Comme M. Quilibet ne pouvait vivre dans son galetas, de compositions
naturellement incomprises, car elles étaient pleines d'originalité, ni
payer la location de son Pleyel et ses abonnements chez Durand, il avait
accepté, dès longtemps avant la guerre, de tenir le piano remplaçant
l'orchestre dans une boîte assez misérable de Montmartre, nommée
l'Escargot-Volant. Là, chaque soir, pendant près de quatre heures
d'horloge, et deux ou trois matinées par semaine, sans compter les
répétitions, M. Quilibet demeurait ahuri et comme stupide à l'idée que
l'art qui élevait sa pensée et magnifiait tout son être pût servir, sans
changer de nom, à faire passer de la scène au public, par
l'intermédiaire de ses doigts agiles, les refrains les plus saugrenus et
la plus piètre musiquette.
Mais, un soir, parut sur la scène de l'Escargot-Volant une petite femme
qui portait le nom printanier de mademoiselle Pâques. Par une sorte
d'enchantement soudain, mademoiselle Pâques dissipa la noire songerie du
musicien dévoyé, et celui-ci fut confondu de vibrer à l'unisson avec
tous ces gens, derrière lui, qui s'émerveillaient, en écoutant
mademoiselle Pâques, pour des sottises au moins égales à celles que,
depuis des mois, il mourait de honte de transcrire.
Oui, du fait que mademoiselle Pâques chantait, M. Quilibet oubliait
l'humiliation qu'il contribuait à infliger à l'art musical, et il n'eût
pas changé son tabouret à l'Escargot pour une place honorifique dans un
théâtre subventionné. Il ne jugeait ni paroles ni musique: comme le mot
le plus banal tombé de la bouche d'une femme adorée fait frissonner un
amant, tout ce que versaient sur son front les lèvres de mademoiselle
Pâques ravissait M. Quilibet; et, lorsque, chez lui, sur son Pleyel, il
se livrait, soit à ses travaux personnels, soit à l'étude de ses maîtres
favoris, il se surprenait, le grand morceau achevé, à tapoter les
idiotes rengaines, devenues, pour un génie chaste et pauvre, le langage
mélodieux, poétique et enivrant de l'amour même.
La guerre surprit M. Quilibet avant qu'il n'eût eu l'audace de faire
part à mademoiselle Pâques du miracle accompli par elle.
L'Escargot-Volant rabattit ses ailes et rentra dans sa coque;
mademoiselle Pâques disparut comme le sourire sur la terre; le pianiste,
sans ressource aucune, cessa même d'avoir le moyen de conserver chez lui
son instrument; et il errait par les rues de la ville, jaloux des hommes
plus ingambes et plus jeunes, qui gardaient, à quelques jours
d'intervalle du moins, l'assurance de manger du «singe» tant qu'ils ne
s'étaient pas fait rompre les os.
A quelque temps de là, au plus fort de sa détresse, le pianiste, prêtant
son concours à une matinée en faveur des blessés, eut le bonheur
inespéré d'entendre une nouvelle fois celle qui exerçait un pouvoir
illimité sur son âme et ses sens. Elle lançait à présent des chants
belliqueux, des refrains de soldats.
Il sortit exalté, et attribua à sa déesse l'aubaine d'avoir rencontré
sous le péristyle un personnage en effet providentiel qui lui procura
sur l'heure une place excellente.
Dans un bel hôtel de la rue de la Faisanderie, la comtesse de Nérymaume
consentit à confier à M. Quilibet l'éducation musicale de ses trois
filles, dont le professeur venait d'être mobilisé. C'était une femme un
peu hautaine, puritaine aussi, résolue en tous ses actes, et au parler
net et prompt: «Leçon tous les jours, dit-elle, dimanches et fêtes
exceptés, à chacune de mes trois fillettes. Le repas de midi, à votre
guise. Je donne un cachet de vingt francs Vous êtes honnête homme,
monsieur Quilibet, cela va sans dire?...»
