avaient prise de ne pas se laisser arrêter vivants, firent une
vigoureuse résistance; ils tuèrent deux des agents chargés d'opérer leur
arrestation; la police, elle aussi, a ses champs de bataille, mais il
fallut enfin qu'ils cédassent au nombre. Salvador, blessé au bras, de
Lussan, qui avait reçu une balle dans la jambe, Vernier horriblement
maltraité, ne pouvaient plus faire de résistance, on se jeta sur eux,
ils furent garrottés et tout fut dit.
Lorsqu'ils se trouvèrent dans l'impossibilité de nuire, Silvia, qui
jusqu'à ce moment, s'était tenue à l'écart, s'approcha d'eux.
--C'est à moi que vous devez votre arrestation, dit-elle; je suis bien
vengée, n'est-il pas vrai?
--Furie, s'écria Salvador, débarrasse-moi de ton odieuse présence.
--Ne vous mettez pas en colère, cher marquis, dit de Lussan, nous
n'avons que ce que nous méritons, il faut le reconnaître; nous ne
devions pas abandonner notre amie.
--Elle montera à la _butte_[902] avec nous, notre amie, dit Vernier les
bas bleus, ça sera drôle.
--J'échapperai à l'échafaud, dit Silvia à Salvador, adieu, M. le marquis
de Pourrières.
Elle porta à ses lèvres un petit flacon qui contenait de l'acide
prussique, et tomba sur le carreau comme frappée de la foudre.
--Elle est allée retenir nos places là-haut, dit Vernier les bas bleus,
bon voyage.
Salvador voulut s'emparer du flacon dont Silvia venait de se servir,
mais il en fut empêché par les agents de police.
Les trois complices furent de suite conduits à la Conciergerie, et des
ordres furent donnés pour qu'ils fussent gardés à vue; le nouveau procès
qu'il fallut leur faire ne fut pas long; on n'avait en quelque sorte
qu'à constater leur identité, et d'ailleurs, ils ne songèrent pas à
nier le nouveau crime dont ils s'étaient rendus coupables depuis leur
évasion.
Enfin, le soleil qui devait éclairer le jour où ils allaient recevoir la
juste récompense due à leurs crimes se leva.
De Lussan, dès le matin, s'était fait couper les cheveux aussi courts
que possible; il avait arraché lui-même le collet de sa chemise, enfin,
sa _toilette_ était faite.
--Vous le voyez, maître, dit-il au bourreau lorsque ce fonctionnaire
s'approcha de lui; je suis prêt pour la cérémonie, vous n'aurez donc pas
besoin de poser votre main sur moi.
Après avoir achevé sa toilette, de Lussan, excellent catholique, comme
on sait, se confessa et communia avec une dignité et un recueillement
très-remarquables; après avoir rempli tous ses devoirs, il fut gai et
plaisant comme toujours; il envisageait la mort sans effroi.
Salvador qui, d'abord, avait voulu faire le frondeur, qui avait repoussé
les consolations de la religion, ne put résister aux exhortations du
vénérable aumônier des prisons et à l'exemple de son complice, qui
parvint à le décider à finir en chrétien, ce qu'il fit en effet.
Ce scélérat se confessa avec une abondance et une sincérité de coeur que
l'on dut croire véritables; il fit même l'aveu d'un crime dont les
hommes ne lui avaient pas demandé compte, il confessa l'assassinat
commis sur la personne du malheureux serviteur de la maison de
Pourrières, d'Ambroise, qui, ainsi qu'on se le rappelle, trouva une mort
cruelle dans les ravins qui bordent le parc du vieux château, et après
avoir reçu l'absolution, il reprit sa gaieté naturelle, et, de ce
moment à quatre heures, il causa avec le bon prêtre et son complice,
avec une lucidité et une aisance véritablement remarquables.
Le repentir manifesté par ces deux hommes, qui moururent avec un courage
calme et sans forfanterie, fut-il sincère ou ne fut-il qu'une dernière
comédie jouée par eux pour se divertir aux dépens de ceux qui
regrettaient de voir se terminer sur l'échafaud une carrière qui aurait
pu être brillante s'ils avaient bien employé les nombreuses facultés
dont ils étaient doués? c'est un secret entre Dieu et eux.
A Dieu seul le privilége de lire dans les coeurs.
Epilogue.
