AH! LE BEAU CHIEN!

Deux maçons employés à la construction d'une villa voisine, passèrent un

matin devant la grille de la cour où le chauffeur Pfister faisait son

auto; ils tiraient, au bout d'une ficelle qui l'étranglait, un avorton

de chien sans couleur et sans forme et dont l'aspect pitoyable émut le

mécanicien des Bullion à qui sa conscience reprochait d'avoir aplati,

durant cette seule saison, quatre chiens sous ses pneus jumelés. Pfister

cria:

--Où c'est-il que vous menez ce pauv' petit cabot-là?

--A l'eau! dirent les maçons, à moins que tu n'en offres cent sous, dix

francs...

Le maître d'hôtel, Honoré, par le soupirail de l'office, ricana:

--Cent sous, dix francs pour un voyou de cabot à moitié crevé et vilain

comme la gale! ils nous ont pas regardés...

Mais une femme de chambre fut touchée de compassion pour le malheureux

chien qu'on allait jeter à la mer; elle monta aussitôt parler de la

chose à mademoiselle Antoinette.

Mademoiselle regarda par le balcon, vit le chien, le cou serré dans la

boucle qui le jugulait en lui poussant les yeux hors des orbites. Elle

appela son père. M. Bullion parut à sa fenêtre, en pyjama. Mais déjà une

voix criait de l'intérieur:

--Un chien?... pas de chien!... jamais de chien!... à aucun prix,

entendez-vous? un chien n'entrera dans la maison!...

--Mais, maman, c'est un malheureux chien qu'on s'en va jeter à l'eau!...

--Qu'on le jette à l'eau! ça ne me regarde pas; j'ai dit: je ne veux pas

de chien. C'était madame Bullion qui, de la table à coiffer, prononçait

l'arrêt de mort du «pauv' petit cabot».

* * * * *

Le «pauv' petit cabot» fut sauvé néanmoins, cent sous, et non pas dix

francs, ayant été payés secrètement aux deux maçons par la complicité de

mademoiselle et de monsieur; et le chien fut introduit dans les

sous-sols, lavé, savonné, frotté de poudre insecticide, et nourri

abondamment. Il n'en était pas plus beau; il conservait l'attitude

rampante et lamentable qu'on lui avait vue lors de sa marche au

supplice; le pain, le lait, la pâtée de la main du chef, le substantiel

os de côtelette, tout semblait lui faire boule dans le ventre, qui

ballonnait à éclater, sans que le reste du misérable corps parût

seulement avoir reçu sa subsistance. En liberté relative, dans la

sécurité des gras sous-sols, ce chien conservait son air d'être étranglé

par la boucle, au bout de la corde.

Honoré le bousculait du pied, répétant sans cesse que «c'était cent sous

qui auraient été aussi bien dans sa poche»: que Madame vienne à

descendre, un de ces quatre matins à l'office ou entende l'animal

aboyer, on verrait la danse!

Madame, en effet, ne tarda pas à surprendre dans sa villa l'hôte

installé contre son gré. Elle n'avait, affirma-t-elle, qu'une parole;

elle ordonna incontinent que le chien fût jeté dehors.

L'infortuné animal traîna son ventre bedonnant sur la route où il manqua

dix fois de le faire écraser par les automobiles, et le promena

désespérément sur les bords de cette mer qui l'eût si bien englouti une

ou deux semaines auparavant. Il revenait guetter aux soupiraux par où on

l'alimentait en cachette, et à la faveur d'un événement qui préoccupait

alors toute la villa Bullion.

* * * * *

La gracieuse Antoinette Bullion, que l'on nommait familièrement Toinon

Bulliette, était fiancée depuis peu à un charmant jeune homme, appelé

Édouard, qui lui plaisait tout à fait. Elle recevait des fleurs, des

compliments, des visites, celle de son fiancé tous les jours.

Madame Bullion elle-même croyait aimer beaucoup son futur gendre; elle

l'eût préféré avec de la moustache, oui, certes, mais puisque tel était

«le genre» aujourd'hui, tout comme de porter le pied petit ainsi que du

temps de son grand-père, «allons-y!» disait-elle, et on l'eût indignée

en prétendant qu'elle n'adorait pas ce cher Édouard au visage glabre, et

au pied court.

