Un soir qu'ils avaient dîné tous les trois, pendant qu'Hubertin allait
dans son cabinet chercher les cigarettes pour sa femme, Pierron sentit
pour la première fois son regard tomber sur la bouche de Laure. Laure
s'étendait sur sa chaise longue, se calait les hanches et jouait
adroitement du pied avec de petits coussins en découvrant sans vergogne
ses deux belles jambes jusqu'aux genoux. Et, ce faisant, elle riait,
soit de sa dextérité à pincer les coussins et à les lancer au bon
endroit, soit de la liberté qu'elle prenait de montrer ainsi ses jambes
à Pierron. Pierron avait vu cent fois ces jambes: avec les robes qu'on
porte aujourd'hui, vous pensez bien! et il avait vu certes un plus grand
nombre de fois cette bouche, étant l'intime ami du ménage depuis dix
ans; mais il ne regardait ni les jambes ni le jeu gamin, libre et
gracieux de Laure: il regardait, comme un objet d'émerveillement
nouveau, la bouche de Laure.
Le mari entra, la boîte de cigarettes à la main, et il dit à Pierron:
--Comme tu es sérieux!
Pierron était demeuré debout, roulant entre deux doigts son cigare non
allumé; et, au-dessous de lui, Laure s'amusait follement avec ses
coussins. A l'observation de son mari, elle releva tout à coup les yeux
sur le visage de Pierron. Elle gardait encore les lèvres entr'ouvertes,
et la lumière de la lampe, posée sur un guéridon, au chevet de la chaise
longue, faisait étinceler ses dents humides.
L'on se mit à bavarder, comme à l'ordinaire, en fumant.
Quand Hubertin était là, Pierron lui appartenait tout entier, un peu
trop même, au gré de Laure, qui, souvent écartée de la conversation,
s'ennuyait.
Les deux hommes s'accordaient, se plaisaient, bien que séparés par une
formation d'esprit différente; mais ils étaient, disaient-ils, l'un à
l'autre des complémentaires.
Hubertin, le plus jeune, gaillard, positif et versé dans les affaires;
Pierron, quasi oisif, cultivé, publiant, par-ci par-là, dans les
journaux, des études de sociologie arides. Hubertin, en contact
quotidien avec cinq cents ouvriers, apportait des faits; Pierron les
ordonnait, en tirait des conséquences et théorisait; ils se jugeaient
l'un à l'autre indispensables. Ils embêtaient souvent beaucoup Laure
avec leur parlote.
A plusieurs reprises, durant la soirée, Laure leva les yeux sur Pierron
pour le plaisanter à propos, des choses «rasoir» qu'il disait. Quand
Hubertin en était témoin, elle regardait Pierron en riant, toutes dents
dehors; si Hubertin était occupé ailleurs, elle regardait avec sérieux
l'homme «sérieux», et le charme puissant de sa bouche semblait remonter
à ses yeux en s'augmentant de cette infernale incertitude qui est comme
un autre parfum de la femme et qui nous fait trembler. Pierron partit
plus tôt que de coutume, ce soir-là. Son ami lui dit:
--Mon vieux, toi, tu nous couves une grippe; tu fais aussi bien de
prendre le large.
--Mon petit Pierron, dit Laure, en tendant sa main à baiser, si vous
avez la grippe, téléphonez-nous; j'irai vous soigner.
Et elle rit encore, parce que tous savaient que la proposition qu'elle
faisait était chimérique. Mais elle était apte à susciter bien des rêves
chez le pauvre garçon qui rentrait chez lui, plus tôt qu'à l'ordinaire.
* * * * *
Pierron revint le lendemain dans l'après-midi chez ses bons amis. Laure
s'apprêtait à s'habiller.
--Comment! c'est vous, Pierron; vous n'avez pas la grippe?
--Non... J'étais précisément venu vous rassurer... Hubertin va bien?
--Hubertin n'est pas là, à cette heure-ci, voyons! Oh! il n'est pas un
homme à s'inquiéter, allez! Voulez-vous que je lui téléphone à son
bureau que vous n'avez pas la grippe et que vous êtes ici pendant que je
m'habille?...
--On ne peut pas plus gracieusement me mettre dehors...
--Allons! ne vous fâchez pas, mon vieux Pierron. Ecoutez; j'ai un thé à
six heures; je vais m'habiller; attendez-moi, nous sortirons ensemble et
vous me jetterez avenue de l'Alma.
--C'est faisable.
