Vernier les bas bleus, qui entra chez eux suivi de deux garçons
restaurateurs qui apportaient tout ce qu'il fallait pour faire un
somptueux déjeuner; quelques mots lui expliquèrent la présence de
Silvia.
--Elle n'est pas belle la particulière, dit-il, mais c'est égal si le
_bêcheur_[897] n'a pas menti, c'est une luronne et je suis bien aise
qu'elle soit avec nous, si surtout elle plaît à Rupin.
--Elle ne me plaît pas, répondit Salvador, mais je la supporte; il le
faut bien.
--Eh bien, alors, reprit Vernier les bas bleus, pourquoi ne pas s'en
débarrasser; et il fit un geste significatif, traduction fidèle de sa
pensée.
--Par exemple, s'écria de Lussan, une compagne d'infortune!
--Et qui, après tout, peut nous être utile, ajouta Salvador.
--A table! dit Silvia qui venait d'achever de mettre le couvert et qui
n'avait pas entendu les paroles échangées entre les trois complices, à
table!...
Ils s'empressèrent tous d'obéir à cette invitation, et ils firent
honneur aux vins fins et aux mets délicats apportés par Vernier les bas
bleus.
Plusieurs jours se passèrent ainsi; grâce à l'obligeance intéressée de
Louis l'Aventurier et au talent de faussaire de Salvador, les membres de
cette société de bandits étaient tous munis de passe-ports en règle; il
ne leur manquait plus que de l'argent pour être en mesure de quitter la
France, ainsi qu'ils en avaient l'intention. Celui qu'ils avaient volé à
la danseuse Coralie commençant à s'épuiser, il était donc temps de
penser à la dame au voile vert.
De nouvelles démarches furent faites, mais les obstacles devant lesquels
avaient échoué les ruses précédemment mises en oeuvre existaient
toujours; comment les surmonter?
Salvador et de Lussan s'étaient plaint à plusieurs reprises devant
Silvia des difficultés insurmontables que présentait cette entreprise et
de la nécessité où ils seraient de l'abandonner, et toujours elle avait
paru indifférente à leurs soucis. Mais enfin, vaincue par leurs
doléances, et voyant qu'ils avaient épuisé sans succès tous les moyens,
toutes les ressources, jalouse de leur montrer sa supériorité, elle leur
rappela la part qu'elle avait prise à l'affaire du père Josué, et elle
leur jura qu'elle viendrait à bout de celle-ci.
--Oui, messieurs, ajouta-t-elle, en s'exaltant, je réussirai si vous me
promettez de suivre docilement mon plan; vous reconnaîtrez encore une
fois que rien ne résiste à l'imagination et au génie d'une femme douée
d'une volonté forte. En disant ces mots, ses yeux brillent d'un éclat
sinistre; l'inspiration satanique dont elle vient de recevoir la
commotion perce à la surface!
Salvador et de Lussan, confiants dans une parole qui ne leur a jamais
manqué, partagent l'enthousiasme de Silvia; ils la pressent tour à tour
dans leurs bras, et, malgré l'horreur que doivent inspirer ses traits,
ils la proclament la première femme du monde!
--Demain matin, dit-elle, je me mettrai à l'oeuvre; tenez-vous prêts à me
seconder.
Cette promesse porte leur joie au comble: ils épuisent les formules
adulatrices; l'encens brûle devant l'horrible divinité! Mais enfin,
quand leurs sens sont un peu plus calmes, de Lussan, dont le caractère
soupçonneux s'ouvre difficilement à la confiance, ne veut pas se livrer
en aveugle aux entreprises de l'artificieuse Silvia.
--Au nom du ciel, lui dit-il, je vous en conjure, dites-nous quels sont
les moyens que vous comptez employer pour réussir; je brûle d'impatience
d'être initié à ce secret important.
--Ecoutez-moi, dit Silvia avec emphase et du ton d'une sybille qu'agite
un fanatisme sacré: l'impuissance de vos conceptions, le secours que
vous êtes forcé d'implorer d'une femme privée des avantages naturels de
son sexe, tout m'annonce que vous touchez à une décadence prochaine.
