porte, dont l'ouverture
m'était défendue...