LIII^{E} NUIT

Le Calender, dit la sultane, continua de cette sorte:

J'étais, dit-il, au quarantième jour depuis le départ des charmantes

princesses. Elles devaient arriver le lendemain, et le plaisir de les

revoir devait servir de frein à ma curiosité; mais, par une faiblesse

dont je ne cesserai jamais de me repentir, je succombai à la tentation

du démon, qui ne me donna point de repos que je ne me fusse livré

moi-même à la peine que j'ai éprouvée.

J'ouvris la porte fatale que j'avais promis de ne pas ouvrir, et je

n'eus pas avancé le pied pour entrer, qu'une odeur assez agréable, mais

contraire à mon tempérament, me fit tomber évanoui. Néanmoins je revins

à moi; et au lieu de profiter de cet avertissement, de refermer la porte

et de perdre pour jamais l'envie de satisfaire ma curiosité, j'entrai.

Après avoir attendu quelque temps que le grand air eût modéré cette

odeur, je n'en fus plus incommodé.

Je trouvai un lieu vaste, bien voûté, et dont le pavé était parsemé de

safran. Plusieurs flambeaux d'or massif, avec des bougies allumées qui

rendaient l'odeur d'aloès et d'ambre gris, y servaient de lumière, et

cette illumination était encore augmentée par des lampes d'or et

d'argent, remplies d'une huile composée de diverses sortes d'odeur.

Parmi un assez grand nombre d'objets qui attirèrent mon attention,

j'aperçus un cheval noir, le plus beau et le mieux fait qu'on puisse

voir au monde. Je m'approchai de lui pour le considérer de près; je

trouvai qu'il avait une selle et une bride d'or massif, d'un ouvrage

excellent; que son auge, d'un côté, était remplie d'orge mondé et de

sésame, et de l'autre, d'eau de rose. Je le pris par la bride, et le

tirai dehors pour le voir au jour. Je le montai, et voulus le faire

avancer; mais comme il ne branlait pas, je le frappai d'une houssine que

j'avais ramassée dans son écurie magnifique. Mais à peine eut-il senti

le coup, qu'il se mit à hennir avec un bruit horrible; puis, étendant

des ailes dont je ne m'étais point aperçu, il s'éleva dans l'air à perte

de vue. Je ne songeai plus qu'à me tenir ferme; et malgré la frayeur

dont j'étais saisi, je ne me tenais point mal. Il reprit ensuite son vol

vers la terre, et se posa sur le toit en terrasse d'un château, où, sans

me donner le temps de mettre pied à terre, il me secoua si violemment,

qu'il me fit tomber en arrière; et du bout de sa queue il me creva

l'œil droit.

Voilà de quelle manière je devins borgne, et me souvins bien alors de ce

que m'avaient prédit les dix jeunes seigneurs. Le cheval reprit son vol

et disparut. Je me relevai, fort affligé du malheur que j'avais cherché

moi-même. Je marchai sur la terrasse, la main sur mon œil, qui me

faisait beaucoup de douleur. Je descendis, et me trouvai dans un salon

qui me fit connaître, par dix sofas disposés en rond et un autre moins

élevé au milieu, que ce château était celui d'où j'avais été enlevé par

le roc.

Les dix jeunes seigneurs borgnes n'étaient pas dans le salon. Je les y

attendis, et ils arrivèrent peu de temps après avec le vieillard. Ils ne

parurent pas étonnés de me revoir, ni de la perte de mon œil. Nous

sommes bien fâchés, me dirent-ils, de ne pouvoir vous féliciter sur

votre retour de la manière que nous le souhaiterions; mais nous ne

sommes pas la cause de votre malheur. J'aurais tort de vous en accuser,

leur répondis-je, je me le suis attiré moi-même, et je m'en impute toute

la faute. Si la consolation des malheureux, reprirent-ils, est d'avoir

des semblables, notre exemple peut vous en fournir un sujet. Tout ce qui

vous est arrivé nous est arrivé aussi. Nous avons goûté toutes sortes de

plaisirs pendant une année entière; et nous aurions continué de jouir du

même bonheur, si nous n'eussions pas ouvert la porte d'or pendant

l'absence des princesses. Vous n'avez pas été plus sage que nous, et

vous avez éprouvé la même punition. Nous voudrions bien vous recevoir

parmi nous pour faire la pénitence que nous faisons, et dont nous ne

savons pas de combien sera la durée; mais nous vous avons déjà déclaré

les raisons qui nous en empêchent. C'est pourquoi retirez-vous, et vous

en allez à la cour de Bagdad; vous y trouverez celui qui doit décider de

votre destinée.

