»Oui, mon tendre père, j'ai été bien coupable; mais je déteste

aujourd'hui mon ingratitude. Mon repentir et mes larmes me font

espérer que vous jetterez un regard de compassion sur votre

malheureuse fille, et que vous daignerez lui pardonner. Ce n'est

plus, hélas! cette fille qui faisait naguère la joie et l'orgueil

de votre coeur; cette beauté, ces grâces dont j'étais si fière, un

accident affreux me les a ravies et m'a rendue l'horreur de tous

ceux que j'approche! Plongée dans la misère, par suite de cette

funeste catastrophe, abandonnée de tous mes amis, et n'ayant

d'autre ressource que mon travail pour subsister, le croirez-vous,

ô mon père, votre fille infortunée s'est vue repoussée par tous,

comme un objet d'épouvante et dégoût! Je serais donc morte de

désespoir et de faim si le Seigneur ne m'avait prise en pitié, et

ne m'avait donné la pensée d'aller me jeter aux pieds d'un digne

prêtre qui a daigné me tendre une main secourable. Sans lui, sans

monsieur l'abbé Reuzet, je serais certainement morte de faim; mais

cet homme de Dieu m'a placée chez une vieille et respectable dame

qui m'a prise en affection, et qui promet de me garder près d'elle,

malgré l'état horrible de ma figure. Cette dame, à cause de son

grand âge, a besoin de distractions et montre beaucoup de plaisir à

m'entendre chanter; mais, comme elle n'est pas musicienne, il n'y a

pas de piano chez elle, et je suis forcée de chanter sans

accompagnement. Oserai-je vous prier de m'envoyer le mien? ce

serait pour moi un moyen de plus de plaire à ma bonne protectrice,

dont les procédés sont au-dessus de tout éloge. De grâce, excellent

et généreux père, ne refusez pas ma prière, je vous le demande à

genoux: ne me traitez pas selon mes torts, mais comme une fille

d'autant plus chère qu'elle s'offre à vos yeux purifiée par le

repentir et les larmes.

»Je suis, avec le plus profond respect, mon très-cher et

très-honoré père,

»Votre fille,

»AIMÉE DUFRESNE.»

«_P. S._ Vous adresserez mon piano, dans une caisse solide; à M.

Fleurus, rue Thérèse, 25, à Paris.»

A la suite de cette lettre se trouvaient ces quelques mots de

l'abbé Reuzet:

«Monsieur,

»Si la recommandation d'un homme voué au culte du Seigneur et ami

des malheureux peut vous toucher, je puis vous assurer que votre

fille est digne, par son repentir, de toute votre indulgence et de

toute votre affection. Elle est placée près d'une dame aussi pieuse

que respectable, et qui lui laissera probablement de quoi vivre,

sinon richement, au moins d'une manière honorable. Du reste, tout

ce qu'elle vous mande est parfaitement exact. Je vous engage donc à

lui envoyer son piano qui lui est nécessaire, non dans des vues

mondaines, mais pour procurer quelques distractions à sa

bienfaitrice.

»J'ai l'honneur d'être, monsieur,

»Votre très-humble serviteur,

»L'abbé REUZET.»

Une réponse favorable du père ne se fit pas longtemps attendre; elle

était adressée à M. l'abbé Royer et ainsi conçue:

«Monsieur l'abbé,

»J'ai l'honneur de vous remercier de la bonté que vous avez eue de

vous intéresser à ma fille et de la tirer de la malheureuse

position où elle se trouvait, par suite des égarements de la fatale

imprudence de sa jeunesse. Sa lettre m'a fait verser des larmes

bien amères, mais, en présence du témoignage d'un homme de bien qui

prêche et pratique tout à la fois les maximes de l'Evangile, je ne

puis oublier que je suis père et je lui pardonne.

»Ma fille me demande son piano dans le but de procurer quelques

moments agréables à sa maîtresse, je ne puis le lui refuser.