Et maintenant, le lecteur va sans doute vouloir que nous lui apprenions
ce que devinrent, après les événements que nous venons de rapporter,
ceux des personnages de cette histoire, dont nous n'avons pas parlé dans
les derniers chapitres qu'il vient de lire. Nous allons donc, avant de
prendre congé de lui, satisfaire un désir que nous aurions été bien
fâché de ne point entendre manifester.
A quelques portées de fusil de Senlis, bien loin de la grande route, au
milieu d'une belle prairie, semée de bouquets d'arbres, il existe un
joli petit village, nommé Saint-Léonard; à quelques pas de ce village
est un noble et vieux château que ses nouveaux propriétaires viennent de
faire réparer, et dans lequel ils ont réuni tout ce qui peut contribuer
à faire chérir la vie des champs: des livres, des tableaux, de la
musique. Non loin du château, à l'entrée du village de Saint-Léonard,
est une jolie maison bourgeoise, dont la façade est ornée de quelques
pieds de vigne vierge. Le château est habité par sir Lambton, Laure et
son mari, la maison sert de retraite à Edmond de Bourgerel à sa femme,
et à Lucie. La bonne madame de Saint-Preuil est morte entre les bras de
ses enfants, heureuse de laisser sa chère nièce unie à un homme
estimable.
Laure ne pouvait se résoudre à vivre loin de son amie, qui, ainsi qu'on
l'a vu, ne s'était réfugiée chez Eugénie, que parce qu'elle avait deviné
que sir Lambton ne voudrait pas qu'elle s'aperçût que sa fortune n'était
plus ce qu'elle avait été, a voulu que son oncle vendît la propriété de
Guermantes, et qu'il vînt se fixer à Saint-Léonard, et comme ses désirs
n'ont jamais cessé d'être des ordres, sir Lambton et Servigny se sont
empressés de lui obéir.
La plus étroite amitié unit Servigny et Edmond de Bourgerel, doués tous
deux du plus noble caractère; Edmond, est de plus, un infatigable joueur
de billard, ce qui plaît fort à sir Lambton, qui achève tranquillement
sa vie, entouré d'êtres vertueux, et de trois beaux et joyeux enfants,
qui bientôt ne lui laisseront pas le temps de regretter la vieille
Angleterre.
Deux de ces enfants appartiennent à Laure et à Servigny, le troisième
est celui d'Edmond et d'Eugénie. Il y a tout lieu de croire qu'ils ne
feront pas mentir le vieux proverbe: _tel père tel fils_, ils paraissent
doués des plus aimables qualités du coeur et de l'esprit, qualités qui,
grâce à l'excellente éducation qu'ils reçoivent, deviendront avec l'âge
des vertus solides...
Le bon abbé Reuzet visite souvent la petite colonie, qui vit heureuse à
Saint-Léonard, il amène quelquefois avec lui un jeune avocat de ses
parents, qui a déjà conquis une certaine réputation; ce jeune homme n'a
pu voir, sans l'aimer, la douce Lucie, et nous croyons bien que cette
femme ne le voit pas sans éprouver un certain plaisir. Si jamais il
devient l'époux de Lucie, nous sommes certain qu'il lui fera oublier
toutes les peines qu'elle a supportées.
La mère de Beppo, après la mort de son fils, est retournée en Provence,
elle a emmenée Georgette avec elle; cette bonne femme a revu avec
plaisir ses compatriotes, le ciel bleu de la belle Provence, et les
grèves sablonneuses de la Méditerranée; nous croyons cependant qu'elle
ne vivra pas longtemps; mais les soins affectueux de Georgette qui est
devenue une très-honnête fille, et qui épousera probablement un pêcheur
qui ne lui demandera pas un compte trop sévère de son passé, adouciront
ses derniers instants.
Paolo est encore au service du général comte de Morengy, qui s'est fixé
en Savoie, dans une jolie villa, près de la vallée de Chamouny; le
général comte de Morengy, n'a fait que passer sous les yeux de nos
lecteurs, nous leur dirons peut-être plus tard les raisons qui
déterminèrent ce brave militaire à quitter sa patrie, que cependant il
aimait autant que nous aimons notre dernière maîtresse.
Mathéo terminera ses jours à l'abbaye de la Meilleraye, frère Eugène
(c'est le nom de religion du docteur Mathéo), est de tous les trappistes
celui qui s'est imposé les pénitences les plus rudes. Dieu, nous aimons
à le croire, daignera laisser tomber un regard de commisération sur ce
pauvre pécheur, qui trouvera dans un monde meilleur, le repos qu'il n'a
pu rencontrer ici-bas.