Pendant que Pierron tournait les pouces dans le salon, il entendait, de
l'autre côté de la porte refermée, les menus bruits de la toilette de
Laure, depuis les observations brusques à la femme de chambre jusqu'au
glissement répété du polissoir sur les ongles. Tout à coup, la porte
était entr'ouverte, et un bras nu, un bras blanc, un bras plein et
ferme, un bras magnifique, apparaissait, qui esquissait un geste
apaisant.
--Vous impatientez pas; j'arrive.
--Ah! dit Pierron, si vous pouviez seulement, pour m'occuper, me laisser
ça!...
--Ça, quoi? faisait la voix de Laure, derrière la porte.
--Ça, dit Pierron en appliquant un baiser sur le bras.
Le bras s'amollit, tomba doucement et disparut; la porte fut refermée.
Dix minutes plus tard, Laure n'était pas prête. La porte s'entre-bâilla;
le bras reparut, balançant son geste de paix. Pierron, affolé, se
précipita et appuya davantage son baiser, plus haut.
--Ça y est, mon petit; je passe mon corsage... Dites donc! si vous
alliez m'arrêter un taxi et m'attendre dedans, vous seriez un amour,
vous savez!...
Blotti au fond du taxi, après avoir délibéré s'il n'était pas plus
convenable d'attendre la jeune femme dehors, Pierron attendit Laure.
Enfin elle apparut, et elle s'engouffra dans la voiture à demi obscure,
qu'elle emplit de son parfum et où le chauffeur, frétillant des narines,
l'enferma avec ce soin particulier, cette fierté et cet étrange
contentement qu'ont en général les conducteurs de véhicules à mener une
femme désirable accompagnée d'un homme qui doit la désirer.
* * * * *
Cependant l'homme enfermé avec la femme désirable et évidemment désirée
n'était pas si heureux qu'on le pouvait croire. La liberté dont il
venait d'user avec le bras nu de Laure lui semblait énorme; la
complaisance de Laure le comblait d'étonnement. Il se taisait ou bien
hasardait avec gaucherie des banalités à faire hurler. Le taxi allait
vite. Laure dit:
--Eh bien, on ne nous reprochera pas de n'avoir pas été convenables!...
Pierron sentit son coeur bondir; le monde lui parut bouleversé, sens
dessus dessous; était-il avec la femme de son ami dans quelque «manoir à
l'envers», dans quelque absurde et affolant appareil de Luna-Park ou de
Magic-City?... Laure lui reprochait de se tenir correctement avec elle!
Laure, avec qui il n'avait seulement jamais flirté! Laure, la femme
d'Hubertin! Il vit rouge, il vit noir, il vit vert, il vit bleu. Il
empoigna Laure avec une brutalité bien inutile et lui appliqua sans
barguigner sur la bouche un baiser. Elle accepta le choc sans un
mouvement de retrait. Pierron, ébaubi, ne savait même plus comment faire
halte en un si beau chemin. Il se sépara de cette bouche uniquement
parce que la voiture stoppait. Et il savourait sur ses propres lèvres le
parfum et le goût sucré du rouge... Laure, tranquille, avait ouvert sa
trousse, et, à la lueur de la lanterne, elle repassait sur ses lèvres le
bâton et se poudrait.
--Je suis un cochon! disait, effondré dans un coin, Pierron; ce que je
viens de faire est d'un sale monsieur!...
--Eh bien, mon ami, je vous remercie; vous en avez de flatteuses, au
moins, vous!...
Il se confondit en excuses; il n'était plus maître ni de ses expressions
ni de ses actes. Il balbutiait: «Mais je vous adore! mais je suis fou de
vous, vous le voyez bien!» Seulement il pensait à son amitié avec
Hubertin, et il n'osait même pas le dire à une femme qui n'y pensait
pas.
Il était homme, parbleu, et soumis comme tout homme au terrible attrait
d'une telle chair; mais il était un homme aussi, et en tant qu'homme
soumis à cet autre ascendant, si fort, d'une certaine propreté morale.
Il était enivré et dégoûté.
--Ah! dit Laure, vous êtes bien tous les mêmes avec vos idées qui vous
empoisonnent l'existence!... Il ne faut pas être si compliqué... Eh
bien, voyons, voulez-vous descendre pour me permettre d'en faire autant?
--Non, dit Pierron, qui voulait absolument remettre de l'ordre dans son
esprit. Non, écoutez-moi, mon amie; vous voyez devant vous un homme qui
n'a jamais été épris d'une femme comme il l'est de vous, Laure.
--Bon. C'est déjà plus gentil. Mais je suis pressée; laissez-moi
descendre.