Veuillez donc être assez bon, M. l'abbé, pour lui dire qu'elle le

recevra très-incessamment, et parfaitement emballé, à l'adresse de

M. Fleurus, rue Thérèse, numéro 25.

»J'ose espérer, M. l'abbé, que vous ne laisserez pas votre bonne

oeuvre incomplète, et que ma fille trouvera toujours près de vous

cette protection éclairée et ces bons conseils qui l'ont enfin fait

rentrer dans les vues du Seigneur.

»Recevez, M. l'abbé, avec l'expression de ma vive et sincère

reconnaissance, les salutations respectueuses de

»Votre très-humble serviteur,

»FRANÇOIS DUFRESNE,

»Menuisier, rue Jeanne-d'Arc, à Orléans.»

On a deviné que cette lettre avait été pensée et écrite par Salvador et

de Lussan, que le chemin de fer avait depuis quelques jours transportés

à Orléans où ils avaient pris un logement sous le nom de François

Dufresne.

L'abbé Royer s'empressa de communiquer cette réponse à Silvia: elle en

fut si joyeuse qu'elle sauta au cou de la vieille dame et l'accabla de

caresses. Celle-ci, de son côté, n'en était pas moins ravie; il lui

semblait qu'une nouvelle ère allait s'ouvrir pour elle, et que les sons

magiques de l'instrument tant désiré devaient la rajeunir et lui rendre

la beauté et les grâces du bel âge!

Enfin, au bout de quelques jours, le piano arriva.

A la vue de la caisse qui le contenait, la vieille s'écria:

--Dieu! qu'il est grand, votre clavecin!

--Et lourd! dirent les deux vigoureux commissionnaires qui l'avaient

apporté.

--Oh! oui, il est lourd, dit Silvia, car c'est un piano à queue et à six

octaves, de la fabrique de Pleyel; c'est ce qu'il a fait de plus solide

et de plus riche!

--Il paraît que l'expéditeur est un homme avisé tout de même, dit le

père Fleurus, car il l'a fait emballer dans une caisse joliment solide,

et à deux serrures encore!

--Tiens, c'est vrai, dit Silvia: je reconnais bien mon père à l'excès de

ses précautions.

La vieille paraissait examiner tout cela avec une espèce de

satisfaction; mais ce qui l'embarrassait c'était de trouver une place

pour loger l'énorme caisse sans tout bouleverser dans son appartement.

Ne pourrait-on pas sortir le clavecin de la boîte, dit-elle, il

tiendrait moins de place, et on l'entrerait plus facilement.

--C'est vrai, dit le citoyen Fleurus, s'il y a _t'une_ clé, on peut

_z'ouvrir ilmédiatement_ tout de suite.

--Taisez-vous, monsieur le cuirassier, dit madame Fleurus, il faut donc

que vous mêliez votre musique partout:

Le trop parler, monsieur, souvent nous est contraire;

Pour garder le silence il faut savoir se taire!

--Est-elle cocasse _mame_ mon épouse! Va, j'ai le chic en fait

d'instrument, moi _qu'ai tété_ trois mois trompette dans les

_curassiers_. Allons mes amis, donnez-moi la clé, je vous ferai voir

l'truc pour déballer un _craversin_.

--Les clés? qui les a, les clés? dit l'un des commissaires à son

camarade: est-ce toi, fiston? ousque tu les a fichées les clés?

--Tiens, répondit l'autre, tu sais bien que je les ai données à Pierrot.

Il est capable de les avoir emportés chez le père Moulard, là _ous_

qu'il loge à Charonne!

L'un de ces commissionnaires, il n'est peut-être pas nécessaire de le

dire, n'était autre que Vernier les bas bleus, revêtu ainsi qu'un de ses

camarades (qui bien entendu ne connaissait pas le mot de l'énigme et qui

avait consenti, moyennant une somme de deux cents francs, à jouer le

rôle qui lui était imposé), du costume complet des enfants du Cantal.

