LES SIX JOURS

Parti le 2 août comme sous-lieutenant de réserve, Noël Radeau avait

aujourd'hui, en même temps que sa trentième année, le grade de chef de

bataillon, la Légion d'honneur et la Croix de guerre à trois palmes, le

tout rudement gagné. Depuis onze mois il n'était pas sorti de son

secteur, perpétuellement bombardé.

Il avait six jours de permission. Et il arriva dans sa petite ville

heureux à ne pas croire à son bonheur.

A sa femme, à ses parents, à toute la famille, aux amis de la famille, à

ses ennemis même, aux autorités locales de tout bord, et jusqu'aux

étrangers nouvellement installés dans la ville par le fait des hôpitaux:

médecins-majors, chirurgiens, gestionnaires, pharmaciens, infirmières,

le tout jeune commandant Radeau, paré du prestige de ses batailles,

d'une blessure qui l'avait failli tuer au lendemain de la Marne, et de

son trop juste avancement, apparut comme un élément de curiosité dont on

avait grand besoin, et souleva, comme il était naturel, un enthousiasme

absolument général.

Ni le premier, ni le deuxième, ni le troisième jour, ni le quatrième, le

commandant n'eut un franc quart d'heure de grâce; on venait dès le matin

à sa porte, et chaque après-midi et chaque soir étaient consacrés à

faire honneur à tout le monde.

Quand la cinquième journée de son congé tomba, le commandant Radeau dit

à sa jeune femme:

--Écoute, Juliette, voilà la première fois, depuis les débuts de la

campagne, que je me sens fourbu, mais, là, totalement fourbu! Que

faire?... J'avais besoin d'un peu de repos: fais-moi porter malade, je

t'en prie! Je vais me coucher...

--C'est impossible, ici, dit Juliette; mais prenons le train pour Paris;

nous y serons tranquilles une bonne nuit et une bonne journée: à Paris,

je ne vois guère d'indispensable, en fait de corvée, qu'une petite

visite à la tante Alphonse...

Le commandant et sa femme partirent subrepticement pour Paris le soir

même. Deux heures de train, un confortable hôtel à l'arrivée. Ils

restèrent au lit jusqu'au lendemain soir, 5 heures. Cela, du moins,

c'était gagné.

Juliette a prévenu la tante Alphonse que son glorieux mari et elle

s'invitaient à dîner, mais à la condition qu'il n'y eût personne: Noël

était excédé par les compliments et les questions, durant les quelques

jours passés chez ses parents; il repartait demain matin pour le front;

il implorait pour ses dernières heures un calme absolu: «C'est bien

entendu, chère tante, _ab-so-lu_!»

Que l'on sut gré à la tante Alphonse d'avoir tenu compte de la

recommandation! On la trouva toute seule chez elle. C'était le néant: le

rêve!

--Un peu de retard, dit la tante, le rôti sera brûlé!...

--Mais il sera chaud! dit le commandant, c'est tout ce que je demande...

et puis nous avons la soirée à nous!...

Inévitablement, il fallut bien parler de la guerre, mais, quel que fût

l'honneur que la tante Alphonse tirât de son neveu, la guerre, pour

elle, c'était surtout le peu qu'elle en ressentait personnellement;

c'était le souvenir de Bordeaux en 1914; c'étaient quelques visites aux

hôpitaux, la compassion qu'inspirent les deuils. Paris plongé dans

l'obscurité le soir, l'appréhension des zeppelins et la gloire que son

cher neveu répandait sur toute la famille. Innocent et inoffensif, tout

cela, comme on le voit; et le commandant s'amusa plutôt d'entendre les

«récits de guerre» de son excellente tante.

A peine au dessert, le timbre de la porte d'entrée retentit. La femme de

chambre vint à l'oreille de sa maîtresse, qui dit: «Faites entrer au

salon.» Le commandant eut une imperceptible grimace. «Ce n'est rien, fit

la tante Alphonse, ce sont les Tahouët qui viennent me souhaiter le

bonsoir un instant: ils sont si discrets! et ils s'éclipsent...»

