XLIX^{E} NUIT

La nuit suivante, Scheherazade poursuivit ainsi, en faisant toujours

parler le Calender à Zobéide:

Madame, un des dix seigneurs borgnes m'ayant tenu le discours que je

viens de vous rapporter, je m'enveloppai dans la peau de mouton, saisi

du couteau qui m'avait été donné; et après que les jeunes seigneurs

eurent pris la peine de me coudre dedans, ils me laissèrent sur la

place, et se retirèrent dans leur salon. Le roc dont ils m'avaient parlé

ne fut pas longtemps à se faire voir; il fondit sur moi, me prit entre

ses griffes comme un mouton, et me transporta au haut d'une montagne.

Lorsque je me sentis à terre, je ne manquai pas de me servir du couteau;

je fendis la peau, me développai, et parus devant le roc, qui s'envola

dès qu'il m'aperçut.

Dans l'impatience que j'avais d'arriver au château, je ne perdis point

de temps, et je pressai si bien le pas, qu'en moins d'une demi-journée

je m'y rendis; et je puis dire que je le trouvai encore plus beau qu'on

ne me l'avait dépeint.

La porte était ouverte. J'entrai dans une cour carrée, et si vaste qu'il

y avait autour quatre-vingt-dix-neuf portes de bois de sandal et

d'aloès, et une d'or, sans compter celles de plusieurs escaliers

magnifiques qui conduisaient aux appartements d'en haut, et d'autres

encore que je ne voyais pas. Ces cent portes donnaient entrée dans des

jardins ou des magasins remplis de richesses, ou enfin dans des lieux

qui renfermaient des choses surprenantes à voir.

Je vis en face une porte ouverte, par où j'entrai dans un grand salon,

où étaient assises quarante jeunes dames d'une beauté si parfaite que

l'imagination même ne saurait aller au delà. Elles étaient habillées

très-magnifiquement. Elles se levèrent toutes ensemble, sitôt qu'elles

m'aperçurent; et sans attendre mon compliment, elles me dirent, avec de

grandes démonstrations de joie: Brave seigneur, soyez le bienvenu; et

une d'entre elles prenant la parole pour les autres: Il y a longtemps,

dit-elle, que nous attendions un cavalier comme vous. Votre air nous

marque assez que vous avez toutes les bonnes qualités que nous pouvons

souhaiter, et nous espérons que vous ne trouverez pas notre compagnie

désagréable et indigne de vous.

Après beaucoup de résistance de ma part, elles me forcèrent de m'asseoir

dans une place un peu élevée au-dessus des leurs. Comme je témoignais

que cela me faisait de la peine: C'est votre place, me dirent-elles;

vous êtes dès ce moment notre seigneur, notre maître et notre juge; et

nous sommes vos esclaves, prêtes à recevoir vos commandements.

Rien au monde, madame, ne m'étonna tant que l'ardeur et l'empressement

de ces dames à me rendre tous les services imaginables. L'une apporta de

l'eau chaude, et me lava les pieds; une autre me versa de l'eau de

senteur sur les mains; celles-ci apportèrent tout ce qui était

nécessaire pour me faire changer d'habillement; celles-là servirent une

collation magnifique; et d'autres enfin se présentèrent le verre à la

main, prêtes à me verser d'un vin délicieux; et tout cela s'exécutait

sans confusion, avec un ordre, une union admirable, et des manières dont

j'étais charmé. Je bus et mangeai. Après quoi, toutes les dames s'étant

placées autour de moi, me demandèrent une relation de mon voyage. Je

leur fis un détail de mes aventures, qui dura jusqu'à l'entrée de la

nuit.

Les mille et une nuits: contes choisis · 第 68 / 172 题