La fantaisie prit tout à coup à Martine, le 14 juillet, au matin,
d'entraîner sa mère voir défiler les troupes, du balcon de l'oncle
Olivier, parti depuis deux jours pour la campagne. Ce balcon donnait sur
le boulevard des Italiens, avec un retrait sur la rue Louis-le-Grand:
point de meilleure place. Il était déjà neuf heures du matin: le temps
de se démener un peu, de téléphoner à deux ou trois familles amies qui
acceptent avec empressement, et tout le groupe se met en route. On sait
que la fidèle Adrienne est restée pour garder l'appartement, boulevard
des Italiens; on n'aura qu'à sonner et à s'installer comme chez soi.
On sonna, en effet, boulevard des Italiens, et la fidèle Adrienne vint
ouvrir, un peu surprise en vérité de voir mademoiselle Martine, sa mère
et des figures de connaissance.
--Ces dames n'avaient pas averti qu'elles viendraient pour le défilé...
--Ça ne fait rien, ma bonne Adrienne! s'il y a un peu de poussière et
des housses, voilà qui nous est bien égal; nous ne venons que pour le
balcon et ne verrons que les braves poilus...
Adrienne, verdâtre et troublée, tient visiblement à faire l'aimable:
--Mademoiselle va-t-elle se décider à choisir parmi eux un gentil
mari?... Puisque mademoiselle n'a jamais voulu se laisser faire par un
compatriote, ça n'est pas défendu d'épouser un allié, un Russe, par
exemple; ah! on dit qu'ils sont joliment beaux hommes!...
La maman et les amis hochèrent la tête. C'était le sujet délicat dans la
famille. Martine, à vingt-cinq ans sonnés, quoique jolie et courtisée
tant et plus, et demandée vingt fois en mariage, n'avait jamais trouvé
un homme à son goût. C'était désespérant.
--J'épouserai un amputé des deux jambes, dit Martine; comme cela je
serai sûre qu'il ne courra pas!...
Et, ayant traversé plusieurs pièces, aux volets clos, on gagnait le
balcon.
Ici, effarante surprise: le balcon était occupé. Occupé à peu près
entièrement, et la meilleure partie, celle qui donnait sur le boulevard,
par une foule compacte!
--Ça, dit-on, c'est un coup d'Adrienne...
On cherche Adrienne pour s'informer quels sont ces gens. Adrienne a
disparu. Martine, qui n'a pas froid aux yeux, demande au premiers venus:
--Vous êtes invités par mon oncle, sans doute?...
Embarras des étrangers; balbutiements; quelques-uns disent enfin:
--Mais non, c'est Adrienne qui...
Martine se retourne vers sa mère:
--Crois-tu qu'Adrienne a loué le balcon! Non, ça, par exemple, c'est un
peu fort! Ah! ça, c'est un toupet! Où est cette file, que je l'amène ici
faire une trouée pour nous dans un pareil public?
Déjà on entend les tambours, la grosse caisse, les clairons, les fifres,
les cornemuses écossaises. Point d'Adrienne.
Alors, à la tête de ses amis et de sa mère, Martine, résolument,
s'adresse aux occupants:
--Place à la famille, s'il vous plaît!
Des gens confus ne savent où se mettre. Une ou deux personnes même,
subrepticement, s'enfuient. Les autres, comprenant ce qui est arrivé,
s'effacent et livrent le côté boulevard à la famille.
Martine, furieuse, plus jolie que jamais avec ses joues animées par la
colère, fait juger à ses amis et à sa mère le cas de la femme de
chambre. On avertira l'oncle Olivier; il est inadmissible qu'on laisse
envahir un appartement par des gens qu'on ne connaît pas.
--Je suis sûre que chaque place, ici, a été payée au moins cent sous!...
