Une après-midi de juillet, vers trois heures,--je me souviens de ces
détails comme si cela datait d'hier,--nous jouions, ma petite cousine
Antoinette et moi, sur un tas de sable, au milieu de la cour des
communs, lorsqu'on sonna à la porte jaune. C'était une porte donnant sur
un chemin privé, en pleine campagne. Lorsqu'il venait des visites on
n'entrait pas par là, de sorte que nous nous amusions quelquefois à
ouvrir nous-mêmes. Et nous courûmes à la porte, à qui arriverait le plus
vite.
Il y avait derrière cette porte un homme inconnu de nous, qui eut l'air
excessivement surpris de voir ouvrir par des enfants; nous sentions bien
cela, Antoinette comme moi, et nous en avons souvent reparlé plus tard:
dès que la porte fut entre-bâillée, cet inconnu regarda devant lui, à
hauteur d'homme, cherchant quelqu'un de ses pareils; il avait les yeux
déjà assez bizarres, mais, quand il dut les abaisser sur nous, ils
devinrent bien plus singuliers encore; je n'ai jamais vu un paysan avoir
l'air si embarrassé. L'inconnu nous dit:
--C'est bien ici la propriété de madame Planté?
Nous fîmes signe que oui. Il insista:
--C'est bien Courance, ici, que ça s'appelle? Y a-t-il quelqu'un à la
maison?
A ce moment nous entendîmes s'ébrouer un cheval et nous aperçûmes,
derrière l'homme, une charrette attelée à une pauvre bête écumante et
soufflante, et un autre homme, debout, que nous n'avions non plus jamais
vu. Celui-ci était plus jeune que l'autre, mais il avait l'air
exactement aussi embarrassé, ce qui faisait qu'il lui ressemblait, et,
dans notre idée, l'un devait être le fils, l'autre le père. Ils se
regardaient d'un air de connivence, et ils regardaient au-dessus de
nous, espérant que quelqu'un de grand apparaîtrait. Moi, je restais
stupide. Antoinette, qui avait plus de décision, courut à la cuisine, et
Fridolin, le domestique, parut enfin. Il sortit et referma derrière lui
la porte de la cuisine afin d'y maintenir la fraîcheur. Il vint à la
porte jaune, sans se presser, selon sa coutume, et dit tranquillement,
s'adressant aux deux hommes et levant sa casquette:
--Salut, messieurs, qu'y a-t-il pour votre service?
Par là nous comprîmes que Fridolin, lui non plus, ne connaissait pas ces
deux hommes, ce qui, dans un pays, est une chose peu ordinaire. Il
fallait donc qu'ils vinssent de loin. Les deux inconnus touchèrent leur
casquette et firent des yeux encore plus étranges que lorsque nous
avions ouvert; et pourtant, Fridolin, lui, était à leur hauteur. Ils ne
connaissaient pas Fridolin et ils lui chuchotèrent des mots à l'oreille.
Après quoi, et d'un seul coup, Fridolin, qui avait le teint animé,
devint blanc comme un linge, et nous saisissant par la main, Antoinette
et moi, nous dit, d'une voix toute changée:
--Allez jouer, monsieur Henri, allez jouer, mademoiselle Antoinette; pas
là, pas là: dans le jardin du fond; c'est Madame qui m'a ordonné de vous
le dire, allez tout de suite!... allez vite!...
Et ses deux mains tremblaient pendant qu'il nous disait cela. Antoinette
me dit aussitôt qu'il nous eut lâchés:
--Sa main tremble comme une machine à battre le blé.
--Viens, dis-je à Antoinette, derrière les lilas de la boulangerie...
Bien entendu nous n'allions pas, après ce que nous avions vu, nous
réfugier dans le jardin du fond, et d'autant moins qu'il était clair que
ce n'était pas du tout «Madame», c'est-à-dire la tante Planté, qui avait
ordonné cela. Il y avait, non loin de la porte jaune, un four à cuire le
pain, que l'on nommait la boulangerie, et qui était dissimulé derrière
des massifs de lilas assez épais, mais rongés à cette époque par les
mouches cantharides; en nous faufilant entre les arbustes, nous
pouvions, sans être aperçus, voir ce qui se passait dans la cour.
--Es-tu bien? dis-je à Antoinette.