Vous avez jusqu'ici vécu dans une position brillante, grâce à quelques
expéditions heureuses auxquelles j'ai pris une assez grande part; mais,
rappelez-vous le bien, une longue suite de hasards est une chaîne fatale
dont le prolongement amène nécessairement le malheur. Une catastrophe me
paraît donc certaine, inévitable, et vous y succomberez; car, dans la
carrière du crime, malheur à qui s'arrête ou regarde en arrière! Quant à
moi, j'espère d'autant mieux échapper à l'adversité que c'est dans mon
propre malheur que je veux puiser les chances de réussite. En un mot,
c'est sur ma laideur, oui, sur cette figure, jadis si belle, aujourd'hui
si horrible, que repose le succès de cette dernière entreprise. A une
autre époque, je dus mon bonheur à la régularité de mes traits; eh bien!
je veux dompter la nature, et que la laideur même me serve à vaincre les
obstacles devant lesquels vous êtes venus vous briser. Je bénis donc mon
destin, tout affreux qu'il est, puisqu'il m'est permis encore une fois
de vous guider dans la carrière...
A demain l'attaque!
Le lendemain matin, Silvia fut exacte. Elle développa son plan, dans
tous ses détails, à ses complices. Ils le trouvèrent si adroitement
conçu qu'ils l'applaudirent à plusieurs reprises.
--Trouvez-vous, leur dit-elle, à Saint-Roch, à neuf heures, vous jugerez
par vous-mêmes si mon déguisement n'inspire aucun soupçon, et, en même
temps, de l'effet que ma présence produira sur la femme au voile vert.
A l'heure indiquée, les deux bandits étaient au poste. La vieille dame
ne tarda pas à arriver; elle alla se placer à quelques pas du
confessionnal qui se trouve près de la chapelle de la Vierge. Au bout de
quelques instants, ils virent arriver une autre femme couverte de
vêtements en lambeaux, et dont les couleurs primitives, effacées,
maculées, indiquaient néanmoins par leurs vestiges, que celle qui les
portait avait été dans l'aisance; c'était Silvia, mais, sous cet
accoutrement, elle était méconnaissable. Sans regarder autour d'elle,
elle se plaça sur les marches du tribunal de la pénitence, et tira d'un
petit cabas qu'elle portait, un livre de prières qui, par un reste de
fermoir en vermeil, indiquait avoir été orné avec luxe, mais, du reste
véritable bouquin, et sale comme tout le reste du costume de la
pénitente; elle l'ouvrit et se mit à prier avec une grande ferveur
apparente. La messe finie, elle ne parut pas songer à se retirer, mais,
au contraire, elle entama une autre série de prières dans lesquelles
elle paraissait complétement absorbée. La dame au voile vert était
restée priant, sur sa chaise, près de là, un chapelet à la main. Tout à
coup elle le laissa tomber et se baissa pour le ramasser; mais la
faiblesse de sa vue la faisait tâtonner à droite et à gauche, sans le
retrouver d'abord. Silvia voyant son embarras, se baisse, le ramasse, et
le présente à la vieille dame. Celle-ci lui adressa mille remercîments,
qu'elle termine en lui disant:
--Dieu vous bénira, ma chère dame, puisque vous compatissez aux
souffrances des affligés!...
--Grand merci de vos souhaits, vénérable dame, répondit Silvia, j'en ai
grand besoin, car je suis bien malheureuse!
--Persévérez dans la voie sainte où vous êtes, ma fille; confiez-vous en
Dieu, il ne vous abandonnera jamais.
--C'est aussi ce que je veux faire, répondit Silvia, et c'est pour me
donner la force de supporter les coups de l'adversité que je viens me
jeter aux pieds du vicaire de cette paroisse, que l'on m'a indiqué comme
un homme aussi bon que pieux et charitable. Je veux lui faire l'aveu de
mes fautes et m'entourer de ses conseils, car le malheur m'a persécutée
avec tant d'acharnement, que souvent l'idée me prend de mettre fin à mon
existence. Je l'aurais même déjà fait, si je n'avais été retenue par un
reste des sentiments religieux qui vivent encore dans mon âme.
--Ah! ciel! que me dites-vous? répliqua la vieille; Dieu vous préserve
d'une telle pensée, ce serait courir à votre damnation éternelle! Vous
ferez bien de voir le digne vicaire dont le confessionnal est dans cette
chapelle; je compte d'autant plus sur l'efficacité de ses consolations,
que j'en ai éprouvé moi-même toute la puissance depuis qu'il me les
prodigue.
--J'y compte aussi, madame, dit Silvia; mais quand on manque de tout et
que l'on meurt de faim, que faut-il faire?
--Quoi! vous seriez réduite à cette affreuse nécessité, dit la vieille;
tenez, prenez ce peu de monnaie; voici aussi un petit pain que j'avais
acheté pour moi, mangez-le.