Les individus que nous avons souvent rencontrés chez la mère Sans-Refus,
Charles la belle Cravate, grand Louis, Cornet tape dur, Robert,
Cadet-Vincent, Mimi, Lenain, Dejean la main d'or, petit Crépine,
Biscuit, Lasaline, et les autres, ont reçu la punition due à leurs
crimes, les uns sont dans les maisons centrales, les autres sont au
bagne où ils termineront probablement leur existence. Le grand Louis et
Charles la belle Cravate, on le sait déjà, sont du nombre de ces
derniers, ces deux misérables ont été condamnés aux travaux forcés à
perpétuité.
Cadet Filoux, Coco-Lardouche et Cadet l'Artésien, ces trois vénérables
représentants de l'ancienne _pègre_, sont morts en regrettant les us et
coutumes du temps passé, c'est dire qu'ils sont morts en état
d'impénitence finale. Messire Satan a dû, lorsqu'ils sont arrivés dans
sont ténébreux séjour, leur faire une bien magnifique réception.
Fanfan la Grenouille, de voleur devenu agent de police, n'a pas su faire
un bon usage des dix mille francs que la mère Sans-Refus lui donna, afin
qu'il favorisât son évasion. Après avoir dépensé cette somme en folles
orgies, Fanfan la Grenouille se trouva un beau matin sans ressources sur
le pavé du roi. Force lui fut alors de reprendre son ancien métier; mais
comme il avait pendant une longue oisiveté, à peu près perdu la plupart
de ses facultés, il se laissa prendre la main dans le sac, et il alla
rejoindre en prison tous ceux qu'il y avait fait entrer, triste retour
des choses d'ici-bas!
Vernier les bas bleus, pris ainsi qu'on l'a vu avec Salvador et de
Lussan, les a accompagné sur l'échafaud. Ce misérable n'a pas suivi
l'exemple de ses complices, il est mort ainsi qu'il avait vécu.
De Préval prit un peu tard la résolution de vivre désormais en honnête
homme; il rassembla tous ses capitaux, qu'il convertit en inscription de
rentes sur l'Etat, et il se trouva à la tête d'un revenu d'environ cinq
mille francs, c'était plus qu'il n'en fallait pour mener bonne et
joyeuse vie dans une petite ville de province, et telle était, en effet,
l'intention de Préval; mais le diable qui ne veut pas que ses féaux
fassent souche d'honnêtes gens, lui réservait un tour de sa façon: de
Préval rentrant chez lui à une heure avancée de la nuit, la veille du
jour qui devait éclairer son départ de Paris, se trouva par hasard
devant un malheureux auquel il avait gagné, à l'écarté, une somme
très-considérable; cet individu avait acheté quelques heures auparavant
une paire de pistolets, avec lesquels il voulait se faire sauter la
cervelle, ils étaient tout chargés, et il se rendait aux Champs-Elysées,
afin de se tuer à son aise, lorsqu'il rencontra de Préval; la vue de
celui qu'il accusait, non sans raison, de sa ruine, alluma dans son sein
une furieuse colère, et comme, lorsque l'on est bien déterminé à se
tuer, on ne craint guère les suites d'une action désespérée, il
déchargea l'un de ses deux pistolets dans la poitrine du pauvre de
Préval.
--Tu ne voleras plus personne, dit-il lorsque le malheureux _grec_ tomba
à ses pieds.
A la naissance du jour, deux cadavres furent relevés, l'un rue Monsigny,
derrière la salle Ventadour, l'autre aux Champs-Elysées.
--«Nous vous raconterons notre histoire une autre fois, «dirent en même
temps Mina et la Lorette, avant de quitter le marquis de Pourrières et
ses deux amis. Ces mots, qui terminent le premier chapitre de notre
second volume, promettaient à nos lecteurs les histoires de deux jolies
femmes. Ces histoires, nous ne les avons pas données, par la raison
toute simple qu'après en avoir pris connaissance, nous avons trouvé
qu'elles ressemblaient tant à celle de Félicité Beauperthuis, qu'elles
auraient fait double emploi avec elle; jeunes filles sages et naïves que
la séduction lance sur un chemin qui n'est pas celui de la vertu, voilà
le fond; la forme seule diffère. Cependant, comme peut-être quelques-uns
de nos lecteurs désirent savoir quel est actuellement le sort de Mina et
de la Lorette (nous avons tracé de ces deux femmes un portrait qui, nous
le croyons, justifie leur curiosité), nous les instruirons en peu de
mots.