--Pas très bien, me dit-elle, parce que j'ai marché dans du je ne sais
quoi...
--Ah! dame! fis-je d'un ton résigné à en endurer de toutes sortes pour
assister à de graves événements.
Et je grimpai sur les branches d'un vieil arbre mort, étouffé par les
lilas.
Une chose qui nous étonna plus que ce qui s'était passé déjà, fut de
voir apparaître par la porte de la cuisine, la tante Planté avec le père
d'Antoinette, et le frère de celui-ci, que l'on appelait l'oncle Paul.
Ils ne pouvaient pas être informés de ce qui se passait à la porte
jaune, puisque Fridolin, après nous avoir quittés, était retourné
directement vers les deux hommes et leur charrette. A cette heure-ci,
aussi, le père d'Antoinette faisait toujours la sieste; comment était-il
là, debout, par une chaleur pareille, et venant, pour ainsi dire,
au-devant de deux paysans inconnus et d'une charrette?... Il est vrai
que tout le monde, au déjeuner, avait été si nerveux! et les jours
précédents, donc, c'est-à-dire depuis que l'oncle Jean était arrivé à la
maison!... Mais toutes les fois que l'oncle Jean venait à la maison,
c'étaient les mêmes histoires. Entre l'oncle Jean et ses deux frères, et
toute la famille d'ailleurs, ça ne marchait pas, c'était évident. Mais
il était pourtant parti la veille au soir, l'oncle Jean...
Antoinette me dit:
--Henri, as-tu remarqué que la tante Planté a demandé hier soir à
Fridolin: «Il est bien parti, au moins?...» Fridolin a répondu: «Au trot
de ma jument, je sommes arrivés en gare un quart d'heure avant le
train.»
--Oui. Eh bien?
--Eh bien, pour moi, la tante avait peur qu'il ne parte pas... Et
pourquoi a-t-elle dit «il» et non pas «monsieur Jean» comme on
l'appelle, d'ordinaire?...
--Est-ce que je sais, moi? Tais-toi donc. Voilà toute la famille à
présent qui débouche de la cuisine. Ils en ont des têtes!
Le plus stupéfiant était que presque toute la famille, réunie dans cette
cour où elle avait peu coutume de mettre le pied, faisait comme si elle
se trouvait là par hasard, s'arrêtait même à contempler nos châteaux de
sable; le père d'Antoinette ne se pencha-t-il pas pour regarder par
l'ouverture d'un de nos monuments et faire signe à la tante Planté, qui
ne semblait pourtant fichtre pas avoir envie de plaisanter, que le vide
était fort bien ménagé à l'intérieur et que l'on voyait le jour à
travers. S'il n'eût pas été si préoccupé ou si nerveux, je suis bien sûr
qu'il ne se fût pas arrêté à remarquer cela!
Il touchait ainsi le bras de la tante Planté, lorsque Fridolin s'avança
vers eux, les joignit, et, en ôtant sa casquette complètement, ce qu'il
ne faisait jamais, il leur dit quelques paroles. Immédiatement l'oncle
Paul se colla littéralement à eux, pour entendre ce que disait Fridolin;
et ma grand'mère, qui avait sans doute entendu, s'enfuit à la cuisine en
poussant un cri et levant les bras. La tante Planté en avant, l'oncle
Paul, l'oncle Planté et mon grand-père venant par derrière, se
dirigèrent vers la porte jaune. Là, nous cessâmes de les voir, mais nous
entendîmes des cris. Et, au bruit, on dut venir aussi de la ferme
voisine, ou des champs, car nous distinguions très bien le murmure d'un
attroupement et la voix aiguë et plaintive des paysannes.
--Henri! dit au-dessous de moi Antoinette.
--Quoi?
--J'ai peur.
--Peur de quoi? Tu es folle...
J'avais aussi peur qu'elle. Je le dissimulai autant que possible en
grimpant un peu plus haut dans mon arbre mort. Tout à coup, l'idée me
vint qu'il était inconvenant d'être juché ainsi sur une branche, que mon
attitude n'était pas en rapport avec ce qui se passait. Je dégringolai
aussitôt. Dès que je fus à terre, Antoinette vint se blottir contre moi
et je fis une chose insolite, car je n'étais pas tendre ni caressant: je
l'embrassai. Elle ne s'en étonna même pas et fut bien aise de sentir
quelqu'un tout près d'elle.