Ils m'enseignèrent la route que je devais tenir, et je me séparai d'eux.

Je me fis raser en chemin la barbe et les sourcils, et pris l'habit de

Calender. Il y a longtemps que je marche. Enfin, je suis arrivé

aujourd'hui en cette ville à l'entrée de la nuit. J'ai rencontré à la

porte ces Calenders mes confrères, tous étrangers comme moi. Nous avons

été tous trois fort surpris de nous voir borgnes du même œil; mais nous

n'avons pas eu le temps de nous entretenir de cette disgrâce, qui nous

est commune. Nous n'avons eu, madame, que celui de venir implorer le

secours que vous nous avez généreusement accordé.

Le troisième Calender ayant achevé de raconter son histoire, Zobéide

prit la parole; et s'adressant à lui et à ses confrères: Allez, leur

dit-elle, vous êtes libres tous trois, retirez-vous où il vous plaira.

Mais l'un d'entre eux lui répondit: Madame, nous vous supplions de nous

pardonner notre curiosité, et de nous permettre d'entendre l'histoire de

ces seigneurs qui n'ont pas encore parlé. Alors la dame, se tournant du

côté du calife, du vizir Giafar et de Mesrour, qu'elle ne connaissait

pas pour ce qu'ils étaient, leur dit: C'est à vous à me raconter votre

histoire; parlez.

Le grand vizir Giafar, qui avait toujours porté la parole, répondit

encore à Zobéide: Madame, pour vous obéir, nous n'avons qu'à répéter ce

que nous avons déjà dit avant que d'entrer chez vous. Nous sommes,

poursuivit-il, des marchands de Moussoul, et nous venons à Bagdad

négocier nos marchandises, qui sont en magasin dans un khan où nous

sommes logés. Nous avons dîné aujourd'hui avec plusieurs autres

personnes de notre profession, chez un marchand de cette ville, lequel,

après nous avoir régalés de mets délicats et de vins exquis, a fait

venir des danseurs et des danseuses, avec des chanteurs et des joueurs

d'instruments. Le grand bruit que nous faisions tous ensemble a attiré

le guet, qui a arrêté une partie des gens de l'assemblée. Pour nous, par

bonheur nous nous sommes sauvés; mais comme il était déjà tard, et que

la porte de notre khan était fermée, nous ne savions où nous retirer. Le

hasard a voulu que nous ayons passé par votre rue, et que nous ayons

entendu qu'on se réjouissait chez vous: cela nous a déterminés à frapper

à votre porte. Voilà, madame, le compte que nous avons à vous rendre,

pour obéir à vos ordres.

Zobéide, après avoir écouté ce discours, semblait hésiter sur ce qu'elle

devait dire. De quoi les Calenders s'apercevant, la supplièrent d'avoir

pour les prétendus marchands de Moussoul la même bonté qu'elle avait eue

pour eux. Hé bien, leur dit-elle, j'y consens. Je veux que vous m'ayez

tous la même obligation. Je vous fais grâce; mais c'est à condition que

vous sortirez tous de ce logis présentement, et que vous vous retirerez

où il vous plaira. Zobéide ayant donné cet ordre d'un ton qui marquait

qu'elle voulait être obéie, le calife, le vizir, Mesrour, les trois

Calenders et le porteur sortirent sans répliquer; car la présence des

sept esclaves armés les tenait en respect. Lorsqu'ils furent hors de la

maison, et que la porte fut fermée, le calife dit aux Calenders, sans

leur faire connaître qui il était: Et vous, seigneurs, qui êtes

étrangers et nouvellement arrivés en cette ville, de quel côté

allez-vous présentement, qu'il n'est pas jour encore? Seigneur, lui

répondirent-ils, c'est ce qui nous embarrasse. Suivez-nous, reprit le

calife, nous allons vous tirer d'embarras. Après avoir achevé ces

paroles, il parla bas au vizir, et lui dit: Conduisez-les chez vous; et

demain matin vous me les amènerez. Je veux faire écrire leurs histoires;

elles méritent bien d'avoir place dans les annales de mon règne.

