--L'autre guerre? Le siège? La Commune?... Oui, dit madame Vincent; mais
c'est bien plus grand aujourd'hui, et il est certain que ça tournera
mieux pour nous. Ainsi, c'était nous qui étions affamés: cette fois-ci
c'est eux, à ce qu'il paraît. Vous parlez de cartes de viande et de
pain!... Laissez-moi, cher monsieur, vous raconter une petite histoire.
Il y avait en face de chez nous, dans ce temps-là, à Auteuil, un brave
homme de concierge, nommé Pimprenet. Il vivait, comme à peu près nous
tous, dans la cave de la maison, car nous étions en plein sous le feu du
Mont Valérien. Et toutes les fois que je me risquais dehors pour aller
faire la queue chez le boulanger, je ne manquais pas d'aller souhaiter
le bonjour à Pimprenet dans sa cave. Le pauvre homme s'y décomposait et
s'y consumait de jour en jour, ne pouvant absolument pas concevoir un
immeuble dépourvu de locataires, aucun cordon à tirer ni, hélas! aucune
odeur de fricot pour seulement tromper l'estomac.
Eh bien! à vous dire vrai, monsieur, ce n'était pas tant Pimprenet qui
m'attirait, que son coq...
Oui. Pimprenet avait conservé un coq! C'était le dernier vestige d'une
basse-cour dont toutes les poules avaient servi depuis longtemps à faire
le pot-au-feu. On appelait ce coq Canrobert. C'était un nom guerrier, un
beau nom, qui convenait à l'oiseau des Gaules et rappelait à Pimprenet
ses campagnes.
Ce Canrobert, au fond de la cave, et privé de nourriture, n'était plus
que l'ombre d'un coq. Il avait perdu son plumage; sa crête était pâle et
lui tombait de côté comme un béret; sa fière queue d'autrefois: le
trognon d'un vieux plumeau fatigué par l'usage. Il grattait
perpétuellement, infatigablement, la terre et semblait proférer des
jurons pour n'y pas trouver quelque grainage oublié. Cet animal était
piteux. Mais, néanmoins, il chantait!... Le coq est bien l'emblème qui
convient aux Français, monsieur: jusque dans la pire des conditions, il
chante; et, sur le moment de trépasser, on peut croire encore qu'il est
de bonne humeur.
Canrobert avait tout perdu, sauf sa voix. Et cette voix, elle faisait du
bien non seulement à son maître malheureux mais même à tout le
voisinage. Un coq veuf? allez-vous m'objecter. Sans doute! et que
voulez-vous? N'ayant pas de succès récents à célébrer, ce coq veuf
chantait ses victoires passées. Il chantait aussi le lever, ou, plus
exactement, la descente du jour par le soupirail. Et quand la détonation
d'un obus nous faisait courber les épaules, le cocorico de Canrobert
semblait nous crier, comme on dit aujourd'hui: «Ne vous en faites pas! Y
a encore du bon!» Ah! monsieur, ce qu'on se contente de peu de chose
dans la misère profonde!
Mais ce n'est pas tout ça que je veux vous dire; c'est que ce coq, si
sympathique, et cependant si ruiné, excitait, oui, monsieur, excitait ma
convoitise et aussi celle de nombreuses personnes du voisinage, en nous
faisant penser à du bouillon de poulet!
Sa chair n'était rien; c'était entendu; mais il avait de l'os, et toute
sa décrépitude ne l'empêchait pas d'être un poulet.
Combien n'avaient-ils pas déjà fait des offres à Pimprenet! Mais le
concierge, en regardant avec amour son compagnon délabré, avait une
façon si lamentable de soupirer: «Le pauvre cher ami!...» que les larmes
vous en venaient aux yeux et que personne n'osait insister, malgré la
grande tentation.
Nous étions, il faut vous dire, aux plus beaux jours de la Commune. Un
matin que j'entrais chez l'excellent Pimprenet, je trouve le pauvre
homme complètement effondré et qui m'annonce que, par surcroît de
malheur, un mauvais plaisant l'a dénoncé comme Versaillais, sous le
prétexte qu'il a failli se faire tuer à Sébastopol et à Magenta et qu'il
a donné le nom de Canrobert à son coq. C'était révoltant: il n'y avait
pas plus brave homme que ce Pimprenet; il n'était guère en état de
comploter pour qui que ce fût.
--Il paraît, disait-il en sanglotant, que je fais chanter mon coq à ma
volonté et que par là j'entretiens un système de signaux avec
l'armée!...
--Écoutez, Pimprenet, lui dis-je, il faut vous sauver à tout prix de ce
guet-apens: fermez la maison, qui est vide; quittez votre cave: je vous
cacherai dans mon sous-sol.
--Quitter la maison, moi, concierge! s'écria Pimprenet, autant dire:
être déserteur en face de l'ennemi!... Et puis, ajouta-t-il, il y a
Canrobert.
--Canrobert, je m'en charge. Tenez, Pimprenet, voilà vingt francs, ce
n'est pas peu par le temps qui court: cédez-moi votre coq...
Il hésitait. Il était déchiré. Ses pauvres yeux d'honnête homme tendre
chaviraient. Cependant il gardait les vingt francs dans sa main. Il
avait faim, le malheureux!...
Moi, je sautai sur Canrobert. Il donnait déjà aux doigts la sensation
d'une volaille flambée. Je le fis disparaître, en le tenant par le cou,
sous ma jupe.
--Il se trahira, criait Pimprenet larmoyant et tremblant; vous ne
l'empêcherez pas de chanter...
--Que si! dis-je, étant dans la rue. Et, sous ma jupe, moi, qui n'ai
seulement jamais consenti à ôter la vie à une mouche, je tordais le cou
à un coq, à quel coq!... J'avais envie de son bouillon, monsieur!...
Eh bien, ma gourmandise n'a pas été satisfaite. Le bouillon de poulet
n'avait pas commencé d'embaumer mon petit réduit que le voisinage
accourait. Tout se sait, vous pense bien. Le coq de Pimprenet n'avait
pas pu disparaître par enchantement. Et c'était madame Une Telle qui se
mourait de la poitrine, et madame Une Telle dont l'estomac n'endurait
plus le pain, et un misérable blessé qui criait justement après une
tasse de bouillon, etc., etc. Des bouillons, il en a fourni, le pauvre
Canrobert! Et quand il n'y en avait plus, il y en avait encore!
J'allongeais avec de l'eau, pardi. Aux derniers servis, c'était de
l'illusion, à la tasse, que je versais, monsieur, il n'en est pas resté
pour moi.