Alors nous entendîmes se déchirer la jointure des vantaux de la porte
cochère dont l'on n'usait presque jamais; on l'ouvrait sans doute pour
faire entrer la charrette. Cependant la charrette n'entra pas, et nous
vîmes Fridolin et le métayer voisin, nommé Pidoux, qui portaient un
paquet blanc d'aspect lourd et qu'on eût pu prendre pour du linge
fraîchement lavé à la rivière; mais ils n'auraient pas mis tant
d'attention à porter du linge. Fridolin et Pidoux marchaient en rythmant
leurs pas: une, deux, une, deux. C'était solennel et impressionnant. Et
ils n'entrèrent pas avec leur fardeau par la porte de la cuisine, mais
ils firent le tour du pavillon pour pénétrer probablement par le perron
et le vestibule. Toutes les bonnes étaient sorties, agglomérées et
figées à la porte de la cuisine: quand l'objet passa, elles se
signèrent, et quelques-unes, Françoise, la cuisinière et la Boscotte,
pleuraient déjà. Je dis à Antoinette:
--C'est quelqu'un qui est mort.
Antoinette me répondit:
--Oui, mais ce n'est pas un mort ordinaire.
Derrière Fridolin et Pidoux, à notre grande surprise, nous vîmes les
deux hommes de la charrette portant un autre objet enveloppé aussi de
linge blanc et qui semblait plus léger; les deux hommes rythmaient le
pas tout comme Fridolin et Pidoux, ce qui donnait un même caractère de
gravité à ce transport. Derrière, toute la famille reparut, l'oncle
Planté, mon grand-père, le père d'Antoinette et son frère Paul, la tante
Planté, la mère Pidoux, sa fille aînée nommée Valentine et une autre
fermière. Tous marchaient comme à un enterrement.
Puis apparut dans la cour vide ma pauvre grand'mère, qui s'était enfuie
au premier moment en levant les bras au ciel; elle cherchait, elle
regardait au loin, en mettant sa main sur son front, en abat-jour, et
nous l'entendîmes qui disait à la Boscotte:
--Et dire que ce sont les enfants qui ont ouvert!... Où sont-ils, où
sont-ils, mon Dieu?...
Et la Boscotte lui répondait:
--Ne vous faites pas un mauvais sang inutile, madame Fantin; c'est
Fridolin qui les a vite dirigés sur le jardin du fond...
Dès que grand'mère fut rentrée, nous courûmes, Antoinette et moi, au
jardin du fond; il nous semblait que nous n'avions pas autre chose à
faire. Le temps nous parut long, et d'autant plus que nous n'osions pas
jouer ni, par une étrange pudeur d'enfants, parler de ce que nous avions
vu. Notre inertie et notre réserve nous incommodaient. Noms entendîmes
ouvrir la grille de fer, et vîmes le cabriolet s'éloigner au grand trot
sur la route de Beaumont: quelqu'un de la famille allait à la ville.
Environ une heure après, il revenait suivi d'une autre voiture. Nous
vîmes aussi sur la route deux gendarmes à cheval. Et, au moins cinq ou
six fois, on sonna à la porte jaune. Vers le soir, Fridolin vint à la
pompe; il arrosa les légumes et versa de l'eau dans le petit bassin
réservé aux abeilles; nous restâmes tapis tout au fond du jardin où il
nous avait dit de nous tenir, au bout d'une longue allée bordée de
lavandes; nous ne nous étions pas approchés de lui; il ne chercha pas à
s'approcher de nous et ne nous dit pas un mot de loin. Cependant nous
commencions à nous rassurer, parce que Fridolin continuait, malgré ce
qui était arrivé, à faire sa besogne de tous les jours.
Il n'y eut d'ailleurs rien de changé au dîner, si ce n'est qu'on voyait
que tout le monde avait pleuré, mais en somme tous étaient plus
tranquilles qu'au repas de midi et qu'à tous ceux des jours précédents,
surtout depuis les deux jours que l'oncle Jean avait passés à Courance.
Oui, comparativement, tous semblaient calmés. Oh! le repas de midi et
surtout le dîner de la veille auquel assistait encore l'oncle Jean!...