--Non. Un mot encore: je veux que vous me croyiez. Je vous aime, je vous
aime, Laure, à m'en sentir craquer la cervelle, mais... nom de nom d'un
nom! vous ne comprendrez jamais ça... je ne suis pas capable de
commettre une malhonnêteté...
--Merci!... Eh bien, et moi, vous supposez sans doute que je vais...
avec vous... comme ça... de but en blanc?... Allons, grand serin,
laissez-moi descendre.
Il descendit et lui soutint la main, qu'il baisa, cérémonieusement, à la
portière.
Et puis, aux entrevues suivantes, ce furent des taquineries constantes
de la part de Laure, qui mettaient le pauvre Pierron à la torture. Il
était happé par elle, et il s'écartait, se sauvait d'elle en
s'accrochant plus que jamais à son mari. Quand il était avec son ami,
Pierron recouvrait la paix; il aimait, il estimait Hubertin; il avait
besoin de son expérience et de sa causerie; c'était sa nourriture, cette
amitié.
Laure utilisa une sympathie si étroite pour suggérer à son mari
d'intéresser Pierron dans une affaire qui périclitait faute d'une tête.
Pierron n'était-il pas le cerveau demandé?... et sa petite fortune?...
--J'aurais peur, interrompait Hubertin, que Pierron ne réussît pas et
eût à me reprocher éternellement...
--Justement, sa petite fortune le rend indépendant...
--Oui, mais pas riche...
Scrupules promptement dissipés par une femme qui poursuit son idée.
Finalement, Pierron, et bien que l'affaire ne lui sourît pas, n'eut rien
à refuser aux sollicitations d'Hubertin.
L'affaire, même périlleuse, ce n'était rien encore; mais dans l'affaire
surgirent des tiers, imprévus de l'une et l'autre partie, et avec eux
des intérêts, des exigences inconciliables avec les intérêts d'Hubertin
et ceux des actionnaires; un conflit, finalement, entre les uns et les
autres; un conflit sans lequel la direction de Pierron même fût devenue
suspecte.
Déchirure atroce: le retrait et la fuite de cette main virile, la seule
qu'on presse avec sécurité, sans arrière-pensée, et dont l'étreinte
communique tant de force! Pierron, honnête homme, étant mis à la tête
d'une affaire, ne connut plus que le souci de sauver l'affaire, et quoi
qu'il pût en coûter à son plus cher ami. Entre Hubertin et lui il y eut
un froid d'abord, une grande gêne, puis une explication amère, et on se
tourna le dos; Pierron sauva les intérêts à lui confiés et, chaque
matin, se faisant la barbe devant le miroir, il pensait: «J'ai fait ce
que je devais faire... Allons, à tout prendre, c'est encore ce qu'il y a
de meilleur quand on est là, tout seul, à se regarder les yeux dans les
yeux...»
Mais cela ne l'empêchait pas de regretter l'amitié d'Hubertin; rien ne
lui remplaçait l'amitié d'Hubertin. Et il maudissait, à distance, «cette
sacrée grue» qui avait eu la pensée diabolique de le brouiller avec son
ami.
Il reçut un matin la visite d'une dame. Il trouva la personne assise
dans son petit salon, en joli trotteur printanier, la figure cachée sous
un amour de chapeau. Quand elle releva la tête, il reconnut Laure,
malgré la voilette épaisse. Laure releva aussitôt la voilette épaisse
pour dire: «C'est moi», et il vit sa bouche.
Il détestait cette femme; il la méprisait; elle lui faisait horreur. Il
lui dit:
--Ah! c'est vous! Qu'est-ce que vous me voulez encore? Vous n'êtes pas
contente de m'avoir brouillé avec votre mari?... Je ne regrette que lui,
allez!...
Et il faisait une si mauvaise figure en disant cela que Laure éclata de
rire.
Elle éclata de rire, et il vit sa belle bouche, toutes ses dents
admirables et pures.
Il cherchait dans sa mémoire d'ancien potache, d'ancien soldat, les
épithètes les plus ignobles, les plus infamantes à adresser à cette
femme; et il en trouvait avec une aisance parfaite la collection graduée
selon le sens ascendant de son dégoût. Tout ce cloaque verbal se
déversait vers la belle bouche, dont il s'approchait à mesure qu'était
faite la trouvaille d'une flétrissure plus accablante.
Sans s'émouvoir, et souriante, Laure, il est vrai, raccourcissait la
distance.
--Ah!... vermine!... Ah! misérable! s'écriait-il, quand il toucha enfin
la bouche de Laure.
--Ma chérie!... mon amour!... balbutiait-il, lorsqu'il se pâma entre ses
beaux bras.