Mina est toujours belle; un prince valaque est amoureux d'elle, et comme
la courtisane, en ce moment follement éprise d'un mauvais sujet qui la
bat et qui la quittera lorsqu'il l'aura ruinée, ne veut pas prêter
l'oreille aux tendres discours du noble Slave, il est présumable que,
plus tard, elle sera princesse; quant à la Lorette, elle vient de se
retirer du monde; elle a épousé un riche négociant de province, auquel
elle a fait croire qu'elle était très-vertueuse; elle habite
actuellement une petite ville dont tous les habitants vantent la dignité
de ses manières et la pureté de ses moeurs.
Nous venons de nommer Félicité Beauperthuis; cette pauvre fille, plus
malheureuse que coupable, est morte dernièrement à l'hôpital de la
Charité. Son corps fut, suivant l'usage, porté à la salle de
dissection; on nous a dit que lorsque le drap qui la couvrait fut levé,
un ancien chirurgien-major de régiment, nommé depuis peu de temps chef
de l'un des services de l'hôpital de la Charité, se trouva presque mal
et qu'il sortit de la salle en se cachant le visage entre ses mains, ce
qui fit beaucoup rire messieurs les étudiants qui se trouvaient là.
Ces messieurs, à ce qu'il paraît, retrouvent très-souvent sur les tables
de marbre de l'amphithéâtre, les malheureux objets de leurs passagères
amours.
Coralie, la danseuse, malgré le vol commis à son préjudice par de Lussan
et ses complices, est toujours la plus délicieuse créature qui se puisse
imaginer; elle ruine ses adorateurs, c'est vrai, mais elle ne les trompe
pas; elle ne promet à personne un amour qu'elle est incapable de donner:
«elle vend des sourires, des oeillades et de doux propos,» et c'est
peut-être parce qu'elle offre de rendre l'argent à ceux qui ne
trouveraient par la marchandise de bonne qualité, qu'elle ne manque
jamais d'acheteurs; elle dit, à qui veut l'entendre, qu'elle quittera le
théâtre lorsqu'elle possédera cinquante mille livres de rente, et que,
si elle n'épouse pas un diplomate, elle se fera dévote et gardienne si
vigilante des bonnes moeurs, qu'elle chassera de chez elle celles de ses
servantes qui ne sauront pas résister aux doux propos des lovelaces de
l'antichambre.
Un affreux singe tient dans le coeur de Maxime la place occupée jadis par
l'infortunée Miss; les lions de la loge infernale commencent à trouver
les goûts de cette jeune fille un peu trop excentriques, mais Maxime ne
s'inquiète pas plus de leurs discours, qu'un poisson d'une pomme; Maxime
est si jolie, et il y a toujours à Paris un si grand nombre de riches
étrangers.
Le père de Maxime est toujours frotteur; il boit souvent la goutte avec
le fils de la fameuse baronne que nous avons rencontrée à Baden-Baden.
Cette dernière, qu'un procureur du roi malappris vient de faire
condamner à quelques années de prison, n'en sortira que pour faire de
nouvelles dupes; elle dit souvent à ceux qui lui rendent visite, qu'elle
aura encore un riche appartement, des domestiques vêtus de splendides
livrées, de beaux chevaux, et de magnifiques équipages; nous croyons que
la baronne s'abuse étrangement, et que ses beaux jours se sont enfuis
pour ne plus revenir; la mère des niais n'est pas morte, vous l'avez
dit, madame, et vous ne vous trompez pas; mais il faut laisser à ses
nouveaux enfants le temps de devenir grands avant de pouvoir les
tromper, et grâce à Dieu vous êtes maintenant beaucoup trop vieille pour
attendre.
Le poëte chevelu n'est plus maintenant un poëte incompris; il vient de
publier le poëme épique qu'il avait l'intention de dédier au grand-duc
de Bade; ce poëme, convenablement chauffé par la grande et la petite
presse, a obtenu un succès pyramidal; aussi son auteur a été décoré par
tous les souverains de l'Europe et des autres parties du monde; les
libraires l'attendent à sa porte pour lui demander la faveur d'éditer un
des ouvrages encore ensevelis dans les limbes de son cerveau; il sera de
l'Académie avant Béranger, qui ne sera rien, pas même académicien.