Pendant le colloque des deux commissionnaires, maître Fleurus avait été

chercher un gros marteau et un ciseau, et déjà il se mettait en devoir

de forcer les serrures; mais Silvia se jeta sur lui en lui disant:

--Qu'allez-vous faire! malheureux vandale? vous allez briser mon piano,

le désaccorder pour toujours, et peut-être m'en donner pour deux cents

francs de réparations! De grâce, madame, continua-t-elle en s'adressant

à la vieille, ordonnez que l'on attende à demain; ce brave homme

(indiquant l'un des commissionnaires), apportera la clé. Du reste, il

faut un luthier pour déballer mon piano sans accident, et je ne pense

pas qu'il y ait le moindre inconvénient à l'entrer jusqu'à demain dans

la première pièce. Il faut le placer là, dit-elle en indiquant la place

où elle voulait l'avoir.

La vieille ne s'y étant pas opposée, la caisse fut placée à l'endroit

indiqué par Silvia, et tout le monde se retira satisfait, excepté

pourtant le citoyen Fleurus, qui marmottait entre ses dents:

--En _v'là z'une de couleurrr_ qui l'y ont montée _zà_ la vieille, c'est

pour avoir un deuxième pour boire, les _faignants_, qui l'y rapporteront

les clés demain!

Il était bien trois heures de l'après-midi lorsque tout ceci fut

terminé. Peu de temps après, la vieille et Silvia se mirent à dîner, et

on pense bien qu'il ne fut question que du piano.

--Dieu, qu'il est grand! disait la vieille, je n'en ai jamais vu de

cette dimension. Puis elle se levait et tournait à chaque instant autour

de la caisse, l'examinait en tous sens, ajoutant: Voilà une boîte qui

est bien faite, je n'en ai jamais vu de pareille.

--Mon père l'aura faite exprès, dit Silvia: c'est un homme qui ne fait

que du solide en toutes choses.

La vieille s'en approcha encore une fois, l'examina de nouveau avec

attention, puis la frappa de l'extrémité des doigts.

--Tiens, dit-elle, il me semble que j'ai entendu _quéque_ chose

_grouiller_?

--Ce n'est rien, dit Silvia, c'est la vibration qui produit cet effet.

--_Quéque_ c'est _q'la_ vibration? demanda la vieille.

Silvia eut assez de peine à lui faire comprendre l'effet de vibration

qu'elle avait entendu, car comme nous l'avons dit, la vieille était

d'une intelligence fort obtuse, et la science des Noël et Chapsal et des

Bescherelles était pour elle lettre close. Enfin, elle fut rassurée par

la démonstration que lui en fit Silvia en frappant sur un verre de

cristal:

--Nous allons finir de dîner, ma bonne mère, dit Silvia, puis ensuite je

vous lirai le deuxième volume de l'ouvrage que nous avons commencé.

--Si tu avais un autre livre à me lire, répondit la vieille, je n'en

serais pas fâchée, car celui-ci me fait faire des rêves qui me font

peur. L'autre nuit, j'ai rêvé que tous les voleurs de la Forêt-Noire

s'étaient introduits et cachés chez moi pendant que je priais Dieu à

l'église, et que la nuit ils nous avaient coupé le cou à toutes les

deux.

--Ah bah! tous songes sont mensonges, ma chère maman; il ne faut jamais

croire à ces bêtises-là.

--T'as ben raison, va! les rêves, c'est des histoires comme dit le

proverbe.

--Tenez, reprit Silvia, si vous le voulez, je vous lirai les fables de

Florian!

--Ah! oui, c'est gentil tout d'même ces histoires-là! C'est des fables

qui ne sont pas vraies, n'est-ce pas?... N'importe, j'les aime bien tout

d'même!--Tiens, il me semble que la caisse craque?

--Oui, c'est vrai, vous ne vous trompez pas, chère maman, la caisse a

craqué; mais c'est l'effet du bois qui a changé d'atmosphère.

--Tiens, c'est du nouveau _l'arme aux sphères_! ça fait donc craquer le

bois? Ah! mon Dieu, v'là qui craque encore plus fort! c'est comme mon

buffet, qui craque si fort la nuit qu'il m'a éveillée plusieurs fois.

--Ce n'est rien, ce n'est rien, dit Silvia; tous les meubles sont sujets

à cela lorsqu'ils ne sont pas parfaitement en équilibre. Ne nous

occupons plus de cela, lisons Florian.