Or, un beau jour, le cher Édouard étant là, penché amoureusement sur

Toinon, une porte fut entre-bâillée, et un chien parut, un horrible

chien, le chien du sous-sol, le chien expulsé, l'intrus au ventre de

baudruche.

Le premier mouvement de madame Bullion en apercevant la laide bête fut

de la repousser d'un coup de pied et de préparer à l'adresse de ses

domestiques une verte semonce. Mais Édouard, en belle humeur et par

manière de dérision, voyant ce chien grotesque, s'écria:

--Ah! le beau chien!

Et toutes les personnes présentes, de rire.

Un phénomène curieux se produisit dans l'esprit de madame Bullion. Non

seulement le geste de violence que sa jambe esquissait, ne fut pas

exécuté, mais elle pria qu'on fermât la porte, le chien demeurant là,

innocent, la mine un peu confuse, l'abdomen proéminent, et s'étant assis

sur le premier coussin à proximité de ses pattes informes. On se

regardait avec stupéfaction: et chacun étouffait son rire. Édouard

reprit sa cour au côté de Toinon Bulliette.

Mais madame Bullion, le soir même, saisissait l'occasion d'un aparté

avec sa fille, et prononçait:

--Mon enfant, observe bien ton fiancé, je te prie; j'ai une crainte: ne

manquerait-il pas de coeur, par hasard?

--Oh! oh! je ne m'en aperçois pas, maman!

--Tu ne t'en aperçois pas, c'est possible. N'empêche que, tantôt, je

l'ai trouvé bien dur pour ce pauvre chien.

--Mais, maman! ce pauvre chien, c'est toi qui...

--Allons, ma fille, pas d'observation, n'est-ce pas! Je t'ai dit mon

appréhension; tiens-en compte. Ta mère ne cherche que ton bonheur, tu le

sais... Embrasse-moi!... Ah! vois-tu, c'est que, s'il allait n'être pas

bon pour toi!...

--Mais, maman... il m'adore...

--Allons! va te coucher, ma petite.

* * * * *

De ce jour, la fortune du chien était faite.

Elle ne fut pas immédiatement considérable. Le «pauv'petit cabot» fut

encore le chien de l'office, quelque temps; mais il le fut,

officiellement, avec l'autorisation de la maîtresse de maison. Plus de

cachotteries. Son droit à vivre étant acquis, on lui donna moins à

manger; son ventre se dégonfla petit à petit; l'animal en devint moins

remarquable par sa laideur, mais en vérité non pas mieux fait: il était

si laid! Il restait laid, sans plus, honnêtement, platement laid, bonne

bête avec cela, c'est-à-dire sans méchanceté aucune, sans intelligence

non plus. On le nomma Roussaud, à cause de la couleur de son poil.

Mais, à mesure qu'un défaut--quel homme en est exempt, mon Dieu?--se

découvrait chez le fiancé d'Antoinette, l'indulgence de madame Bullion

pour Roussaud se haussait d'une nuance ou d'un ton. Édouard était mal

classé au tir aux pigeons: on veillait à ajouter un peu de viande hachée

à la pâtée du chien; Édouard avait mal surveillé l'envoi de sa

fleuriste: avait-on remarqué comme ce chien était doux? Édouard avait

fait une petite fugue, mal justifiée, de deux jours: le chien recevait

un collier neuf; enfin Édouard ayant bel et bien épousé mademoiselle

Bullion,--ce qui n'a rien de répréhensible, pourtant,--et ayant emmené

victorieusement sa jeune épouse en Italie,--ah! cela est toujours

pénible au coeur des mères,--le chien Roussaud fut autorisé à demeurer au

salon. Le lendemain on jugeait son nom Roussaud, bien vulgaire, et il

recevait le nom infiniment mieux sonnant de Fingal.

