Le lendemain, Scheherazade, poursuivant les aventures du troisième
Calender, dit: Ma sœur, vous saurez que ce prince continua de les
raconter ainsi à Zobéide et à sa compagnie:
Après le départ, dit-il, du vieillard, de ses esclaves et du navire, je
restai seul dans l'île: je passais la nuit dans la demeure souterraine,
qui n'avait pas été rebouchée; et le jour, je me promenais autour de
l'île, et m'arrêtais dans les endroits les plus propres à prendre du
repos, quand j'en avais besoin.
Je menai cette vie ennuyeuse pendant onze mois. Au bout de ce temps-là,
je m'aperçus que la mer diminuait considérablement, et que l'île
devenait plus grande; il semblait que la terre ferme s'approchait.
Effectivement, les eaux devinrent si basses, qu'il n'y avait plus qu'un
petit trajet de mer entre moi et la terre ferme. Je le traversai, et
n'eus de l'eau que jusqu'à mi-jambe. Je marchai si longtemps sur la
plage et sur le sable, que j'en fus très-fatigué. A la fin, je gagnai un
terrain plus ferme; et j'étais déjà assez éloigné de la mer, lorsque je
vis fort loin au-devant de moi comme un grand feu; ce qui me donna
quelque joie. Je trouverai quelqu'un, disais-je; et il n'est pas
possible que ce feu se soit allumé de lui-même. Mais à mesure que je
m'en approchais, mon erreur se dissipait, et je reconnus bientôt que ce
que j'avais pris pour du feu était un château de cuivre rouge, que les
rayons du soleil faisaient paraître de loin comme enflammé.
Je m'arrêtai près de ce château, et m'assis, autant pour en considérer
la structure admirable, que pour me remettre un peu de ma lassitude. Je
n'avais pas encore donné à cette maison magnifique toute l'attention
qu'elle méritait, quand j'aperçus dix jeunes hommes fort bien faits,
qui paraissaient venir de la promenade. Mais ce qui me parut surprenant,
ils étaient tous borgnes de l'œil droit. Ils accompagnaient un
vieillard d'une taille haute et d'un air vénérable.
J'étais étrangement étonné de rencontrer tant de borgnes à la fois, et
tous privés du même œil. Dans le temps que je cherchais dans mon esprit
par quelle aventure ils pouvaient être rassemblés, ils m'abordèrent et
me témoignèrent de la joie de me voir. Après les premiers compliments,
ils me demandèrent ce qui m'avait amené là.
Après que j'eus achevé mon histoire, ces jeunes seigneurs me prièrent
d'entrer avec eux dans le château. J'acceptai leur offre; nous
traversâmes une enfilade de salles, d'antichambres, de chambres et de
cabinets fort proprement meublés, et nous arrivâmes dans un grand salon
où il y avait en rond dix petits sofas bleus et séparés, tant pour
s'asseoir et se reposer le jour que pour dormir la nuit. Au milieu de ce
rond était un onzième sofa moins élevé et de la même couleur, sur lequel
se plaça le vieillard dont on a parlé, et les jeunes seigneurs
s'assirent sur les dix autres.
Comme chaque sofa ne pouvait tenir qu'une personne, un de ces jeunes
gens me dit: Camarade, asseyez-vous sur le tapis au milieu de la place,
et ne vous informez de quoi que ce soit qui nous regarde, non plus que
du sujet pourquoi nous sommes tous borgnes de l'œil droit;
contentez-vous de voir, et ne portez pas plus loin votre curiosité.
Le vieillard ne demeura pas longtemps assis; il se leva et sortit; mais
il revint quelques moments après, apportant le souper des dix seigneurs,
auxquels il distribua à chacun sa portion en particulier. Il me servit
aussi la mienne, que je mangeai seul, à l'exemple des autres; et sur la
fin du repas, le même vieillard nous présenta une tasse de vin à chacun.