La vieille devint attentive à la lecture de Silvia, mais de temps en

temps elle faisait des remarques qui n'étaient certainement jamais

venues à l'esprit d'aucun commentateur; elles étaient d'une naïveté à

faire pouffer de rire, et il ne fallait rien moins que la grande

préoccupation où se trouvait Silvia, pour ne pas lui éclater au nez.

Enfin neuf heures sonnèrent; la vieille se disposa à se coucher, mais

lorsqu'elle voulut fermer la porte de sa chambre à double tour, comme

elle en avait l'habitude, elle s'aperçut que la caisse était placée de

manière à l'en empêcher; force fut donc pour elle de se mettre au lit et

de laisser les choses dans l'état où elles étaient; car à elles deux

elles n'étaient pas assez fortes pour remuer la caisse, ni la changer de

place. Après l'avoir embrassée et lui avoir souhaité le bonsoir, Silvia

se retira dans sa chambre.

Laissons-les l'une et l'autre; nous ne tarderons pas à apprendre comment

elles ont passé la nuit.

V.--Drame.

Nous avons laissé la dame au voile vert et sa compagne retirées chacune

dans son appartement, pour chercher dans un sommeil réparateur le repos

du corps, l'oubli des peines de la journée et l'illusion sur celles qui

souvent l'attendent le lendemain!... Quelques heures se sont écoulées;

pénétrons dans cet intérieur et voyons ce qui s'y passe.

La vieille est ensevelie dans le plus profond sommeil; Silvia, l'oreille

attentive, vient à pas de loup et pieds nus s'en assurer. Quelle est

donc la cause d'une telle sollicitude? est-ce l'intérêt que lui inspire

la dame qui l'a recueillie avec tant de confiance et tant de bonté?

craint-elle qu'une indisposition subite, un affreux cauchemar, ou

quelque autre cause, ne vienne interrompre son repos? Non, ce ne sont

pas ces nobles sentiments qui la tiennent éveillée, Silvia en est

incapable. Ce qui la tient éveillée, c'est la pensée du crime, c'est la

soif de l'or, c'est celle du sang!!! Elle a juré la mort de sa

bienfaitrice, elle vient s'assurer si le moment de frapper est

arrivé!...

La chambre où repose la vieille n'est éclairée que par la faible lumière

d'une veilleuse; Silvia approche, elle plonge un indicible regard sur la

victime:

--Elle dort, dit-elle; elle dort, mais c'est pour ne plus se réveiller!

Puis revenant précipitamment dans la pièce voisine, elle ouvre la

caisse, il en sort deux hommes. Salvador et de Lussan!...

Enfermés depuis plus de six heures dans cette espèce de cercueil, ils en

sortent brisés et presque asphyxiés; mais grâce à un verre d'eau-de-vie

que leur administre Silvia, ils ne tardent pas à se remettre et à

retrouver l'énergie farouche et sanguinaire qu'exige l'accomplissement

de leurs desseins.

Prêts à frapper, ils n'attendent que le signal de leur complice.

Celle-ci retourne auprès de la vieille, qui dort toujours du plus

profond sommeil...

Silvia appelle et guide du geste les deux assassins!...

Rapides comme la pensée, ils se précipitent sur la malheureuse vieille,

et l'étranglent sans qu'elle puisse pousser un gémissement!!!

--C'est fait! dit de Lussan.

--Oui, répond Salvador! cette _marraine_[898] là ne viendra pas _me

tenir sur les fonts baptismaux_[899].

* * * * *

* * * * *

Sur la demande de Salvador, Silvia apporta une lumière; il voulait

s'assurer si la vieille était bien morte; il l'approche de sa figure:

--Dieu de Dieu! s'écrie-t-il, c'est la mère Sans-Refus!

--Ma mère! dit Silvia: quoi! j'ai fait assassiner ma mère!...

--Comment? c'est la Sans-Refus, dit à son tour de Lussan: voilà une

aventure diabolique!...

Salvador et de Lussan s'entre-regardaient sans mot dire, l'oeil fixe, et

comme atterrés par cette découverte!

--Ah bah! dit Silvia, à qui un si grand crime n'avait pas arraché une

larme; _c'est un fait accompli_, il faut en subir les conséquences.