Le noble duc et le comte étranger dont il raconta les infortunes
conjugales à Roman pendant le court séjour que ce dernier fit à
Baden-Baden, sont aujourd'hui ce qu'ils étaient jadis, ce qu'ils seront
toujours, maris et contents; mais qu'importe, comme l'a fort bien dit
le bon Lafontaine, qu'il faut toujours citer lorsqu'il s'agit des maris
malheureux:
Quand on le sait, c'est peu de chose,
Quand on l'ignore, ce n'est rien.
Le comte de *** exerce toujours l'honorable métier que vous savez, il
sert sous les ordres du noble personnage grâce auquel Edmond de
Bourgerel expia par plusieurs mois de captivité le crime énorme d'avoir
écrit un mauvais drame; si vous passez près de lui, cher lecteur (nous
avons tracé de cet homme un portrait si ressemblant qu'il vous sera
facile de le reconnaître), si, disons-nous, vous passez près de lui,
rappelez-vous cette chanson de Béranger:
Parlons bas,
Ici près j'ai vu judas.
Passe-Partout et son camarade (il ne faut oublier personne) sont
toujours de fines et adroites mouches, ils iront loin... s'ils ne sont
pas pendus.
Madame Delaunay est à la tête d'un de ces établissements qui n'ont point
de nom dans le langage des honnêtes gens.
«Le docteur Delamarre vend aux femmes trompées des conseils qui le
conduiront tôt au tard devant la cour d'assises.» Cette prédiction de la
danseuse Coralie s'est réalisée, l'infortuné docteur vient d'être
condamné à plusieurs années de prison par la cour d'assises de la Seine.
L'époux de la jeune Agnès, dont nos lecteurs se rappellent sans doute
l'histoire, le père nominal de ses enfants, lui envoie des secours.
Le général de la milice citoyenne, qui faisait de si beaux présents à la
danseuse Coralie, forcé de quitter Paris pour se soustraire aux
poursuites de ses nombreux créanciers, se réfugia sur les terres de
l'Eglise; le nom qu'il porte, célèbre en Italie, lui a valu un accueil
favorable, il est maintenant un des meilleurs officiers de l'armée
papale; nos lecteurs savent sans doute que les soldats de notre
très-saint-père, ne montent plus la garde avec un parapluie.
_Pulchra Laverna_
_Da mihi fallere, da justem sanctum que videri_
_Noctem peccatis et fraudibus objicere nubem._
Nos lecteurs savent déjà que le digne ecclésiastique, qui ne récitait
jamais d'autre prière que celle-ci, est actuellement évêque, mais ce
qu'ils ne savent pas, ce que nous sommes heureux de pouvoir leur
apprendre, c'est que ce saint personnage est un des plus fougueux
champions de l'ultramontanisme, et qu'il tonne souvent en chaire contre
la corruption et l'esprit irréligieux du siècle; on dit que ses sermons
et ses mandements ressemblent aux homélies de l'archevêque de Grenade,
mais, ce sont des méchants qui se permettent de semblables discours, et,
pour notre part, nous ne voulons pas les croire.
Les méchants disent encore bien d'autres choses; ainsi, par exemple, ils
assurent que si les deux honorables qui assistaient au banquet donné
chez Lemardelay par Alexis de Pourrières s'occupaient un peu plus de
leurs propres affaires et négligeaient tout à fait celles du pays, leurs
créanciers seraient contents et que le pays ne s'en trouverait pas plus
mal, faut-il les croire? Nous n'en savons vraiment rien.
La graine de niais de l'Anglais et du marchand de bonnets de coton ne
trouve plus d'acheteurs, les annonces mirobolantes et les prospectus
mirifiques du gérant de commandité ne trompent plus personne.
M. Roulin est devenu un honnête négociant; des choses aussi
extraordinaires que celle-là arrivent quelquefois.
Le père des Lézards, l'infortuné Rigobert, trompé par la plupart des
nombreux vauriens qu'il avait réchauffés dans son sein, a été obligé de
fermer sa boutique; que vont devenir les malheureux reptiles qui
trouvaient chez lui les moyens de changer de peau à si peu de frais?