Enfin, un des seigneurs, faisant réflexion qu'il était tard, dit au
vieillard: Vous voyez qu'il est temps de dormir, et vous ne nous
apportez pas de quoi nous acquitter de notre devoir. A ces mots, le
vieillard se leva, et entra dans un cabinet, d'où il apporta sur sa tête
dix bassins l'un après l'autre tous couverts d'une étoffe bleue. Il en
posa un avec un flambeau devant chaque seigneur.
Ils découvrirent leurs bassins, dans lesquels il y avait de la cendre,
du charbon en poudre et du noir à noircir. Ils mêlèrent toutes ces
choses ensemble, et commencèrent à s'en frotter et barbouiller le
visage, de manière qu'ils étaient affreux à voir. Après s'être noircis
de la sorte, ils se mirent à pleurer, à se lamenter, et à se frapper la
tête et la poitrine, en criant sans cesse: Voilà le fruit de notre
oisiveté et de nos débauches!
Ils passèrent presque toute la nuit dans cette étrange préoccupation.
Ils la cessèrent enfin; après quoi le vieillard leur apporta de l'eau
dont ils se lavèrent le visage et les mains; ils quittèrent aussi leurs
habits, qui étaient gâtés, et en prirent d'autres; de sorte qu'il ne
paraissait pas qu'ils eussent rien fait des choses étonnantes dont je
venais d'être spectateur.
Nous passâmes la journée du lendemain à nous entretenir de choses
indifférentes; et quand la nuit fut venue, après avoir tous soupé
séparément, le vieillard apporta encore les bassins bleus; les jeunes
seigneurs se barbouillèrent, pleurèrent, se frappèrent, et crièrent:
Voilà le fruit de notre oisiveté et de nos débauches! Ils firent, le
lendemain et les nuits suivantes, la même action.
A la fin, je ne pus résister à ma curiosité, et les priai
très-sérieusement de la contenter, ou de m'enseigner par quel chemin je
pourrais retourner dans mon royaume, car je leur dis qu'il ne m'était
pas possible de demeurer plus longtemps avec eux et d'avoir toutes les
nuits un spectacle si extraordinaire, sans qu'il me fût permis d'en
savoir les motifs.
Un des seigneurs me répondit pour tous les autres: Ne vous étonnez pas
de notre conduite à votre égard; si jusqu'à présent nous n'avons pas
cédé à vos prières, ce n'a été que par pure amitié pour vous, et que
pour vous épargner le chagrin d'être réduit au même état où vous nous
voyez. Si vous voulez bien éprouver notre malheureuse destinée, vous
n'avez qu'à parler, nous allons vous donner la satisfaction que vous
nous demandez. Mais il y va de la perte de votre œil droit. Il
n'importe, repartis-je; je vous déclare que si ce malheur m'arrive, je
ne vous en tiendrai pas coupables, et que je ne l'imputerai qu'à
moi-même.
Les dix seigneurs, voyant que j'étais inébranlable dans ma résolution,
prirent un mouton, qu'ils égorgèrent; et après lui avoir ôté la peau,
ils me présentèrent le couteau dont ils s'étaient servis, et me dirent:
Prenez ce couteau, il vous servira dans l'occasion que nous vous dirons
bientôt. Nous allons vous coudre dans cette peau, dont il faut que vous
vous enveloppiez; ensuite nous vous laisserons sur la place, et nous
nous retirerons. Alors un oiseau d'une grosseur énorme, qu'on appelle
roc, paraîtra dans l'air, et, vous prenant pour un mouton, fondra sur
vous, et vous enlèvera jusqu'aux nues; mais que cela ne vous épouvante
pas. Il reprendra son vol vers la terre, et vous posera sur la cime
d'une montagne. D'abord que vous vous sentirez à terre, fendez la peau
avec le couteau, et vous développez. Ne vous arrêtez point, marchez
jusqu'à ce que vous arriviez à un château d'une grandeur prodigieuse,
tout couvert de plaques d'or, de grosses émeraudes, et d'autres
pierreries fines. Nous avons été dans ce château tous tant que nous
sommes ici. Nous ne vous disons rien de ce que nous y avons vu, ni de
ce qui nous est arrivé; vous l'apprendrez par vous-même...