Je le revois encore, le malheureux. Il était plus jeune que ses deux
frères, il n'avait pas trente-cinq ans, et il était le plus grand de la
famille; il était immense; il passait pour «très beau garçon». Longtemps
il avait été le benjamin de sa tante Planté comme de sa mère; nous
savions que c'était un enfant gâté. Nous savions aussi que, depuis
plusieurs années, il «s'était lancé dans des affaires d'argent»; il
«faisait de la banque» à Saint-Aigremont, une petite ville de
l'arrondissement. Nous ne savions pas trop ce que c'était que de «faire
de la banque», sinon que c'était un métier que ses parents jugeaient
dangereux et qui leur avait coûté déjà beaucoup d'argent, ainsi qu'à la
tante Planté et à bien des petites gens du pays. Aussi voyait-on arriver
l'oncle Jean du plus mauvais oeil; chacune de ses visites était le signe
d'une catastrophe; après qu'il était reparti, on retranchait, pendant
des mois quelquefois, un plat aux repas; chacune de ces dames disait:
«Je me passerai de robe neuve encore cette année...» Mais le plus grave
avait été quand la tante Planté avait dû «vendre de la terre»! Oh! oh!
cela avait fait une «journée historique», comme on disait à Courance, et
que des enfants, si jeunes que nous fussions, devaient garder toujours
présente à la mémoire!
Eh bien! cette journée n'était rien à côté de ce qu'avaient été les deux
derniers jours. Personne ne mangeait plus; ce n'était vraiment pas la
peine de se mettre à table, où l'on était si gêné à cause de nous; mais
on eût dit que la famille s'astreignait à cette heure de silence par un
besoin instinctif de repos entre des combats acharnés. On avait même
fait venir de Beaumont M. Clérambourg, un homme de grand sens, qu'on
consultait dans les embarras tout à fait difficiles, et M. Clérambourg,
dont la parole était si rare, si recherchée, et la figure si glaciale,
s'était enfermé avec toute la famille dans le salon, pendant trois
grandes heures. Antoinette, qui ne croyait pas si bien dire, m'avait
confié:
--Vois-tu, c'est le Jugement dernier...
C'était encore l'oncle Jean qui, de tous, paraissait le moins agité; il
était très abattu, très triste, assurément, mais il se tenait encore
bien, et il mangeait aux repas, lui. Il trouvait même le moyen de nous
dire, à nous les enfants, des choses drôles, car il avait toujours eu
l'esprit comique. Il nous amusait et nous l'aimions bien.
Enfin, le dîner où nous en étions se passa assez tranquillement. Il y
avait l'apparence d'une détente. Grand'mère seule n'y assistait pas.
L'oncle Paul et le père d'Antoinette parlèrent à mots couverts, mais
prononcèrent à plusieurs reprises les noms du juge de paix de Beaumont,
M. Touchard, et de M. le curé; grand-père fit allusion à une «note aux
journaux»; ce fut tout. La Boscotte vint dire un mot à l'oreille de la
tante Planté qui lui confia une clef. Quand on ouvrait la porte pour le
service, il venait une odeur de sucre brûlé; nous crûmes qu'il y aurait
au dessert une crème au caramel, mais il n'y en eut pas. L'oncle Planté
s'informa de l'état de Valentine Pidoux; on lui dit qu'on avait dû la
mettre au lit et qu'elle «claquait encore des dents». La tante Planté se
leva, avant le dessert; le père d'Antoinette lui dit: «Non, non, je ne
permettrai pas: finissez de dîner, je vous prie, c'est moi qui irai
relever la bonne maman...» Mais la tante refusa en disant: «Laissez-moi,
c'est l'affaire des femmes.» Une minute après parut ma pauvre grand'mère
qui ne cessait pas de pleurer. Elle se mit à table; on lui apporta un
bouillon, mais elle dit: «C'est impossible. Ça m'étrangle...» Et elle se
leva pour se retirer; plusieurs de ces messieurs quittèrent la table en
même temps. Avant que la porte ne fût refermée derrière eux, nous
entendîmes grand'mère qui ne pouvait se contenir et qui s'écriait dans
le corridor:
--C'est vous qui l'avez tué!... Vous l'avez tué!... Vous êtes des
assassins!...