N'oublions pas un avoué qui fit condamner une de ses anciennes
maîtresses, coupable seulement de s'être rappelée les leçons qu'il lui
avait données jadis, et un avocat qui apprit à un jeune voleur que la
toge n'abrite pas toujours des gens irréprochables, le premier est
chevalier de la Légion d'honneur, directeur du bureau de charité de son
arrondissement, il est éligible, il a des chances pour arriver à la
chambre élective; le second, grâce à une faconde inépuisable, est devenu
l'un des aigles du barreau moderne; il sera riche un jour et épousera
une héritière.
Et le comte palatin du saint-empire romain, et son inséparable ami? le
premier a quitté Paris pour éviter d'être mené où l'on vient d'envoyer
le second, c'est-à-dire dans une des villes maritimes du midi de la
France; on dit même que des rets sont tendus à toutes les entrées de
notre bonne ville pour le prendre comme dans un traquenard, s'il tentait
d'y revenir.
Les biens de la maison de Pourrières, auxquels Salvador a fait une
brèche considérable, ont été remis au fils du malheureux Alexis, mais il
est probable que cet infortuné jeune homme n'en jouira pas longtemps;
les malheurs et les privations de toute espèce qui ont assailli ses
jeunes années ont ruiné sa santé; il ne s'abuse pas sur son sort, il a
déjà fait son testament, dans lequel la femme Moulin (qui a réparé,
autant du moins qu'elle l'a pu, le mal qu'elle lui avait fait) les deux
filles de M. de Riberpré, Malaga et Brigantine et les membres de la
famille Louiset n'ont pas été oubliés.
Fortuné a joint à son testament un codicille qui commence ainsi:
«Une femme estimable a porté pendant quelque temps le nom honorable qui
bientôt va s'éteindre avec moi, n'ayant pas d'héritiers du sang, et
pouvant, sans faire de tort à personne, sans blesser aucuns droits
acquis, disposer comme je l'entends de la fortune qui m'est échue en
partage, j'institue pour ma légataire unique, universelle, à la charge
par elle d'acquitter les legs particuliers énoncés en mon testament: la
dame Lucie, née de Casteval, veuve en premières noces de M. le général
comte de Neuville, etc., etc.
»En réparant autant que je puis le faire une injustice du sort envers
une femme aussi estimable que l'est la veuve du général comte de
Neuville, je crois faire une action agréable à la fois et aux hommes et
à Dieu.»
Et maintenant, cher lecteur, que nous sommes arrivé au bout d'une assez
longue carrière, nous vous rappellerons ce que nous vous avons dit au
deuxième volume de cet ouvrage que, lorsque nous nous sommes déterminé à
l'écrire, nous voulions prouver ceci: «Que les fautes les plus légères
ont presque toujours des suites déplorables, qu'il n'y a point de crime,
quelque bien combiné qu'il soit, quelque épais que soient les voiles
dont il s'enveloppe, qui échappe à la punition qui lui est due, que
souvent les crimes sont punis l'un par l'autre, que les conséquences de
toutes les liaisons qui ne sont pas fondées sur la vertu, sont toujours
déplorables, qu'il n'est pas de chutes dont on ne puisse se relever,
lorsque l'on a du courage...»
Si par l'accueil qu'il fera à notre ouvrage le lecteur nous prouve que,
par le récit des aventures de Félicité Beauperthuis, d'Elisabeth Neveux,
de Salvador et Roman, de Silvia et de Servigny, nous avons atteint le
but que nous nous étions proposé, nous nous tiendrons satisfait, car
nous aurons alors la conviction d'avoir écrit un livre utile. Quoi qu'il
en soit, comme la tâche que nous nous étions imposée était peut-être
au-dessus de nos forces, nous terminons par la formule qui clôt toutes
les comédies de l'immortel Calderon.
Excusez les fautes de l'auteur.
[Illustration: FIN]
* * * * *
NOTES:
[1] Maison.
[2] Entrer.
[3] Nom générique de tous les instruments dont se servent les voleurs.
[4] Corde.
[5] Redingote.
[6] J'ai une lanterne sourde, des allumettes et des fausses clés dans
les poches de ma redingote.
[7] Froid.
[8] Du courage.
[9] Le vol.
[10] Matin.
[11] Acheter des habits au Temple.
[12] Je me donnerai.
[13] Neuve.
[14] Soierie.
[15] A cheval.
[16] Des cadenas aux fenêtres.
[17] D'entrer.
[18] Porte.
[19] Ouvrir.
[20] Prêtons l'oreille.
[21] Rien.
[22] Donne la chandelle.
[23] La maison est riche.
[24] Beaucoup à prendre.
[25] Pris sur le fait.