--Es-tu serin! non, mais es-tu assez serin! disait Laure innocemment, de
t'éreinter à faire un pareil chichi, en imagination et en paroles, quand
tu es là, bien à ton aise, et quand il n'y a plus d'obstacle à ce qu'on
s'aime...
_Juin 1914._
«ÇA ME RAPPELLE QUELQUE CHOSE!...»
Les lampes se rallument; on entre; on sort; le public est nombreux; on y
remarque beaucoup de soldats, et des officiers: des Français, des
Belges, des Anglais, des Serbes, des Russes. Devant moi, quelques
fauteuils sont libres. Voici l'ouvreuse, celle qui, tout à l'heure,
portait son ver luisant à la main.
Elle installe devant moi un sous-officier amputé de la jambe, marchant à
l'aide de béquilles. Il est accompagné d'une jeune femme de tenue simple
et qui a pour lui les attentions qu'on porte à un enfant infirme. Elle
l'interroge: Est-il bien? N'a-t-il pas de chapeau devant lui? Ah! comme
elle irait elle même demander à une dame de se décoiffer pour que son
poilu voie bien! Elle se penche vers lui; son bras s'entrelace à celui
du brave; elle lui lit le programme.
Ce couple m'intéresse. A défaut d'un film passionnant, j'aurai du moins
mon spectacle. Voilà une petite femme amoureuse qui a dû depuis deux ans
et demi passer par toutes les phases de l'inquiétude. Je l'imagine au
jour de la mobilisation, qui l'a peut-être surprise en plein bonheur; et
à partir de ce moment, le coeur qui bat là n'a pas dû cesser d'être
pressé par l'angoisse. Je compte à la manche de l'homme ses blessures;
il en a quatre, et la dernière c'est celle de la jambe, qui l'a rendu
impotent définitivement. Que de fois sa femme ou son amie a dû le croire
mort! Que de fois elle est revenue à l'espérance pour le reconduire
toujours et toujours, au bout d'un mois ou deux, à des gares qui vous
les prennent pour les rejeter à la fournaise! Elle n'est pas ce qui
s'appelle jolie; elle est jeune, et son visage aux yeux déjà cernés
prématurément porte quelque chose de mieux que la beauté. La douleur et
l'amour composent vraiment un inappréciable mélange.
Une sonnerie tinte; l'obscurité nous envahit, et l'écran, de nouveau,
s'éclaire. Nous assistons au déroulement d'un film italien
d'affabulation romanesque et sentimentale, une idylle édénique avec
accompagnement de violoncelle et de harpe, aux clichés excellents
d'ailleurs et dont les fonds de paysages sont d'une splendeur si
merveilleuse que toute l'aventure elle même en est écrasée. Je ne vois
plus que le décor et j'ose dire qu'il me suffit et m'enchante. Le public
demeure muet. Le sous-officier mutilé et la jeune femme, devant moi, ne
bronchent pas. A un moment, j'entends l'homme dire à sa compagne:
--Ça ne me rappelle rien.
Évidemment, ce sont de bonnes gens qui n'ont pas eu le moyen de se payer
un voyage de noces en Italie; et les choses que l'on n'a pas vues ou sur
lesquelles l'imagination n'a pas été montée, comme elles nous sont
généralement indifférentes!
Enfin, voilà des films de guerre: «Vues prises sur le front avec
autorisation spéciale du ministère de la Guerre». Mon mutilé hoche la
tête et confie à sa compagne:
--C'est du chiqué, je parie.
Nous voyons des figures de généraux connus, des états-majors, des
remises de décorations par le président de la République, des canons
gigantesques tachetés comme des vaches normandes, qui élèvent avec une
lente et terrifiante sûreté leur fût et crachent un nuage de fumée,
tandis que leur bruit infernal, imité par la grosse caisse, se produit à
des intervalles invraisemblables, ce qui fait sourire le sous-officier.
Tout à coup, je vois celui-ci qui se hausse sur son siège pour mieux
voir. L'écran nous présente ces régions dévastées, anéanties, qu'on a
trop vues, hélas! sinon en réalité, du moins par toutes sortes
d'illustrations, depuis vingt-huit mois, sans répit. C'est une route
défoncée et bordée de troncs d'arbres que le canon a déchiquetés à deux
ou trois mètres du sol; c'est un monticule de gravats qui représente le
village de X... Ce sont des camions qui roulent à la queue leu leu,
couverts de bâches, pareils à un troupeau de bêtes monstrueuses,
antédiluviennes, dans un décor d'astre éteint, d'où le soleil s'est
retiré à jamais. L'homme, devant moi, se hausse sans cesse, s'aidant de
son unique jambe, et ses bras s'agitent comme pour empoigner ses
béquilles afin de se mettre debout. Il prononce tout haut le nom d'une
de ces régions maudites dont l'univers entier s'est imprégné comme d'un
poison versé goutte à goutte par la lecture biquotidienne du
«communiqué», Et il prononce cela, cet homme quatre fois blessé, amputé
d'une jambe, comme il eût dit le nom du lieu où il est né, où il a vécu
petit enfant:
--C'est X! s'écrie-t-il. N. de D.! voilà la côte là-bas, à gauche, et,
au milieu, le sacré petit bois!...
