Le Calender, dit la sultane, continua de cette sorte:
J'étais, dit-il, au quarantième jour depuis le départ des charmantes
princesses. Elles devaient arriver le lendemain, et le plaisir de les
revoir devait servir de frein à ma curiosité; mais, par une faiblesse
dont je ne cesserai jamais de me repentir, je succombai à la tentation
du démon, qui ne me donna point de repos que je ne me fusse livré
moi-même à la peine que j'ai éprouvée.
J'ouvris la porte fatale que j'avais promis de ne pas ouvrir, et je
n'eus pas avancé le pied pour entrer, qu'une odeur assez agréable, mais
contraire à mon tempérament, me fit tomber évanoui. Néanmoins je revins
à moi; et au lieu de profiter de cet avertissement, de refermer la porte
et de perdre pour jamais l'envie de satisfaire ma curiosité, j'entrai.
Après avoir attendu quelque temps que le grand air eût modéré cette
odeur, je n'en fus plus incommodé.
Je trouvai un lieu vaste, bien voûté, et dont le pavé était parsemé de
safran. Plusieurs flambeaux d'or massif, avec des bougies allumées qui
rendaient l'odeur d'aloès et d'ambre gris, y servaient de lumière, et
cette illumination était encore augmentée par des lampes d'or et
d'argent, remplies d'une huile composée de diverses sortes d'odeur.
Parmi un assez grand nombre d'objets qui attirèrent mon attention,
j'aperçus un cheval noir, le plus beau et le mieux fait qu'on puisse
voir au monde. Je m'approchai de lui pour le considérer de près; je
trouvai qu'il avait une selle et une bride d'or massif, d'un ouvrage
excellent; que son auge, d'un côté, était remplie d'orge mondé et de
sésame, et de l'autre, d'eau de rose. Je le pris par la bride, et le
tirai dehors pour le voir au jour. Je le montai, et voulus le faire
avancer; mais comme il ne branlait pas, je le frappai d'une houssine que
j'avais ramassée dans son écurie magnifique. Mais à peine eut-il senti
le coup, qu'il se mit à hennir avec un bruit horrible; puis, étendant
des ailes dont je ne m'étais point aperçu, il s'éleva dans l'air à perte
de vue. Je ne songeai plus qu'à me tenir ferme; et malgré la frayeur
dont j'étais saisi, je ne me tenais point mal. Il reprit ensuite son vol
vers la terre, et se posa sur le toit en terrasse d'un château, où, sans
me donner le temps de mettre pied à terre, il me secoua si violemment,
qu'il me fit tomber en arrière; et du bout de sa queue il me creva
l'œil droit.
Voilà de quelle manière je devins borgne, et me souvins bien alors de ce
que m'avaient prédit les dix jeunes seigneurs. Le cheval reprit son vol
et disparut. Je me relevai, fort affligé du malheur que j'avais cherché
moi-même. Je marchai sur la terrasse, la main sur mon œil, qui me
faisait beaucoup de douleur. Je descendis, et me trouvai dans un salon
qui me fit connaître, par dix sofas disposés en rond et un autre moins
élevé au milieu, que ce château était celui d'où j'avais été enlevé par
le roc.
Les dix jeunes seigneurs borgnes n'étaient pas dans le salon. Je les y
attendis, et ils arrivèrent peu de temps après avec le vieillard. Ils ne
parurent pas étonnés de me revoir, ni de la perte de mon œil. Nous
sommes bien fâchés, me dirent-ils, de ne pouvoir vous féliciter sur
votre retour de la manière que nous le souhaiterions; mais nous ne
sommes pas la cause de votre malheur. J'aurais tort de vous en accuser,
leur répondis-je, je me le suis attiré moi-même, et je m'en impute toute
la faute. Si la consolation des malheureux, reprirent-ils, est d'avoir
des semblables, notre exemple peut vous en fournir un sujet. Tout ce qui
vous est arrivé nous est arrivé aussi. Nous avons goûté toutes sortes de
plaisirs pendant une année entière; et nous aurions continué de jouir du
même bonheur, si nous n'eussions pas ouvert la porte d'or pendant
l'absence des princesses. Vous n'avez pas été plus sage que nous, et
vous avez éprouvé la même punition. Nous voudrions bien vous recevoir
parmi nous pour faire la pénitence que nous faisons, et dont nous ne
savons pas de combien sera la durée; mais nous vous avons déjà déclaré
les raisons qui nous en empêchent. C'est pourquoi retirez-vous, et vous
en allez à la cour de Bagdad; vous y trouverez celui qui doit décider de
votre destinée.