La colère contre Adrienne augmente de ce qu'on ne parvient pas à trouver
la femme de chambre dans l'appartement pour lui exprimer l'indignation
qu'on ressent et de ce qu'on n'ose pas exprimer cette indignation aux
personnes--peut-être non coupables--qui ont payé cinq francs leur place
sur le balcon. Payer sa place sur le balcon de l'oncle Olivier! d'un
homme qui ne permettrait, pour tout l'or du monde, de franchir son seuil
à quelqu'un qui ne serait un ami! S'il savait cela, il en ferait une
maladie!... Non, c'est un comble! c'est inouï! Martine dit même: «Pour
un culot, c'est un culot!» La vue en est troublée pour regarder le
magnifique cortège des héros qui passent; et quelques-unes des personnes
étrangères, confuses, en ont elles-mêmes leur plaisir gâté.
Parmi elles, un grand monsieur, ni jeune ni vieux, ni beau ni laid, le
bras gauche en écharpe, les rubans des décorations militaires à la
boutonnière, se détache du groupe et vient présenter ses excuses à la
jeune fille qu'il a vue si fort irritée. Il habite à côté, mais par
derrière; il a entendu dire par sa concierge que le balcon était
libre,--il ne dit pas «à louer» pour ne pas trop compromettre
Adrienne,--il s'est présenté ce matin dès huit heures; on lui a ouvert,
et, depuis lors, il est là. Il affirme toute sa désolation de paraître
indiscret. Il est si poli, si distingué d'ailleurs, que Martine, à son
tour, se reproche d'avoir manifesté, avec une telle désinvolture, son
courroux.
Et l'on cause; et côte à côte avec le grand monsieur, Martine regarde le
cortège. Le grand monsieur n'est pas inutile, car il sait tout: il sait
le nom, la qualité du chef anglais qui précède, solitaire et sans armes,
son bataillon, et il explique les raisons de cet usage qui paraît
étrange; il sait nombre de particularités sur les imposantes troupes
russes; il sait le nom des hymnes que jouent les musiques; il reconnaît
à la lorgnette un tel et un tel parmi les Français bleus; il a été
blessé au commencement de Verdun, auprès de tel officier que voici; il a
ses idées sur la guerre, qui ressemblent à celles que l'on entend un peu
partout, mais qui font à Martine l'effet de provenir d'une source
exceptionnelle, captée pour elle exclusivement.
Aussitôt après le défilé, Martine présente son nouvel ami à sa mère.
--Maman, un monsieur sans qui je n'aurais vraiment rien vu... Venir se
poster à un balcon pour voir des troupes, c'est stupide si on ne sait
seulement pas discerner un Belge d'un Anglais... Il faut être
renseigné...
--Madame, dit le grand monsieur, permettez-moi, pour effacer le souvenir
d'une singulière façon de faire connaissance, d'aller vous offrir mes
hommages... et de renouer une conversation qui m'a été tout
particulièrement précieuse...
--Mais, monsieur, je serai charmée... Ma fille aussi, je n'en doute
pas...
--Oh! certainement, dit Martine.
Le plus inattendu fut que, voyant et entendant cela, la population du
balcon, ou les invités d'Adrienne, firent mine de venir saluer Martine,
sa mère et le grand monsieur qui était si bien avec elles. Mais ces
dames se défilèrent aussitôt par un couloir dérobé, et, là, tombèrent
sur Adrienne, qui s'y était dissimulée et blottie, et n'en menait pas
large.
La maman, qui ne sortait pas volontiers de son calme et qui n'aimait pas
les observations ouvrait cependant la bouche pour administrer à Adrienne
une semonce méritée par le coup qu'elle avait fait:
--Laisse-la donc! dit Martine: on s'en donne, du mal, et on en fait, des
frais, à la maison, pour organiser des petites réunions qui
n'aboutissent jamais! Voilà cette fille qui se fait une centaine de
francs, ce matin, en ramassant au hasard cette cohue, et...
--Et... elle te procurera, un mari?...
--Qui sait? dit Martine.