* * * * *

Fingal eut sa corbeille au salon, matelassée, garnie d'une couverture de

laine; et, un peu plus tard, sa niche à la salle à manger, une niche à

sa mesure, une petite villa normande, s'il vous plaît. Il se traînait de

l'une à l'autre, avec son air calamiteux, chargé du poids d'un triste

passé, s'accommodant au confort, oui, certes! mais reprochant au destin

de ne le lui avoir pas accordé en naissant. L'important Honoré, maître

d'hôtel, qui l'avait tant bousculé jadis, était à son service et se

courbait jusqu'à terre pour présenter au rez-de-chaussée de la petite

villa normande l'assiette de porcelaine où Fingal, les pattes écartées,

la queue basse, la mine incurablement désolée des pessimistes gonflés de

bien-être, semblait prendre l'univers à témoin du sort pitoyable qui

l'obligeait à tirer la chair de poulet parmi la mie de pain trop

abondante ou à se donner bien du mal aux mâchoires pour rompre l'os de

la côtelette. Une bonne hygiène avait toutefois rétabli l'équilibre

entre son torse et ses membres, et Fingal commençait à épaissir de

partout.

Le temps vint où il monta à la chambre de Madame, qui lui fit faire une

couchette enrubannée et ne pouvait plus se séparer de lui, fût-ce durant

ses courses en auto. Depuis l'ironique et trop fameux: «Ah! le beau

chien!» personne qui se hasardât devant madame Bullion à exprimer son

jugement sur Fingal: «Le gentil petit chien», disait-on. «Le beau

chien!» même n'eût pas été mal pris, venant de toute autre personne que

d'un gendre. C'était un lieu commun, dans les conversations, que

l'étrange caprice de madame Bullion. Beaucoup, d'ailleurs, estimaient

que cette faiblesse était trop légitime, la pauvre femme devant se

trouver si privée depuis le mariage de sa fille.

* * * * *

Lorsque Antoinette revint de son voyage de noces prolongé à plaisir,

tant la bonne entente avait été parfaite, elle reconnut à peine la

maison paternelle transformée par l'élévation extraordinaire d'un

personnage qu'elle avait, il faut le dire, complètement oublié. Fingal y

avait plus de place qu'elle n'en avait jamais occupé elle-même; tout au

plus manquait-il au chien d'avoir une gouvernante attachée à sa

personne, mais tous les domestiques, à l'envi, obéissaient à ses appels,

à ses moindres murmures. Une porte s'ouvrait soudain, et Fingal,

accompagné d'un valet de pied, faisait son entrée; à des heures

déterminées, la même porte était ouverte, et le domestique, la main sur

le bouton, attendait que Fingal voulût quitter sa corbeille pour aller

faire son petit tour au jardin; madame Bullion sonnait pour qu'on

transportât la corbeille du coin Est de la pièce aux environs de la

fenêtre méridionale afin que Fingal profitât du rayon de soleil; Fingal

désormais frileux avait un petit paletot, un petit paletot sortant de

chez le bon faiseur, un petit paletot avec une petite poche et dans la

petite poche un petit mouchoir. Fingal avait un mackintosh pour la

voiture et Fingal avait des lunettes d'auto!

Antoinette ne pouvait s'empêcher de rire et plaisantait la faveur de

Fingal avec toute l'insouciance que vaut à une jeune femme le bonheur

conjugal. Son mari, moins spontané désormais, et plus habile, dès qu'il

avait vu Fingal en dandy, avait adopté vis-à-vis de lui l'attitude

attendrie, sinon déférente, propre à se concilier les bonnes grâces

sinon du chien du moins de la belle-mère.

Madame Bullion, à qui rien n'échappait de ce qui concernait Fingal, dit

à sa fille:

--Ton mari, mon enfant, a un coeur d'or; aime-le.

Et d'autre part elle dit à son gendre:

--Mon cher Édouard, puisse votre femme vous aimer autant que vous le

méritez!...

--Mais, belle-maman, j'ai tout lieu de croire...

--Ah! c'est que, voyez-vous, j'ai une crainte, en la voyant si espiègle,

si sarcastique à l'égard d'un malheureux petit chien: manquerait-elle de

coeur, par hasard?...

_Septembre 1913._

Le bonheur à cinq sous · 第 17 / 28 题