LE PRISONNIER

En l'honneur de l'arrivée du papa, capitaine d'infanterie, en congé de

convalescence, on avait invité avec leurs parents les petits amis et

amies des enfants. Après le dessert, toute la jeunesse eut la permission

d'aller au jardin et se dirigea aussitôt vers le potager, terrain

favorable à la guerre.

Max, l'aîné, qui avait dix ans, dit sans hésiter:

--Moi, je suis le chef.

Et il conféra les grades, avec un assez bon discernement, sans faire

état ni de l'âge ni du sexe, tenant compte, affirmait-il, seulement des

capacités. En réalité, ceux qui se trouvèrent nantis des postes les

moins reluisants et dont par conséquent il risquait de provoquer le

mécontentement, étaient les plus petits, les plus faibles.

--C'est idiot! grommela l'un de ceux-ci, nommé Bob, six ans et demi,

simple soldat de deuxième classe: pour les travaux de terrassement par

exemple, le premier venu comprendrait qu'il ne faut pas faire éreinter

des mômes encore au biberon!...

Cependant le chef toucha ses subordonnés par une certaine modestie en ne

s'attribuant pas à lui-même un grade supérieur à celui de commandant.

--Je m'étonne, lui fit remarquer une petite fille, remplissant les

fonctions de caporal, que tu ne te sois pas nommé d'emblée

généralissime...

--Es-tu bête! répliqua le commandant: le généralissime, vous devriez

comprendre, il n'est pas là; il est au G.Q.G. derrière les arbres,

derrière la maison; il ne nous voit pas. Moi, je ne peux pas vous perdre

un instant de l'oeil. Ah! bien, qu'est-ce que vous deviendriez, mes

pauvres bougres!...

--Pardon, mon commandant, observa une petite, nommée Annette, en faisant

le salut militaire, est-ce que le service d'espionnage est organisé?

--C'est indispensable, en effet, dit le commandant. Un homme de bonne

volonté pour le service des renseignements?

Pas un des enfants ne bougea.

--Allons! dit le commandant, je comprends. D'ailleurs nous sommes trop

peu nombreux. Alors, écoutez-moi! Je décide: le service en question est

admirablement organisé. Je n'ai pas besoin de fournir les noms de nos

agents; l'essentiel est qu'ils soient en contact avec mes supérieurs

hiérarchiques et que je n'aie pas un empoté au poste téléphonique.

Annette, mon enfant, empoigne-moi les récepteurs et ne les quitte plus!

Annette se mit aussitôt sur la tête une double tige de lierre disposée

de manière à faire casque, et, à l'aide de deux feuilles, se boucha

hermétiquement les oreilles.

--Et l'aviation?

--Regardez plutôt!

Max désignait un vol de martinets: cinquante appareils, pour le moins,

filant vers l'Est à tire-d'aile, dans le jardin d'à côté.

--C'est magnifique! s'écria tout le bataillon.

Et l'on se mit avec un entrain fiévreux aux travaux de tranchées. Une

dépression de terrain, accentuée par les pluies, entre deux anciennes

couches à melons, se prêtait à cet ouvrage. On se contenta de figurer

les abris, les postes d'écoute, les entrées de sapes et les cagnas des

officiers. Le commandant désignait avec une minutieuse précision

l'emplacement des différentes lignes de tranchées et boyaux qui

n'existaient pas, les secondes lignes, les circuits enchevêtrés où il ne

faudrait pas se perdre, les cantonnements à l'arrière, les routes

encombrées de camions automobiles, les postes de secours. Une chose le

mécontentait: qu'on n'entendît pas assez de bruit et surtout rien qui

ressemblât à un bombardement. Il employa, pour y remédier, un de ses

hommes à cogner à tour de bras, près de la pompe, sur un arrosoir.

On avait, comme de juste, réquisitionné toutes les pelles et pioches

dans la chambre aux outils; le pauvre jardinier, blessé sur le vrai

front, lui, et soigné dans un hôpital lointain, on n'avait pas à

craindre ses récriminations. La rude besogne, d'abord confiée aux

simples «poilus», rendit promptement jaloux les officiers qui avaient

peu à faire. Et tous s'y mirent à l'envi. Les dix gamins, de la boue

jusqu'aux genoux, avaient les joues rouges comme des tomates.

Au bout de trois quarts d'heure, le capitaine émit une opinion:

--Je ne vois pas les fils de fer, dit-il, anxieux; m'est avis qu'on ne

ferait pas mal de les poser pendant que l'ennemi est relativement

tranquille...

