La mère Vavin, âgée de plus de soixante-dix ans, si ordonnée, si propre,
si méticuleusement soigneuse de sa personne et de sa maison, n'en
était-elle pas arrivée à tout laisser aller autour d'elle à vau-l'eau?
Le pain traînait sur la table, après les repas; les nippes pendaient au
dos des chaises ou sur le lit; les casseroles de cuivre ne flamboyaient
plus; le feu, quelquefois, s'était éteint dans la cheminée, et, quoique
le froid piquât assez fort, elle n'y prenait seulement pas garde.
Qu'arrivait-il donc à la pauvre mère Vavin? Ah! tant de gens ont été
touchés par la guerre! On citait plus d'une personne devenue un peu
toc-toc dans le village. Cependant la mère Vavin ne déraisonnait pas.
C'était une tête solide et qui avait fourni ses preuves, et, bien
qu'elle eût, comme beaucoup d'autres, son fils en première ligne, elle
avait donné à plus d'une l'exemple d'un courage résigné, d'une foi sûre,
d'un espoir sans défaillance. Pas sa pareille pour connaître les plus
menus faits de la campagne, qu'il s'agisse d'un front ou bien d'un
autre, du secteur d'Alsace, de celui de Champagne ou de celui d'Artois:
son fils avait été un peu partout; par lui elle savait où le soldat est
quasi noyé dans l'eau inépuisable, là où il s'enlise dans la boue, là où
il a la rare surprise de trouver un terrain qui permette d'améliorer son
sort. Son fils jugeait de tout; il avait de l'instruction. Dans la vie
civile il remplissait les fonctions d'instituteur.
C'était sa fierté, son honneur, ce fils, ce Baptiste, qu'elle,
ignorante, ancienne fille de ferme, avait élevé jusqu'à enseigner les
autres.
Était-ce donc à parler de lui, de ses galons de caporal, puis de son
court petit galon de sergent, qu'elle employait ses journées dérobées
aux soins du ménage? Non. Elle avait d'abord passé une partie de ses
journées chez la veuve Ploquin, sa voisine, qui savait écrire; et, par
l'intermédiaire de la veuve Ploquin, elle s'entretenait avec son fils en
lui posant des questions sur tout ce qui le concernait, lui, et en le
tenant au courant des affaires du village.
C'était sa consolation, toute sa vie, désormais: converser de loin, par
correspondance, avec son fils.
Seulement, à la longue, la veuve Ploquin s'était un peu fatiguée
d'écrire. Alors la mère Vavin avait eu recours à un gamin de l'école
primaire, à un élève même de Baptiste; mais le petit écrivait vraiment
mal, avec difficulté et étourderie, sans comprendre rien de ce qu'on lui
dictait et bouleversant les mots et les idées; en outre, il fallait lui
donner à chaque fois deux sous. Et puis la mère sentait aussi, au fond
d'elle-même, quelque chose qui restait inassouvi par les soins de la
veuve Ploquin ou du petit élève. Elle fut un certain temps à s'en rendre
compte et à le préciser. Un jour, elle abandonna tout, sa maison, la
marmite et la bûche du foyer, les caquetages au pas de la porte. Elle se
cacha.
On pénétrait chez elle; on voyait l'insouciance étalée, le désordre;
mais on ne voyait pas la mère Vavin. On l'appelait; la mère Vavin ne
répondait pas. Et tout à coup, on la voyait sortir, le teint enluminé,
les yeux hors de la tête:
--Ah ça! mais où étiez-vous donc, la mère Vavin?
--Eh! pardi, j'étais là, répondait-elle.
Aussi, le bruit se répandit qu'elle avait reçu un coup de marteau.
Voici ce que faisait la mère Vavin.
Elle montait dans son grenier, avec un petit livre de classe
élémentaire, un cahier de papier, une plume et de l'encre. Elle n'avait
jamais ouvert, de son propre mouvement, un livre, ni touché une plume;
et l'encre noire, sitôt répandue par la maladroite, lui faisait peur.
Mais elle se souvenait d'avoir vu, maintes fois, son fils faire le
maître d'école. Alors, aidée de la mémoire de Baptiste et des conseils
qu'il avait tant de fois répétés devant elle aux enfants, aidée surtout
de la force miraculeuse que peut produire un grand amour, la mère Vavin,
de sa main de soixante-dix ans, traçait des bâtons, s'escrimait aux
«pleins et déliés», s'acharnait à l'«écriture cursive», après avoir sué
sang et eau à apprendre à lire, tant mal que bien.