Après tout, c'est une manière d'hériter tout comme une autre; un peu

plus tôt, un peu plus tard, la succession ne pouvait manquer de nous

venir.

--C'est vrai, dit Salvador, Silvia a raison.

Et ces trois monstres se serrèrent alors la main en signe

d'acquiescement et de félicitation.

--Ne perdons pas un temps précieux, dit de Lussan; procédons à la

recherche de la cachette indiquée par mon cher confesseur.

En un instant ils eurent découvert la cachette que l'abbé Royer avait si

indiscrètement indiquée, et s'emparèrent de tout ce qu'elle

contenait!...

Trois heures du matin sonnaient comme finissait cette sanglante

expédition; mais pour sortir de là sans bruit, il fallait user

d'adresse.

A cinq heures et un quart, le père Fleurus, en homme vigilant, arriva

dans la cour pour commencer son service quotidien. Fidèle à ses vieilles

habitudes et gai comme un pinson, il sifflotait l'air de la

_Carmagnole_ et du _Ça ira_, comme aux belles journées de 93. Lorsque

le jour fut venu tout à fait, Silvia l'appela par le petit guichet, et

le pria d'aller de suite lui acheter un peu de fleurs d'oranger pour sa

maîtresse qui, disait-elle, était incommodée.

--A quoi q'c'est bon, vot'fleur d'orange? répondit-il: _faurrait_ ben

mieux lui faire prendre une bonne goutte de Paul-Niquet[900] ou de 107

ans!

--Non, non, citoyen Fleurus, c'est de la fleur d'oranger qu'il lui faut.

Allez vite; tenez, voici de l'argent, vous garderez de quoi boire un

verre de vin blanc pour votre peine.

--Vous êtes ben bonne, mamzelle; mais je ne puis laisser la maison seule

en ce moment: on ne sait ce qui peut arriver, l'ennemi est quéq'fois

plus près qu'on ne pense. J'reste donc à mon poste, à moins que mame

Fleurus ne vienne me relever; mais il n'est pas encore six heures, et ce

n'est guère qu'à neuf qu'elle se lève et descend dans la cour, quand

elle sera arrivée je serai tout à vot' service.

--Ce vieil imbécile est capable de nous faire prendre comme dans une

souricière, dit Lussan.

--Si vous le faisiez entrer, dit tout bas Salvador à Silvia, nous

aurions bientôt la clé des champs.

--Excellente idée, dit Silvia.

Elle revient au guichet, appelle père Fleurus et lui dit que sa

maîtresse désire lui parler et le prie de vouloir bien entrer un instant

chez elle.

--Ah! pour ça, dit le rébarbatif portier, je suis t'à vos ordres.

Puis comme Silvia avait toutes les clés, elle lui ouvrit la porte, les

deux brigands restèrent cachés derrière. Quand le père Fleurus fut entré

dans la première pièce, Silvia lui dit qu'elle avait besoin d'un

chaudron qui se trouvait sur un rayon très-élevé dans la cuisine, et le

pria de vouloir bien le lui donner. Notre cuirassier sans défiance,

entre dans la cuisine, monte sur une chaise; mais au même moment la

porte est refermée sur lui à double tour, les trois complices

disparaissent avec la rapidité de l'éclair!...

Le brave citoyen tout ébahi, était loin de supposer le véritable motif

de son emprisonnement; il ne s'en affectait même pas le moins du monde,

car il supposait que c'était une mauvaise plaisanterie que lui faisait

Silvia pour se venger du refus qu'il lui avait fait un instant

auparavant. Il en riait donc d'assez bon coeur; mais quand il vit que

cela se prolongeait par trop longtemps, il appela:

--Aimée, Aimée, ouvrez-moi donc! J'vous promets qu'une aut' fois j'serai

_pus genti_. Voyons, ouvrez-moi vite, car _mame_ Fleurus me grondera si

ma cour n'est pas t'en état de _propriété_ quand elle va descendre!

Aimée, Aimée! Tiens, pas de réponse!... Attends, attends va, petite

farceuse, tu me payeras ça, je vas t'avoir bientôt fait d'_ouvert_ la

cage!