L'oncle Planté et mon grand-père, qui étaient demeurés à table,
haussèrent les épaules en même temps. Celui-ci dit:
--La malheureuse perd la tête.
--On la perdrait à moins, dit l'oncle Planté.
On entendait dans les corridors les servantes aller et venir sur leurs
chaussons; leur pas assourdi et précipité, et le mouvement de tempête de
leurs jupes avaient je ne sais quoi de sinistre. En venant desservir, la
Boscotte, branlant son bonnet, prononça:
--Les chiens qu'on ne peut pas faire taire!... Ne manquait plus que ça,
Dieu de Dieu!...
En effet, les chiens hurlaient dans la ferme. Je me souviens
qu'Antoinette tombait de sommeil. On nous envoya coucher. Elle se
réveilla dans le corridor, à cause de cette odeur de sucre brûlé qui
emplissait toute la maison, et, en passant devant une porte par où
l'odeur semblait venir, Antoinette se mit à courir de toutes ses forces
jusqu'à la chambre où nous couchions en compagnie de grand'mère, et, là,
elle s'enfonça, la tête dans ses draps, comme si elle eût été poursuivie
par un objet d'épouvante.
Mais, dix minutes après, nous dormions comme si rien ne se fût passé.
Le lendemain, on ne nous éveilla pas. Il était certainement plus de midi
lorsque la Boscotte entra dans notre chambre; et nous remarquâmes tout
de suite que le lit de grand'mère n'était pas défait, ce qui nous
rappela la grande perturbation de toutes choses. La Boscotte avait la
bouche cousue; on lui avait sans doute si bien défendu de nous parler de
l'événement, qu'elle s'obligeait à ne pas souffler mot, de peur qu'en
ayant prononcé un, tout le reste ne s'échappât. On entendait par toute
la maison les portes et les fenêtres claquer comme s'il y eût eu
quarante personnes et un branle-bas extraordinaire. La Boscotte
consentit à nous affirmer qu'il n'y avait pas une âme à la maison,
hormis la cuisinière qui était restée seule avec elle, et Valentine
Pidoux, à la métairie.
--Alors, qu'est-ce qui fait claquer les portes?
--C'est le vent... Madame a ordonné d'ouvrir tout.
Antoinette vint me dire à l'oreille:
--C'est pour l'odeur du caramel... La tante veut qu'elle soit partie
quand tout le monde rentrera.
--Rentrera d'où?
Elle haussa une épaule en essuyant sa petite frimousse blonde qu'elle
venait d'éponger.
Quand nous descendîmes, nous vîmes en effet toutes les portes et toutes
les fenêtres ouvertes; il faisait beaucoup moins chaud que la veille; un
orage avait dû éclater pendant la nuit, et un grand courant d'air,
balayant tout, fermait soudain violemment une porte mal calée. La
Boscotte, trottinant de-ci de-là, roulait des fauteuils et poussait des
meubles contre les battants agités. Et elle avait dit vrai: la maison
était complètement vide.
Nous errions, Antoinette et moi, dans le corridor et dans les pièces,
incertains si nous devions être offusqués ou fiers que l'on nous eût
laissés là, seuls avec la Boscotte et la cuisinière; Antoinette me dit:
--A l'enterrement de ma pauvre maman, on m'a fait une petite robe noire
pendant la nuit, et je suis allée à l'église comme les grandes
personnes...
--C'était ta maman, lui dis-je; aujourd'hui c'est seulement l'oncle...
Elle mit son index devant sa bouche et fit:
--Chut!...
Je lui demandai:
--Est-ce que tu crois qu'il a été victime d'un accident de chemin de
fer?
Elle haussa encore l'épaule, tout en allant et venant dans les corridors
et les pièces béantes, ses cheveux blonds ébouriffés par les courants
d'air. Je voyais bien que son envie était d'entrer dans la chambre d'où
venait, la veille, l'odeur de sucre brûlé, mais elle ne voulait pas le
faire avec moi. Je simulai une sortie; je lui annonçai que j'allais au
jardin, et je me cachai à un détour du corridor:
--Je te rattrape, me dit-elle.