Ils m'enseignèrent la route que je devais tenir, et je me séparai d'eux.
Je me fis raser en chemin la barbe et les sourcils, et pris l'habit de
Calender. Il y a longtemps que je marche. Enfin, je suis arrivé
aujourd'hui en cette ville à l'entrée de la nuit. J'ai rencontré à la
porte ces Calenders mes confrères, tous étrangers comme moi. Nous avons
été tous trois fort surpris de nous voir borgnes du même œil; mais nous
n'avons pas eu le temps de nous entretenir de cette disgrâce, qui nous
est commune. Nous n'avons eu, madame, que celui de venir implorer le
secours que vous nous avez généreusement accordé.
Le troisième Calender ayant achevé de raconter son histoire, Zobéide
prit la parole; et s'adressant à lui et à ses confrères: Allez, leur
dit-elle, vous êtes libres tous trois, retirez-vous où il vous plaira.
Mais l'un d'entre eux lui répondit: Madame, nous vous supplions de nous
pardonner notre curiosité, et de nous permettre d'entendre l'histoire de
ces seigneurs qui n'ont pas encore parlé. Alors la dame, se tournant du
côté du calife, du vizir Giafar et de Mesrour, qu'elle ne connaissait
pas pour ce qu'ils étaient, leur dit: C'est à vous à me raconter votre
histoire; parlez.
Le grand vizir Giafar, qui avait toujours porté la parole, répondit
encore à Zobéide: Madame, pour vous obéir, nous n'avons qu'à répéter ce
que nous avons déjà dit avant que d'entrer chez vous. Nous sommes,
poursuivit-il, des marchands de Moussoul, et nous venons à Bagdad
négocier nos marchandises, qui sont en magasin dans un khan où nous
sommes logés. Nous avons dîné aujourd'hui avec plusieurs autres
personnes de notre profession, chez un marchand de cette ville, lequel,
après nous avoir régalés de mets délicats et de vins exquis, a fait
venir des danseurs et des danseuses, avec des chanteurs et des joueurs
d'instruments. Le grand bruit que nous faisions tous ensemble a attiré
le guet, qui a arrêté une partie des gens de l'assemblée. Pour nous, par
bonheur nous nous sommes sauvés; mais comme il était déjà tard, et que
la porte de notre khan était fermée, nous ne savions où nous retirer. Le
hasard a voulu que nous ayons passé par votre rue, et que nous ayons
entendu qu'on se réjouissait chez vous: cela nous a déterminés à frapper
à votre porte. Voilà, madame, le compte que nous avons à vous rendre,
pour obéir à vos ordres.
Zobéide, après avoir écouté ce discours, semblait hésiter sur ce qu'elle
devait dire. De quoi les Calenders s'apercevant, la supplièrent d'avoir
pour les prétendus marchands de Moussoul la même bonté qu'elle avait eue
pour eux. Hé bien, leur dit-elle, j'y consens. Je veux que vous m'ayez
tous la même obligation. Je vous fais grâce; mais c'est à condition que
vous sortirez tous de ce logis présentement, et que vous vous retirerez
où il vous plaira. Zobéide ayant donné cet ordre d'un ton qui marquait
qu'elle voulait être obéie, le calife, le vizir, Mesrour, les trois
Calenders et le porteur sortirent sans répliquer; car la présence des
sept esclaves armés les tenait en respect. Lorsqu'ils furent hors de la
maison, et que la porte fut fermée, le calife dit aux Calenders, sans
leur faire connaître qui il était: Et vous, seigneurs, qui êtes
étrangers et nouvellement arrivés en cette ville, de quel côté
allez-vous présentement, qu'il n'est pas jour encore? Seigneur, lui
répondirent-ils, c'est ce qui nous embarrasse. Suivez-nous, reprit le
calife, nous allons vous tirer d'embarras. Après avoir achevé ces
paroles, il parla bas au vizir, et lui dit: Conduisez-les chez vous; et
demain matin vous me les amènerez. Je veux faire écrire leurs histoires;
elles méritent bien d'avoir place dans les annales de mon règne.