--Ha! ha!... l'ennemi!... ricana le petit Bob (six ans et demi).

--Eh bien! quoi? ça te fait sourire, toi, trois ou quatre corps d'armée

boches qui vont nous arroser tout à l'heure avec des 420!

--Ha! ha!... les 420! dit le jeune poilu récalcitrant, en remuant la

terre. Où sont-ils les 420! Où est-ce qu'il est l'ennemi? Vous êtes des

poires: vous parlez, vous parlez, pendant qu'on est là, nous autres, à

trimer, mais l'ennemi je ne l'ai pas vu; il n'y en a pas!

--Qui est-ce qui m'a fichu une andouille de ce poids-là? s'écria le

commandant, qui se croyait obligé d'employer le langage «littéraire» des

soldats de la Grande Guerre: «L'ennemi, il n'y en a pas!» Parce que tu

ne le vois pas, sans doute, espèce de moucheron? Regardez-moi ce

microbe! ça se mêle de faire campagne, et ça en est encore en 70, comme

son grand-père!... L'ennemi, veux-tu le savoir, mon bonhomme? Il est là,

à quatre-vingts mètres, terré comme des taupes. La preuve: attention!

Voilà un aviatik... Nous sommes repérés...

--Ah! mais, ah! mais! dit une fillette de sept ans, terrorisée, il ne

faudrait pas plaisanter!

La réflexion fut accueillie par un éclat de rire général et méprisant.

Bob fit observer avec flegme:

--C'est un merle qui se transporte d'un jardin à un autre.

--Ho! ho! fit le commandant, voilà un homme qui commence à me courir sur

l'haricot: «L'ennemi, il n'y en a pas... Les avions boches sont des

merles... Les 420 sont une plaisanterie!...» On va te faire toucher tout

ça d'un peu près... Écoutez-moi, mes amis: puisqu'un mauvais esprit a

l'audace de mettre en doute l'existence même de l'ennemi, il est

évident, n'est-ce pas, qu'il n'y a plus de jeu possible; je soumets aux

voix la proposition suivante: il faut cesser le jeu, ou il faut que l'un

de nous consente à faire l'ennemi.

Cesser le jeu? Tous ces enfants étaient déjà bien trop enflammés; la

plupart ne croyaient même pas jouer.

--Cesser? dit l'un d'eux, mais c'est radicalement impossible.

--Alors, dit le commandant, un homme de bonne volonté pour faire le

Boche!

Silence absolu. Pas un geste.

--Il n'y a personne pour faire le Boche? Eh bien! mon vieux Bob, vous

allez vous rendre là-bas derrière la plate-bande où il y a des choux

gelés, et vous représenterez l'armée des Barbares.

Un murmure d'horreur parcourut la tranchée. Le môme Bob, à peine plus

haut que l'un des choux derrière lesquels il allait se dissimuler,

répondit:

--Ça colle.

L'opinion générale fut, non pas de l'approuver d'obéir, lui qui

d'ordinaire s'adonnait volontiers à la «rouspétance», mais de le voir

consentir à être Boche.

--J'aurais préféré, dit un gamin, me retirer du jeu.

--Je suis très ennuyée, dit une des petites, il _était_ mon ami; il se

déshonore...

Bob alla tout seul derrière ses choux; on lui permit d'emporter une

pelle pour se retrancher, si toutefois il en avait le temps; et le

travail reprit sur le front français avec la plus irréprochable

discipline.

Mais à peine le jeune Bob était-il installé, là-bas, que la terre et des

objets divers commencèrent à pleuvoir sur le bataillon. «L'ennemi» avait

découvert, derrière les choux, une série de bâches contenant, avec du

terreau, des oignons et différents tubercules; il faisait des boulettes

de terre humide, empoignait les oignons, les aulx, les échalotes par la

tige, rectifiait posément son tir en se dissimulant derrière un poirier,

et causait un grand désarroi dans l'armée française.

La situation fut jugée intenable, les abris véritables n'étant pas

creusés. Mais une offensive brusquée demeurait possible. «On le voit

trop, gémissaient quelques pauvres «poilus», qu'on a été repérés!» Le

commandant fit circuler l'ordre d'attaque pour quinze heures

quarante-cinq, après avoir improvisé une artillerie lourde à laquelle on

n'avait pas songé tout d'abord.