En effet, moitié riant, moitié grommelant, en moins de cinq minutes il

eut dévissé la serrure; mais une fois sorti, il eut beau chercher il ne

vit personne.

--Diable, diable, dit-il, en v'là une sévère de farce quoiqu'ça

_siguenifie_?

Il cherche de nouveau, il appelle: personne ne répond. Alors, voyant que

la chambre de la vieille est ouverte, il entre: quel spectacle! Tout y

est dans le plus grand désordre, le lit est au milieu de l'appartement

et ne renferme plus qu'un cadavre!!!

--Savoyard de sort, dit-il: en v'là zune de _catatrofe_[901]; qu'est-ce

que va dire _mame_ Fleurus? Mon Dieu, mon Dieu! tout est perdu, le

diable est dans la maison!

Ce disant, il revient dans la première pièce, jette les yeux sur la

caisse ouverte, point de piano. Seulement il y voit deux places

artistement disposées et rembourrées, et les empreintes récentes dont

elles conservent les traces en indiquent l'usage. Plus de doute, les

assassins ont été introduits dans cette caisse par Aimée et elle a

disparu avec eux!

--Au voleur! à l'assassin! crie le malheureux portier: A moi, au

secours!...

* * * * *

* * * * *

* * * * *

La police se livra à de longues et minutieuses recherches, mais vaines

précautions, l'heure fatale n'avait pas encore sonné pour ces trois

scélérats!

Le jour qui suivit celui où l'assassinat de la malheureuse Sans-Refus

fut consommé, Salvador s'éveilla avec le soleil, et arracha de Lussan et

Vernier les bas bleus au sommeil. (Ce dernier avait passé la nuit dans

le logement de la rue de l'Ouest.) Silvia dormait encore paisiblement.

Salvador mena ses deux complices dans la pièce voisine de la chambre à

coucher.

--Nous n'avons pas de temps à perdre, leur dit-il; la police va mettre

tous ses agents en campagne, et comme malheureusement la figure de

Silvia est plus que remarquable, il est probable que nous serons

découverts si nous restons ici: il nous faut donc quitter ce logement.

--Quittons-le donc et mettons-nous en route, répondit le vicomte de

Lussan, nous avons de l'or, des papiers en règle...

--Nous ne pouvons en ce moment penser à nous mettre en route. Je pense

que nous devons laisser s'écouler un peu de temps et nous confiner dans

quelque obscure retraite.

--Nous ferons, cher marquis, tout ce que vous jugerez convenable; vous

êtes aujourd'hui la sagesse et la prudence elles-mêmes.

--Je suis bien aise que vous me rendiez cette justice; car vous ne

songerez pas alors à blâmer la cruelle nécessité qui nous force à

abandonner notre amie.

--Comment abandonner la marquise, celle à qui nous devons le succès qui

vient de couronner notre dernière entreprise? Ah! marquis!...

--Songez, vicomte, que la malheureuse Silvia est, à l'heure qu'il est,

si laide, si reconnaissable surtout, que le premier individu peut fort

bien dire en la voyant passer: Voilà la femme qui a introduit les

assassins chez la vieille de la rue Thérèse.

--C'est vrai, s'écria Vernier les bas bleus, je me range à l'avis de

Rupin.

--Laissons alors à la marquise, ajouta de Lussan, le quart de ce que

nous possédons.

--A quoi bon, reprit Salvador, le sort de la malheureuse est fixé: elle

sera prise avant qu'il ne se soit écoulé trois jours, ajouta-t-il d'une

voix piteuse; est-il donc nécessaire qu'une partie de ce que nous avons

eu tant de peine à gagner tombe entre les mains de la justice?

Au fait, reprit Vernier les bas bleus, je n'en vois pas la nécessité.

Le résultat de la conversation qui précède n'est pas difficile à

deviner. Les trois bandits partirent, emportant l'or, les bijoux et les

billets de banque volés à la mère Sans-Refus; ce ne fut que, pressés par

les instances du vicomte de Lussan, qu'ils se déterminèrent à laisser

sur la commode deux billets de banque de mille francs.