Avant de se lever de table, on avait réentendu deux fois le timbre. Des

regards s'étaient croisés entre la maîtresse de maison et sa domestique.

Le commandant blêmissait. Il dit:

--Ma chère tante, je dois vous avouer que je ne me sens pas tout à fait

bien. La guerre, voyez-vous, quoi qu'on dise, c'est fatigant pour ceux

qui la font... Je repars demain à la première heure; quelques instants

de calme assuré pour moi, ce n'est ni plus ni moins, savez-vous, que

trois mois de vacances!...

--Ah! Noël, vous ne me ferez pas l'affront de vous retirer! Vous savez

que ma maison est sévèrement tenue à l'abri des fâcheux: il y a là

seulement deux ou trois personnes à qui, tantôt, au hasard d'un

téléphonage, je n'ai pu cacher la joie que j'allais avoir ce soir

d'embrasser mon brillant neveu. Vous qui ne flanchez pas devant

l'ennemi, vous n'allez pas avoir peur, j'imagine!...

Les «deux ou trois personnes» étaient déjà huit. En moins d'un quart

d'heure il en arriva quatre fois autant. Le commandant, surpris sans

armes, était cerné par l'ennemi. «L'attaque de nuit!» dit-il à sa femme.

Il avait trop coutume de faire face au péril pour ne pas présenter bonne

figure. Allons! il fallait sacrifier encore ces chères heures de repos

dans une maison tiède et abritée, et qu'il convoitait depuis tant de

mois!

Des compliments, des félicitations hyperboliques auxquelles il fallait

répondre modestement, un peu hypocritement tout de même: «Mais non!...

Mais, à part quelques grandes batailles, qu'est-ce que nous faisons, si

ce n'est de nous détruire sur place?...» Il disait cela avec sa bonhomie

de héros charmant, et il s'apercevait qu'en effet il y avait des gens

qui croyaient qu'il ne faisait pas grand'chose.

Un vieux monsieur l'accapara pour lui parler de Magenta, de Solferino,

des mitrailleuses de 70. Trois dames se suspendaient à sa manche pour

lui arracher son opinion sincère sur le haut commandement. Un jeune

malingreux, réformé, qui prétendait vouloir à toute force entrer dans

l'aviation, s'acharnait à se «tuyauter» près du commandant sur la

cinquième arme. Un homme important fonçait vers le commandant, tranchait

toutes les conversations pour savoir l'opinion du jeune officier sur la

reprise des théâtres.

--Enfin, mon commandant, de vous à moi: Y aura-t-il régénération de la

morale publique? demandait impérieusement un autre.

Une jeune femme, infirmière en province, se glissait parmi la foule

compacte et glapissante autour du commandant et jetait d'une voix aiguë:

--Mon commandant, vous avez été pansé, vous? Eh bien! quelle opinion

faut-il avoir décidément sur la vertu des soins aseptiques?

--Et la Roumanie?... criait de loin une dame.

Une autre, qui l'incommoda moins, l'interrogea sur la robe courte; mais

elle fut bousculée avec mépris par quatre personnes sérieuses qui

roulèrent tout à coup aux pieds du malheureux en hurlant: «Ce n'est pas

tout ça; mon commandant, voyons, vous, pour quelle époque présumez-vous

la fin des hostilités?»

--Moi, interrompit une personne de mine prospère, je consens à patienter

encore, mais je voudrais savoir si l'on s'occupe, dans l'armée, du

châtiment que l'Europe réserve à Guillaume II!

A une heure du matin, le tumulte était à son comble autour du commandant

ahuri, abîmé, oublieux de lui-même, un peu comme toujours.

Enfin, il prit congé de sa tante Alphonse. Autour de lui on disait:

«Quelle singulière sensation ce doit être de quitter la vie civile,

paisible, pour celle de la tranchée!... Avez-vous au moins un peu à qui

parler, là-bas, mon commandant?»

--Il y a le canon, madame; il est même quelquefois bavard; mais ce butor

ne parle que des choses essentielles...

Le bonheur à cinq sous · 第 21 / 28 题