Je la vis se diriger tout droit vers la chambre dont la porte était
ouverte comme les autres, mais par où nous n'avions regardé ni elle ni
moi, parce que nous nous surveillions. Elle n'osa pas y pénétrer tout
entière; son buste seulement disparut, penché du côté où devait se
trouver le lit; je ne voyais que l'extrémité de sa natte, ses deux
jambes nues et une de ses petites mains, crispée par l'attraction
inavouée de l'horrible, qu'elle éprouvait dès cet âge, comme une femme.
Elle se retira d'ailleurs promptement, et c'est moi qui fus surpris par
elle, et nous fûmes aussi confus l'un que l'autre. Mais elle n'était pas
femme à demeurer embarrassée; elle me dit:
--Oh! il n'y a pas de mal! Tu peux voir aussi bien que moi: on a tout
nettoyé, tout arrangé.
On avait ordre de nous faire déjeuner, tous les deux, seuls, avant que
la famille ne fût de retour. La Boscotte, en nous servant, nous
regardait, avec des yeux stupéfaits, parce que nous ne nous informions
de rien, nous d'ordinaire assez curieux, comme tous les enfants.
Françoise, la cuisinière, elle-même, vint nous contempler un instant,
les poings sur les hanches, comme si nous étions extrêmement
intéressants. Puis, elle joignit les mains, leva les yeux, hocha la
tête, avec une attitude lamentable, et se retira. Nous entendîmes
qu'elle disait à la Boscotte par la porte entre-bâillée:
--Ils ne disent rien, mais ils n'en pensent pas moins...
Puis, tout à coup, parut, à la porte donnant sur le jardin, la tête
hésitante de Valentine Pidoux. Les deux femmes, en l'apercevant,
rentrèrent dans la salle à manger et se précipitèrent, chacune un doigt
sur la bouche: «Chut!... Chut!...»
--Eh bien! quoi, fit Valentine, c'est-il que je dis quelque chose? C'est
pas pour parler que je viens; mais, toute seule, à la maison, la peur me
prend, c'est plus fort que moi...
--Allons, tais-toi, Valentine! C'est-il madame qui commande ici, oui ou
non? T'as bien eu connaissance des ordres?
--Oui, j'ai eu connaissance des ordres, mais y a manière de parler: plus
souvent que je me fais comprendre!...
Françoise ouvrit la porte; la Boscotte poussait Valentine qui ne pouvait
contenir ses épanchements. Avant qu'elle fût dehors, elle dit, à
mi-voix:
--C'est-il vrai qu'y en a plus d'un ici qui s'attendait à le voir
rapporté en morceaux?
--Ce qu'y a de sûr, dit Françoise, c'est que la chouette avait chanté...
--La chouette, la chouette! dit Valentine, mais paraîtrait qu'on
l'aurait obligé en conseil de famille à se faire justice? Sans quoi
c'était le déshonneur...
La porte fut refermée sur ces mots. Nous restâmes tous les deux, muets,
Antoinette et moi. Nous n'avions pas grand appétit. Comme toutes les
fois que les parents ne mangeaient pas avec nous, nous faisions des
bonshommes avec de la mie de pain. Par la porte du dehors, arriva encore
une fois cette exaltée de Valentine Pidoux. Elle entra comme une bombe,
et dit:
--Il faut au moins que je les embrasse, avant de m'en aller, ces chers
petits anges!
Elle nous embrassa et se planta là, devant nous. Évidemment, elle
enrageait d'apprendre si nous savions quelque chose. Tout à coup,
Antoinette prit mon couteau, l'unit au sien par le manche, dans sa main,
formant ainsi une double lame parallèle, espacée par la largeur de la
virole, et elle le fit courir vivement sur un de nos bonshommes en mie
de pain, qui eut la tête et les jambes coupées. Et faisant cela, elle
disait tranquillement:
--Voilà le train qui arrive, touc et touc!... touc et touc!... et puis
zic, zic!... ça y est...
Valentine devint blême et marcha à reculons jusqu'à la porte. Elle avait
eu bien envie de nous apprendre quelque chose, mais elle était terrassée
de voir que nous en savions autant qu'elle.
Et nous, Antoinette et moi, je ne sais trop comment ni pourquoi, devant
ce bonhomme en mie de pain coupé, nous nous mîmes à pleurer, ce que nous
n'avions pas fait encore.