Vingt francs par jour, et un repas, pendant la guerre!... M. Quilibet se
mit à l'oeuvre avec une ardeur juvénile. Ses élèves, âgées de dix, douze
et quinze ans, étaient fort bien douées, et il portait désormais en lui
tant d'allégresse qu'il sut leur plaire. Il allongeait les leçons, d'un
commun accord avec elles, en leur jouant des morceaux brillants qui
faisaient éclater les applaudissements. Il essayait, sans crier gare,
l'effet de ses propres compositions. Et, souvent, durant les quelques
minutes de béatitude qui suivent un exercice agréable ou passionnant, il
laissait voleter son imagination vers des souvenirs chéris, sans songer
à mal, assurément, en présence des trois jeunes filles; et ses doigts
devenus quasi aériens--des doigts de rêve--éperlaient sur le clavier les
notes légères, les notes folles!--mais les notes seulement--des refrains
grivois ou guerriers de mademoiselle Pâques.
Nulle conscience chez lui de profaner une sonate de Mozart ou un
nocturne de Chopin: une simple prolongation intime d'un état admiratif
et voluptueux.
Ces demoiselles non plus n'étaient en rien choquées par de si étranges
juxtapositions; et, reprenant à leur tour la sonate, le nocturne, ou
même les récréations de la méthode Carpentier, toutes les trois avaient
une inclination singulière à retenir et à répéter les motifs infiniment
peu classiques ajoutés en queue de leçon par M. Quilibet. Et le
professeur, avec autant d'innocence qu'il en avait mis à exprimer ces
motifs, dodelinait de la tête et se délectait à les entendre de ses
élèves.
* * * * *
Après de nombreux mois d'une existence ainsi paradisiaque, le frère aîné
des trois jeunes filles, soldat glorieux, étant venu en permission,
savourait la douceur de l'atmosphère familiale, la fumée d'un cigare et
les progrès accomplis par ses soeurs sous l'influence de M. Quilibet. La
cadette venait d'exécuter d'une façon magistrale une page de
Mendelssohn. Ayant achevé, en présence de sa mère satisfaite, elle
laissa, par une habitude, ses poignets négligents errer sur l'ivoire et
l'ébène trop dociles et donna naissance à un rythme bien scandé qui fut
frappé à la fois par les têtes de la maman,--également accoutumée à
l'entendre,--du soldat, de ses trois soeurs et de M. Quilibet.
Le soldat, à demi somnolent, se mit à fredonner:
Vous avez quéq' chos' de bleu:
Vos yeux;
Vous avez quéq' chos' de blanc:
Vos dents;
Vous avez quéq' chos' de vert:
Vot' blair...
--Qu'est-ce que tu chantes là, mon enfant? dit madame de Nérymaume; j'ai
peur que M. Quilibet ne te trouve bien vulgaire...
--Oh!... madame, fit le professeur.
Là-dessus, la plus petite des trois soeurs, excitée, bouscula la cadette,
la remplaça sur le tabouret et se mit à plaquer avec force les accords
d'un mouvement devenu pour elle très familier: sol, la, si, do, do, si,
si, la, etc.
Et le soldat, cette fois-ci, à haute voix, d'appliquer au rythme les
paroles qu'il en jugeait inséparables, pour les avoir entendues, maintes
fois, non sur le front, mais dans les beuglants:
Quand nos poilus s'en vont su' l' front,
Qu'est-c' qu'ils demand' comm' distraction?
Une femme, une femme!
Quand ils ont bouffé leur rata,
Qu'est-c' qu'ils demand' comm' second plat?
Une femme, une femme!...
La comtesse de Nérymaume se leva, anguleuse, terrible, le visage blême,
et on eût cru entendre se heurter toutes les fractions de son squelette,
tel un spectre. Elle fit à M. Quilibet le signe autoritaire de la suivre
dans l'antichambre, et elle lui remit son congé...