--C'est autant de perdu, avait dit Salvador en se déterminant à obéir à

son complice: elle sera arrêtée lorsqu'elle voudra les changer.

Nous n'essayerons pas de peindre la rage qui s'empara de Silvia,

lorsqu'elle eut acquis la certitude qu'elle avait été abandonnée par son

amant.

--Je devais m'y attendre, s'écria-t-elle en proie à la plus sombre

fureur. Je devais m'y attendre, il ne m'aimait que parce que j'étais

belle; mais je me vengerai.

Le hasard, ou plutôt la Providence qui voulait que les crimes des

scélérats dont elle désirait se venger fussent punis, se chargea de la

servir.

Plusieurs jours s'étaient passés depuis la disparition de Lussan, de

Salvador et de Vernier les bas bleus, et Silvia désespérait de parvenir

à les découvrir, lorsqu'un soir elle vit ce dernier qui se dirigeait

vers les cabriolets qui stationnent sur la place des Victoires; il

marchait en chancelant, son teint était allumé, en un mot, il était

ivre.

--Aux Batignolles, rue des Dames, nº 13, dit-il au cocher dont il avait

choisi le véhicule.

--Enfin! se dit Silvia qui avait entendu ces mots, je le tiens, j'en

suis sûre; mais pour que ma vengeance soit complète, il faut qu'ils

sachent que c'est à moi qu'ils devront leur perte.

Silvia, réfléchissant aux moyens qu'elle devait employer pour arriver au

but de ses désirs, allait gagner la retraite qu'elle avait choisie après

avoir abandonné le logement de la rue de l'Ouest, lorsqu'elle se trouva

en face d'un homme qu'elle connaissait depuis longtemps.

C'était Ronquetti, dit le duc de Modène.

Comme elle avait suivi avec assiduité le compte rendu par les journaux

des débats qui avaient amené la condamnation de son amant et de ses

complices, elle savait le rôle qu'y avait joué cet homme qui, pour

récompense des révélations qu'il avait faites avait obtenu la remise du

restant de sa peine, et était entré au service de la police à laquelle

il savait se rendre très-utile.

Elle l'aborda résolûment.

--Vous êtes Ronquetti, le duc de Modène? lui dit-elle.

--Pour vous servir si j'en suis capable, belle dame.

Silvia était assez élégamment costumée: un voile épais couvrait son

visage, et l'élégance de sa taille justifiait de reste le compliment que

venait de lui adresser son ancien amant.

--Vous êtes mouchard? ajouta-t-elle.

Ronquetti voulut se fâcher.

--Ne vous mettez pas en colère, lui dit Silvia; nous n'avons pas de

temps à perdre en paroles inutiles: bornez-vous à répondre à ma

question. Vous êtes mouchard?

--Je suis mouchard, vous l'avez dit.

--Vous ne me reconnaissez pas?

Silvia entraîna Ronquetti sous un réverbère et leva son voile.

Ronquetti recula épouvanté.

--Je n'ai pas cet honneur, répondit-il.

--Je suis Silvia la cantatrice, ou plutôt la marquise de Roselly.

--Ah bah! en ce cas, ma chère amie, je vous arrête au nom de la loi;

vous avez à régler un petit compte avec M. le procureur du roi.

--Je sais cela.

--Vous êtes, à ce qu'il paraît, lasse de vivre. Au fait, je comprends

cela, votre visage...

--Brisons, je vous prie. Je puis vous donner Salvador, de Lussan et

Vernier les bas bleus.

--Oh! faites cela, ma chère Silvia, et je vous promets que vous n'aurez

pas sujet de vous plaindre de moi.

--Je le ferai, mais à une condition.

--Quelle qu'elle soit, elle vous sera accordée si toutefois elle est

possible.

--Je veux être présente à l'arrestation de ces trois hommes.

--N'est-ce que cela? Accordé, accordé, je vous le garantis.

Le lendemain, de grand matin, une nombreuse escouade d'agents de police

envahissait une petite maison isolée de la rue des Dames, aux

Batignolles, et pénétrait dans un appartement où elle trouvait les trois

bandits que jusqu'alors elle avait vainement cherchés.

Les vrais mystères de Paris · 第 96 / 99 段