LI^{E} NUIT

Le lendemain, la sultane, à son réveil, dit à Dinarzade: Voici de quelle

manière le prince, troisième Calender, reprit le fil de sa merveilleuse

histoire:

J'avais, dit-il, à peine achevé de m'habiller le lendemain, que les

dames vinrent dans mon appartement, toutes parées autrement que le jour

précédent. Elles me souhaitèrent le bonjour, et me demandèrent des

nouvelles de ma santé. Ensuite elles me conduisirent au bain, et lorsque

j'en sortis, elles me firent prendre un autre habit, qui était encore

plus magnifique que le premier.

Nous passâmes la journée presque toujours à table, et le soir en

divertissements de toutes sortes. Enfin, madame, pour ne vous point

ennuyer en répétant toujours la même chose, je vous dirai que je passai

une année entière avec les quarante dames, et que pendant tout ce

temps-là cette vie charmante ne fut point interrompue par le moindre

chagrin.

Au bout de l'année (rien ne pouvait me surprendre davantage), les

quarante dames, au lieu de se présenter à moi avec leur gaieté

ordinaire, et de me demander comment je me portais, entrèrent un matin

dans mon appartement les joues baignées de pleurs. Elles vinrent

m'embrasser tendrement l'une après l'autre, en me disant: Adieu, cher

prince, adieu; il faut que nous vous quittions.

Leurs larmes m'attendrirent. Je les suppliai de me dire le sujet de leur

affliction et de cette séparation dont elles me parlaient. Au nom de

Dieu, mes belles dames, ajoutai-je, apprenez-moi s'il est en mon pouvoir

de vous consoler, ou si mon secours vous est inutile. Au lieu de me

répondre précisément: Plût à Dieu, dirent-elles, que nous ne vous

eussions jamais vu ni connu! Plusieurs cavaliers, avant vous, nous ont

fait l'honneur de nous visiter; mais pas un n'avait cette grâce, cette

douceur, cet enjouement et ce mérite que vous avez. Nous ne savons

comment nous pourrons vivre sans vous. En achevant ces paroles, elles

recommencèrent à pleurer amèrement. Mes aimables dames, repris-je, de

grâce, ne me faites pas languir davantage: dites-moi la cause de votre

douleur.

Hé bien! dit une d'elles, pour vous satisfaire, nous vous dirons que

nous sommes toutes princesses, filles de rois. Nous vivons ici ensemble

avec l'agrément que vous avez vu; mais au bout de chaque année, nous

sommes obligées de nous absenter pendant quarante jours pour des devoirs

indispensables, et qu'il ne nous est pas permis de révéler; après quoi

nous revenons dans ce château. L'année finit hier, il faut que nous vous

quittions aujourd'hui: c'est ce qui fait le sujet de notre affliction.

Avant que de partir, nous vous laisserons les clefs de toutes choses,

particulièrement celles des cent portes, où vous trouverez de quoi

contenter votre curiosité, et adoucir votre solitude pendant notre

absence. Mais pour votre bien et pour notre intérêt particulier, nous

vous recommandons de vous abstenir d'ouvrir la porte d'or. Si vous

l'ouvrez, nous ne nous reverrons jamais. Nous espérons que vous

profiterez de l'avis que nous vous donnons. Il y va de votre repos et du

bonheur de votre vie: prenez-y garde. Si vous cédiez à votre indiscrète

curiosité, vous vous feriez un tort considérable. Nous emporterions bien

la clef de la porte d'or avec nous; mais ce serait faire une offense à

un prince tel que vous, que de douter de sa discrétion et de sa

retenue...

Les mille et une nuits: contes choisis · 第 70 / 172 题