--Je ne peux pas tout faire, objectait le commandant à une légère

observation du capitaine, avec ma crise des effectifs et ce G.Q.G.

là-bas qui ne me dit rien, rien!... Pas une communication depuis trois

quarts d'heure au poste téléphonique; aucune réponse à mes appels... Et

mon escadrille aérienne qui ne revient pas!... Heureusement,

ajouta-t-il, je compte, avant tout, sur la bravoure de mes hommes.

L'attaque se déclencha à l'heure dite. Elle fut foudroyante, nonobstant

les gros oignons, 420, les gousses d'ail, 77, les poignées de gravier

qui simulaient le barrage des mitrailleuses, voire les grands trognons

de choux arrachés ou torpilles aériennes. Plusieurs se déclaraient

blessés et même morts en cours d'assaut, d'autant plus qu'il y avait ces

deux flemmards d'artilleurs, restés en arrière, et qui ne savaient

seulement pas allonger leur tir.

Enfin, quatre hommes à peu près valides arrivèrent sur l'ennemi,

c'est-à-dire sur le petit Bob essoufflé, qui leva aussitôt les deux bras

dit: «Kamerade!» et fut incontinent fait prisonnier.

Survivants, canonniers lointains, blessés et morts entourèrent le

prisonnier boche réduit à l'impuissance. On trouva sous le hangar aux

outils le cordeau qui servait jadis au jardinier à aligner ses

plates-bandes, puis des joncs souples, des liens de chanvre et un

paillasson à couvrir les bâches vitrées. On ligota, enroula, empaqueta

le Boche à l'aide de ces accessoires. Et on le laissa là, l'endroit

ayant reçu le nom de Camp de représailles.

Après quoi, le jeu paraissant terminé, les enfants rentrèrent à la

maison, pour l'heure du goûter.

En les voyant, la maman de Bob demanda: «Où est Bob?» Mais personne ne

paraissait l'entendre; elle ne s'inquiéta pas encore. Au goûter,

cependant, la maman, ne voyant toujours pas venir son Bob, s'enquit avec

une certaine alarme dans la voix: «Mais, ah! çà, où est Bob?» Les

compagnons de jeu, interrogés, prirent tous des figures de cire. C'était

comme s'ils eussent été sourds et muets. Peu à peu les autres parents

partagèrent l'inquiétude: Bob était le plus petit de toute la bande; les

aînés devaient savoir ce qu'il était devenu.

--Max! interrogea le capitaine,--le vrai--qu'avez-vous fait du petit

Bob?

Max répondit avec une dignité solennelle:

--Bob?... Connais pas.

Chacun des enfants, pris à part, eut le même mot, avec le même geste

d'ignorance ou de reniement hautain, digne, grave et sincère.

Alors l'alarme se répandit. Tous les domestiques furent lancés au

jardin; tous les parents coururent à la recherche de Bob; les vieux

messieurs même s'arrachèrent à leur bridge. Dans la maison, les communs,

l'enclos, on n'entendait que le lamentable cri: «Bob!... petit Bob!...»

Enfin quelqu'un perçut une voix d'enfant qui pleure. On eut tôt fait

d'aboutir au paillasson roulé d'où les gémissements s'échappaient.

On tenait par l'oreille quelques-uns des énigmatiques enfants. Leur

forfait, sinon sa cause, devenait évident à tout le monde. On les amena

jusqu'au paquet et on les interrogea en leur désignant l'objet:

--Qu'est-ce que c'est que ça?

Les enfants ne furent pas troublés, résignés d'avance à n'être pas

compris par les grandes personnes, acceptant stoïquement les châtiments

encourus, résolus dans leur dignité de soldats à ne plus se commettre

désormais avec le gamin ligoté qui avait consenti à représenter

l'ennemi:

--Ça? dirent-ils, dédaigneux: c'est le Boche!

Le paillasson était déroulé, les cordes, le chanvre et les liens de jonc

rompus. Les parents s'empressèrent autour du petit Bob délivré et

aussitôt plaint, choyé, dorloté par toutes les familles.

La fillette, âgée de moins de sept ans, qui avait été son amie, prononça

sur un ton tout à fait de grande dame:

--Plût au ciel que nos pauvres prisonniers, là-bas, aient été toujours

environnés d'une pareille compassion!...

Les parents ne purent s'empêcher de rire, et les mystères du terrible

jeu de l'après-midi leur furent par là dévoilés.

Le bonheur à cinq sous · 第 18 / 28 题