XLVII^{E} NUIT

Madame, poursuivi le troisième Calender en s'adressant à Zobéide, après

le malheur qui venait de m'arriver j'aurais reçu la mort sans frayeur,

si elle s'était présentée à moi. Mais le mal, ainsi que le bien, ne nous

arrive pas toujours lorsque nous le souhaitons.

Néanmoins, faisant réflexion que mes larmes et ma douleur ne feraient

pas revivre le jeune homme, et que les quarante jours finissant, je

pouvais être surpris par son père, je sortis de cette demeure

souterraine, et montai au haut de l'escalier. J'abaissai la grosse

pierre sur l'entrée, et la couvris de terre.

J'eus à peine achevé, que portant la vue sur la mer, du côté de la terre

ferme, j'aperçus le bâtiment qui venait reprendre le jeune homme. Alors,

me consultant sur ce que j'avais à faire, je dis en moi-même: Si je me

fais voir, le vieillard ne manquera pas de me faire arrêter et massacrer

peut-être par ses esclaves, quand il aura vu son fils dans l'état où je

l'ai mis. Tout ce que je pourrai alléguer pour me justifier ne le

persuadera point de mon innocence. Il vaut mieux, puisque j'en ai le

moyen, me soustraire à son ressentiment, que de m'y exposer.

Il y avait près du lieu souterrain un gros arbre, dont l'épais feuillage

me parut propre à me cacher. J'y montai, et je ne me fus pas plutôt

placé de manière à ne pouvoir être aperçu, que je vis aborder le

bâtiment au même endroit que la première fois.

Le vieillard et les esclaves débarquèrent bientôt, et s'avancèrent vers

la demeure souterraine, d'un air qui marquait qu'ils avaient quelque

espérance; mais lorsqu'ils virent la terre nouvellement remuée, ils

changèrent de visage, et particulièrement le vieillard. Ils levèrent la

pierre, et descendirent. Ils appellent le jeune homme par son nom, il ne

répond point: leur crainte redouble: ils le cherchent, et le trouvent

enfin étendu sur son lit, avec le couteau au milieu du cœur; car je

n'avais pas eu le courage de l'ôter. A cette vue, ils poussèrent des

cris de douleur qui renouvelèrent la mienne: le vieillard en tomba

évanoui; ses esclaves, pour lui donner de l'air, l'apportèrent en haut

entre leurs bras, et le posèrent au pied de l'arbre où j'étais. Mais,

malgré tous leurs soins, ce malheureux père demeura longtemps en cet

état, et leur fit plus d'une fois désespérer de sa vie.

Il revint toutefois de ce long évanouissement. Alors les esclaves

apportèrent le corps de son fils, revêtu de ses plus beaux habillements;

et dès que la fosse qu'on lui faisait fut achevée, on l'y descendit. Le

vieillard, soutenu par deux esclaves, et le visage baigné de larmes, lui

jeta le premier un peu de terre; après quoi les esclaves en comblèrent

la fosse.

Cela étant fait, l'ameublement de la demeure souterraine fut enlevé et

embarqué avec le reste des provisions. Ensuite le vieillard, accablé de

douleur, ne pouvant se soutenir, fut mis sur une espèce de brancard, et

transporté dans le vaisseau, qui remit à la voile. Il s'éloigna de l'île

en peu de temps, et je le perdis de vue...

Les mille et une nuits: contes choisis · 第 66 / 172 题