Le vizir Giafar emmena avec lui les trois Calenders; le porteur se
retira dans sa maison; et le calife, accompagné de Mesrour, se rendit à
son palais. Il se coucha; mais il ne put fermer l'œil, tant il avait
l'esprit agité de toutes les choses extraordinaires qu'il avait vues et
entendues. Il était surtout fort en peine de savoir qui était Zobéide,
quel sujet elle pouvait avoir de maltraiter les deux chiennes noires, et
pourquoi Amine avait le sein meurtri. Le jour parut, qu'il était encore
occupé de ces pensées. Il se leva, et se rendit dans la chambre où il
tenait son conseil et donnait audience: il s'assit sur son trône.
Le grand vizir arriva peu de temps après, et il lui rendit ses respects
à l'ordinaire. Vizir, lui dit le calife, les affaires que nous aurions à
régler présentement ne sont pas fort pressantes; celle des trois dames
et des deux chiennes noires l'est davantage. Je n'aurai pas l'esprit en
repos que je ne sois pleinement instruit de tant de choses qui m'ont
surpris.
Allez, faites venir ces dames, et amenez en même temps les Calenders.
Partez, et souvenez-vous que j'attends impatiemment votre retour.
Le vizir, qui connaissait l'humeur vive et bouillante de son maître, se
hâta de lui obéir. Il arriva chez les dames, et leur exposa d'une
manière très-honnête l'ordre qu'il avait de les conduire au calife, sans
toutefois leur parler de ce qui s'était passé la nuit chez elles.
Les dames se couvrirent de leur voile, et partirent avec le vizir, qui
prit en passant chez lui les trois Calenders, qui avaient eu le temps
d'apprendre qu'ils avaient vu le calife, et qu'ils lui avaient parlé
sans le connaître. Le vizir les mena au palais, et s'acquitta de sa
commission avec tant de diligence, que le calife en fut fort satisfait.
Ce prince, pour garder la bienséance devant tous les officiers de sa
maison qui étaient présents, fit placer les trois dames derrière la
portière de la salle conduisant à son appartement, et retint près de lui
les trois Calenders, qui firent assez connaître par leur respect qu'ils
n'ignoraient pas devant qui ils avaient l'honneur de paraître.
Lorsque les dames furent placées, le calife se tourna de leur côté, et
leur dit: Mesdames, en vous apprenant que je me suis introduit chez vous
cette nuit déguisé en marchand, je vais sans doute vous alarmer; vous
craindrez de m'avoir offensé, et vous croirez peut-être que je ne vous
ai fait venir ici que pour vous donner des marques de mon ressentiment;
mais rassurez-vous: soyez persuadées que j'ai oublié le passé, et que
je suis même très-content de votre conduite. Je souhaiterais que toutes
les dames de Bagdad eussent autant de sagesse que vous m'en avez fait
voir. Je me souviendrai toujours de la modération que vous eûtes après
l'incivilité que nous avons commise. J'étais alors marchand de Moussoul;
mais je suis à présent Haroun-al-Raschid, le cinquième calife de la
glorieuse maison d'Abbas, qui tiens la place de notre grand Prophète. Je
vous ai mandées seulement pour savoir de vous qui vous êtes, et vous
demander pour quel sujet l'une de vous, après avoir maltraité les deux
chiennes noires, a pleuré avec elles. Je ne suis pas moins curieux
d'apprendre pourquoi une autre a le sein tout couvert de cicatrices.
Quoique le calife eût prononcé ces paroles très-distinctement et que les
trois dames les eussent entendues, le vizir Giafar, par un air de
cérémonie, ne laissa pas de les leur répéter...
Mais, sire, dit Scheherazade, il est jour. Si Votre Majesté veut que je
lui raconte la suite, il faut qu'elle ait la bonté de prolonger encore
ma vie jusqu'à demain. Le sultan y consentit, jugeant bien que
Scheherazade lui conterait l'histoire de Zobéide, qu'il n'avait pas peu
d'envie d'entendre.