Personne ne se fût avisé d'aller la troubler dans l'endroit où elle
s'était réfugiée, et, en cet endroit, elle passa des jours entiers, des
semaines, de longs mois. Pour elle, rien de ce qu'elle avait accompli
durant sa vie n'approchait en difficulté de la tâche insensée qu'elle
s'imposait là; mais aussi, en revanche, plus son effort était
inimaginable et grand, plus puissant était le contentement intérieur
qu'elle éprouvait. Sans doute il s'écoulerait un temps démesuré avant
qu'elle ne pût correspondre avec Baptiste, mais le sergent ne se faisait
pas faute de lui dire que, sur la durée de la guerre, il ne fallait pas
se faire d'illusion; et, si lui, le brave garçon; consentait bien à
endurer les douleurs de la vie de combattant, comment donc
manquerait-elle de patience, elle, la vieille écolière, dans son
tranquille grenier?
Et, en attendant, elle continuait à utiliser tous les gens savants du
village, le soir venu, à la chandelle, pour faire parvenir là-bas, dans
ce sinistre secteur de ..., son amoureux bavardage de mère. «Attends un
peu, pensait-elle, tout en dictant, quand je pourrai écrire de ma main,
voilà une chose que je tournerai autrement!» ou bien il y avait de ces
tendresses qu'elle se faisait une pudeur d'exprimer, sans savoir
pourquoi, devant des personnes étrangères.
--Mais vous avez de l'encre plein les doigts, la mère Vavin, comme un
clerc de notaire?...
--Oh! c'est que j'ai rangé tantôt des affaires à Baptiste!...
Un beau jour, enfin,--il y avait bien neuf ou dix mois qu'elle
peinait,--elle crut pouvoir se hasarder à écrire une lettre à son fils.
Son vieux coeur battait. Le tremblement dans les «pleins et déliés» oh!
il ne fallait pas s'arrêter à ce détail. L'important était qu'elle
allait s'adresser sans intermédiaire à son «poilu». La première fois,
elle n'y put parvenir, non qu'elle fût inhabile à tracer les caractères,
mais parce que ses yeux se mouillaient, et elle ne sut que pleurer sur
son papier.
Puis, elle se trouva en face d'un mystère. Par l'intermédiaire des
personnes étrangères, elle avait jusqu'ici adopté une sorte de langage
qui n'était pas celui de son coeur intime. Même en parlant, autrefois, de
vive voix, à Baptiste, quand le cher enfant n'était pas à demi enterré
comme aujourd'hui, elle lui parlait sans être agitée par la vague
profonde qui la secouait à présent. De sorte que, bouleversée par les
habitudes prises, d'une part, par l'accroissement de tendresse et le
besoin nouveau de pitié, de l'autre, et aussi par un phénomène qu'elle
ne s'expliquait pas, bien entendu, et qui rend si difficile l'expression
de la pensée par l'écriture, la pauvre vieille se trouvait toute
déchirée et impuissante. Il fallut triompher encore de cet obstacle;
elle s'obstina; elle crut en triompher et s'imagina un moment enfin
saisir sa joie. Elle avait écrit la lettre. Elle ne pouvait pas la
relire, mais elle l'avait faite; et son effort surhumain la leurrait sur
la réussite. Elle ne dit mot à personne et alla, quasi ivre, jeter la
lettre à la boîte.
Son fils lui répondit plus rapidement qu'il n'avait coutume de le faire.
Elle crut pouvoir le lire, car il s'agissait d'un billet très court;
mais elle était trop émue, et elle confia le papier au premier gamin
rencontré:
«Ma chère vieille maman,
«Je t'écris vite, car tu m'as rempli d'inquiétude. Est-ce toi qui
m'adresses une drôle de lettre datée du 20 de ce mois? Je ne te
reconnais pas. On dirait que c'est quelqu'un qui m'écrit pour me faire
croire que tu es en bonne santé; mais, c'est bizarre, je n'ai pas
confiance en ce galimatias et j'écris, en même temps qu'à toi, à M. le
maire pour savoir sérieusement comment tu vas.
«Fais-moi répondre courrier par courrier, ma bonne chère maman. Ici, «on
ne s'en fait pas», comme nous disons; mais ça pète bougrement fort
au-dessus de nos têtes. N'augmente pas mon malaise en me causant du
tourment à propos de toi...
«Entre parenthèses, à qui diantre t'es-tu confiée pour me confectionner
pareil gribouillage? A coup sûr, pas à la veuve Ploquin, qui écrit très
lisiblement! Et j'espère bien, fichtre! que ce n'est pas non plus à l'un
de mes élèves!...»