Le premier coup qui frappa la famille fut la mort de Jacques, tué, dès
le début de la guerre; il avait vingt et un ans, et sa soeur, Louise,
l'aimait d'un de ces amours fraternels qui étonnent par leur intensité.
Après, ç'avait été le tour de la mère, inconsolable, et qui s'était
effondrée en quelques semaines. Louise restait avec son père, désolé,
petit propriétaire ayant consacré toutes ses économies à se rendre
acquéreur de la modeste maison qu'il habitait et dont il ne touchait
plus de loyers. Deux fillettes étaient là encore, à qui Louise allait
désormais servir de mère.
Un soir, le père, qui s'assombrissait de jour en jour, en venant de se
mettre à table, s'affaissa devant son potage. Le médecin, appelé en
toute hâte, demanda à Louise: «Est-ce que c'est sa première attaque?»
Et Louise, surveillant et soignant le malheureux homme alité, songeait à
la noire destinée.
S'il venait à mourir, que deviendraient ses deux jeunes soeurs et
elle-même? Or le malade était condamné. Verrait-il seulement la fin
d'une guerre si longue? La seule chose qui ranimait un peu, par
l'admiration qu'elle inspirait, était la lutte épique de Verdun; mais en
même temps elle étreignait le coeur à cause de ces grandes hécatombes
d'hommes, et de tous ceux, en particulier, qu'on connaissait, et qui
étaient là.
La maison, en banlieue, avait un jardinet qu'environnaient des arbres
voisins, très feuillus cette année et sur lesquels la pluie continue
égrenait de branche en branche ses gouttelettes pesantes. On entendait
le bruit d'un moteur aérien invisible, et, à une certaine distance, des
choeurs de voix enfantines qui répétaient des hymnes pour la Fête-Dieu
prochaine. L'heure avait une mélancolie atroce et pénétrante. Le pire
était la nostalgie des temps heureux que ce calme, cette pluie d'été et
ces chants d'enfants évoquaient... «Il y a deux ans, à pareille date,
que la pluie sur les feuillages était reposante et douce!... et quand
ces petits, dans le jardin des Frères entonnaient le _Magnificat_!...»
Les deux coudes à l'appui de la fenêtre, son mouchoir sur les yeux,
Louise les sentait tout humides.
Ce fut à ce moment qu'on annonça à Louise la visite d'une amie,
Marie-Rose, qu'elle savait infirmière à un hôpital d'Auteuil.
--Écoute, dit Marie-Rose, je viens te demander un petit service qui,
bien entendu, ne te coûtera rien. Je viens te demander d'être la
marraine d'un pauvre poilu qui m'est signalé et recommandé d'une façon
tout exceptionnelle. J'en ai tant! Je ne sais plus où les placer. Il
faut que tu te dévoues. Je t'ai choisi celui-ci qui a une certaine
instruction, des sentiments, m'a-t-on dit; il a été blessé déjà trois
fois et il fait pour le moment de la neurasthénie à l'ambulance de N...
C'est un traitement moral qu'il leur faut, à ces malheureux, et je t'ai
connu une imagination si heureuse!... Prends mon poilu; abandonne-toi à
toute ta verve.
Louise regarda autour d'elle comme au dedans d'elle-même; elle jeta un
coup d'oeil sur la porte qui la séparait de son père mourant, sur les
photographies de Jacques et de sa mère morts si cruellement, sur les
petites qui jouaient dans le jardinet maussade, sur les feuillages
superposés où la pluie, à intervalles réguliers, pleurait une larme
lourde...
--Ma verve! dit-elle, je n'en ai guère pour le moment...
--Oui, je sais, dit Marie-Rose. Mais, par le temps qui court, que
veux-tu? Chacun fait un peu au-dessus de ses forces...
--Donne-moi son adresse, dit Louise.
Et Louise écrivit au soldat qui avait besoin d'être remonté.
Elle écrivit sa lettre, à la nuit, sous la lampe, lorsqu'elle eut couché
ses jeunes soeurs. Elle dut s'interrompre pour changer de la tête aux
pieds le malade qui, à demi paralysé, devait être traité comme un
enfant. Le pauvre homme remerciait sa fille de l'oeil droit et de la
moitié de la bouche, d'où sortaient des sons inarticulés,
inintelligibles. Et la jeune fille eût moins souffert s'il eût été
complètement inerte et muet. Elle lui ingurgitait sa potion; elle allait
se laver les mains; et elle reprenait, à grands efforts, sa lettre.
Par la fenêtre ouverte sur la nuit de juin, les noctuelles entraient et
tourbillonnaient sous l'abat-jour. Louise entendait les arbres
s'égoutter encore à intervalles plus espacés; au loin, les longs
sifflets des trains, évocation de départs, de voyages mystérieux,
musique plaintive des nuits de Paris... Derrière le bouquet d'arbres,
une main inconnue jouait amoureusement une valse de Chopin... Souvenirs
des beaux jours! Il y avait de quoi suffoquer. Louise dut reposer
plusieurs fois sa plume.
* * * * *
Mais le soldat neurasthénique reçut la lettre de sa nouvelle marraine,
et il lui répondit aussitôt:
«Mademoiselle ou madame,--je ne sais pas au juste, car votre main a
couru bien vite en écrivant votre adresse,--j'ai reçu de vous la plus
jolie lettre qui me soit parvenue de ma vie, qui n'est pas bien longue,
car il faut vous dire que j'ai vingt-deux ans--C'est «mademoiselle» que
je dois lire, j'en suis sûr, car il faut être bien jeune pour avoir
l'esprit aussi enchanté et aussi étranger aux petits ennuis qu'apporte
forcément la vie de famille... Ah! comme vous m'avez fait du bien! Ç'a
été comme une main fraîche posée sur un front qui brûle... un bon bain,
si on pouvait en prendre quand on descend des tranchées... Je ne suis
pas heureux, moi, mademoiselle; j'ai beaucoup souffert, allez! et il me
passe par la tête bien des papillons noirs... Eh! bien, depuis que j'ai
sous mon traversin votre lettre, toutes mes misères sont comme une
blessure cicatrisée par la lumière; je crois même, Dieu me pardonne, que
le bonheur est possible; oui, malgré toutes les horreurs que j'ai vues,
j'y crois! Je sais qu'il existe quelque part un endroit, et je sais
où,--puisque je sais où vous habitez,--qui a été épargné, que le sort
respecte, dont le malheur se tient écarté, et où fleurit l'âme la plus
blanche, la plus gaie et la plus réjouissante qui soit sur la pauvre
terre. Ah! mademoiselle, il faut que vous ne soyez pas de ce monde pour
avoir tant de bonne humeur! Vous m'avez fait sourire, ma chère marraine,
moi à qui ça n'était pas arrivé depuis longtemps. La soeur qui me soigne
en a été toute ébaubie; je lui ai montré votre lettre, et elle a fait
comme moi; elle a dit: «Dieu permet qu'il y ait quelques petits coins de
paradis sur terre.» Nous n'en sommes pas jaloux, mademoiselle, car cela
nous laisse l'espérance de passer peut-être un jour par ces oasis... Je
vous dirai que ma santé va beaucoup mieux depuis que vous avez dardé sur
moi un rayon de soleil..., etc.»