--Le petit bois? interroge la jeune femme.
--Pardi! c'est le petit bois, qu'on l'appelait: un millier d'échalas
encore debout; tu ne penses pas qu'il reste des ramures avec des
violettes sur la mousse... Ah! n. de D.! je m'y reconnais; c'est pas
pris dans la plaine Saint-Denis.
Le décor changeait. C'était à présent un chemin détrempé sous la pluie
et la grêle. La relève... Les hommes avançaient sous ce déluge. Le sol
déblayé semblait un traquenard ennemi destiné à les absorber, à les
enliser. Les malheureux se tiraient de cette pâte visqueuse en arrachant
leurs membres dégouttants avec des contorsions qui, malgré l'immense
pitié, par un étrange phénomène, faisaient rire. Et le sous-officier
riait. Il riait non pas de l'innommable misère dont il était témoin et
de ces gestes d'hommes évoquant des mouches prises par les pattes sur le
papier gluant; mais pariait en disant à haute voix: «C'est elle!... je
la reconnais bien... Mais la compagnie, brilleu!... Tiens, voilà
Bonidec, et ce pauvre Totu qui a eu le ventre crevé... et le lieutenant
Fesquet... Ah! si je me reconnais!... Je m'en souviens bien, à présent,
qu'on a passé devant un moulin à poivre... Qui est-ce qui aurait cru que
je me reverrais nez à nez avec ma compagnie au Cinéma? Tu ne trouves pas
ça tordant, toi?
--Je te cherche là-dedans, dit la femme.
--Attends voir... C'est qu'il y a du monde à passer, et on ne marche pas
sur le pavé de bois... Ah! voilà Crochet qui se f... la g... par
terre... Bon pour un bain de siège!... Tout seul, tu sais, ma petite, on
ne s'en sauverait pas. On y a passé des fois par ce salaud de chemin-là;
tu parles, si, pour le coup, ça me rappelle quelque chose!
Et il s'agitait. Il ne tenait plus sur son fauteuil. La petite femme à
côté de lui s'évertuait à le replacer d'aplomb. Tout à coup, elle
s'écria:
--Te voilà, tiens, à ta droite... Oh! je te reconnais rien que de dos!
Alors il empoigna sa béquille pour se dresser, pour se voir. Se voir
dans quel état, mon Dieu! Sur le film, il n'avait pas figure humaine; il
parcourait, enfoncé dans la terre jusqu'aux genoux, un calvaire que peu
de martyrs ont connu. Mais, devant moi, je le sentais rayonnant; l'image
de lieux paradisiaques l'avait laissé glacial; mais il exultait à
retrouver une des mémorables tortures de sa vie.
Je l'avais reconnu, moi aussi, sur l'écran; je le voyais embourbé,
chargé de son fourniment et s'extirpant avec une agilité endiablée de la
terre affamée qui attire et engloutit avec voracité les hommes. La jeune
femme le regardait comme moi s'extraire des ornières profondes et
regagner son rang en tricotant des guiboles.
Soudain, elle fut saisie d'une idée touchante et dont l'ingénuité était
sublime:
--Oh! dit-elle, ta jambe!... tu as ta pauvre jambe!...
Les voisins qui l'entendirent frissonnèrent; mais l'amputé, lui, tout à
la joie de revoir une minute de l'extraordinaire passé, prit la chose à
la blague:
--Un peu que je l'ai, ma jambe, et que je m'en sers! Elle était
bonne!...
La lumière se fit dans la salle. Je vis l'homme, encore tout enfiévré,
heureux de ce qu'il venait de revoir,--de ce qui lui rappelait enfin
quelque chose,--se tourner vers la jeune femme pour lui donner des
détails nouveaux.
Elle l'écoutait sans le regarder, les yeux cernés par la douleur, un peu
fixes. L'amputé lui parlait avec une espèce d'exaltation où il y avait
le mot pour rire. C'était elle qui pleurait.