Le vizir Giafar emmena avec lui les trois Calenders; le porteur se

retira dans sa maison; et le calife, accompagné de Mesrour, se rendit à

son palais. Il se coucha; mais il ne put fermer l'œil, tant il avait

l'esprit agité de toutes les choses extraordinaires qu'il avait vues et

entendues. Il était surtout fort en peine de savoir qui était Zobéide,

quel sujet elle pouvait avoir de maltraiter les deux chiennes noires, et

pourquoi Amine avait le sein meurtri. Le jour parut, qu'il était encore

occupé de ces pensées. Il se leva, et se rendit dans la chambre où il

tenait son conseil et donnait audience: il s'assit sur son trône.

Le grand vizir arriva peu de temps après, et il lui rendit ses respects

à l'ordinaire. Vizir, lui dit le calife, les affaires que nous aurions à

régler présentement ne sont pas fort pressantes; celle des trois dames

et des deux chiennes noires l'est davantage. Je n'aurai pas l'esprit en

repos que je ne sois pleinement instruit de tant de choses qui m'ont

surpris.

Allez, faites venir ces dames, et amenez en même temps les Calenders.

Partez, et souvenez-vous que j'attends impatiemment votre retour.

Le vizir, qui connaissait l'humeur vive et bouillante de son maître, se

hâta de lui obéir. Il arriva chez les dames, et leur exposa d'une

manière très-honnête l'ordre qu'il avait de les conduire au calife, sans

toutefois leur parler de ce qui s'était passé la nuit chez elles.

Les dames se couvrirent de leur voile, et partirent avec le vizir, qui

prit en passant chez lui les trois Calenders, qui avaient eu le temps

d'apprendre qu'ils avaient vu le calife, et qu'ils lui avaient parlé

sans le connaître. Le vizir les mena au palais, et s'acquitta de sa

commission avec tant de diligence, que le calife en fut fort satisfait.

Ce prince, pour garder la bienséance devant tous les officiers de sa

maison qui étaient présents, fit placer les trois dames derrière la

portière de la salle conduisant à son appartement, et retint près de lui

les trois Calenders, qui firent assez connaître par leur respect qu'ils

n'ignoraient pas devant qui ils avaient l'honneur de paraître.

Lorsque les dames furent placées, le calife se tourna de leur côté, et

leur dit: Mesdames, en vous apprenant que je me suis introduit chez vous

cette nuit déguisé en marchand, je vais sans doute vous alarmer; vous

craindrez de m'avoir offensé, et vous croirez peut-être que je ne vous

ai fait venir ici que pour vous donner des marques de mon ressentiment;

mais rassurez-vous: soyez persuadées que j'ai oublié le passé, et que

je suis même très-content de votre conduite. Je souhaiterais que toutes

les dames de Bagdad eussent autant de sagesse que vous m'en avez fait

voir. Je me souviendrai toujours de la modération que vous eûtes après

l'incivilité que nous avons commise. J'étais alors marchand de Moussoul;

mais je suis à présent Haroun-al-Raschid, le cinquième calife de la

glorieuse maison d'Abbas, qui tiens la place de notre grand Prophète. Je

vous ai mandées seulement pour savoir de vous qui vous êtes, et vous

demander pour quel sujet l'une de vous, après avoir maltraité les deux

chiennes noires, a pleuré avec elles. Je ne suis pas moins curieux

d'apprendre pourquoi une autre a le sein tout couvert de cicatrices.

Quoique le calife eût prononcé ces paroles très-distinctement et que les

trois dames les eussent entendues, le vizir Giafar, par un air de

cérémonie, ne laissa pas de les leur répéter...

Mais, sire, dit Scheherazade, il est jour. Si Votre Majesté veut que je

lui raconte la suite, il faut qu'elle ait la bonté de prolonger encore

ma vie jusqu'à demain. Le sultan y consentit, jugeant bien que

Scheherazade lui conterait l'histoire de Zobéide, qu'il n'avait pas peu

d'envie d'entendre.

Les mille et une nuits: contes choisis · 第 72 / 172 题