Silvia se précipita sur les mains sales et décharnées de sa
bienfaitrice, les pressa, les baigna de ses larmes, et en un clin d'oeil
elle eut avalé le pain.
--Dieu vous récompensera, dit-elle à la vieille, vous m'avez sauvé la
vie!
--Mais, lui répliqua celle-ci, vous êtes encore jeune, qui donc vous
empêche de travailler?
--Hélas! dit Silvia, depuis que j'ai eu le malheur d'avoir la figure
brûlée, je ne puis obtenir d'ouvrage, tant on me trouve laide! Tenez,
voyez-vous même.
En disant ces mots, elle leva un mauvais voile qui lui couvrait le
visage; la vieille s'étant approchée de plus près, à cause du mauvais
état de sa vue, recula de surprise et d'horreur en voyant cette
monstrueuse figure.
Enfin, pour ne pas trop la désoler, elle lui dit froidement:--il est
vrai que yeux ont été bien maltraités, mais vous n'avez pas cessé d'être
un membre de la grande famille, et il faut que vous viviez. Si vous
voulez venir ici tous les jours, je vous donnerai douze sols pour vivre,
en attendant mieux. Je vous le répète, soyez confiante en la Providence,
elle ne vous abandonnera pas.
--Oh! merci, bonne et respectable dame, merci de vos secours inespérés;
je les accepte avec joie, ainsi que vos sages conseils.
La dame au voile vert s'étant retirée en ce moment, Salvador et de
Lussan la suivirent.
Pendant ce temps-là, Silvia était restée à l'église, attendant le
vicaire pour se confesser: il ne tarda pas à venir, et la voyant
agenouillée dans ce pieux dessein, d'un geste il l'invita à prendre
place au confessionnal. Silvia s'approcha, et après avoir récité son
_confiteor_, elle commença l'aveu de ses fautes sur lesquelles elle
s'étendit largement; puis, prenant sa voix la plus douce, la plus
insinuante, elle se mit à raconter une histoire si lamentable, et avec
un tel accent de vérité, qu'elle fit verser des larmes au digne et trop
crédule ecclésiastique qui l'écoutait attentivement. Bref, en peu
d'instants, la perfide créature avait su se rendre intéressante, et
convaincu son confesseur de ses malheurs imaginaires. Le digne homme en
fut tellement touché qu'il lui remit quelques pièces de monnaie en lui
promettant sa protection. Enfin, elle se retira; mais ayant aperçu de
Lussan et Salvador, qui depuis quelques instants étaient rentrés dans
l'église, et avaient été témoins de ses manoeuvres hypocrites, elle leur
remit une adresse ainsi conçue:
«Mademoiselle Aimée Dufresne, rue Maubuée nº 13, chambre 37, au
sixième.»
Dans la soirée, Salvador et de Lussan, très modestement vêtus, se
rendirent à cette adresse, ils trouvèrent Silvia dans un misérable
galetas dont Gresset semble avoir dessiné le plan et l'ameublement,
quand il a dit dans sa _Chartreuse_:
Une lucarne mal vitrée,
Près d'une gouttière livrée
A d'interminables sabbats,
Où l'université des chats,
A minuit en robe fourrée
Vient tenir ses bruyants états;
Une table mi-démembrée,
Près du plus humble des grabats;
Six brins de paille délabrée,
Tressés sur de vieux échalas:
Voilà les meubles délicats,
Dont la Chartreuse est décorée,
Et que les frères de Borée,
Bouleversent avec fracas!
En voyant arriver ses complices, Silvia plaça sur une table estropiée un
excellent poulet et une bouteille de bordeaux vieux, qu'elle tenait à
côté d'elle. Ensuite, elle se leva pour offrir un escabeau à M. le
vicomte et un tabouret au marquis, puis elle prit place sur le bord du
lit. Vous voyez, messieurs, dit-elle, que la ci-devant marquise de
Roselly sait se conformer aux circonstances: elle veut réussir, elle
réussira. Cette journée m'a vue faire beaucoup de chemin, ajouta-t-elle,
je suis étonnée de tant de succès. Croiriez-vous que la dame au voile
vert s'intéresse déjà à moi? D'un autre côté, mon confesseur qui me fait
l'effet d'un excellent homme, d'un parfait chrétien, m'a promis sa
protection; vous voyez que tout va bien, et que j'ai quelque raison de
dire que l'avenir est à moi. Soyez donc tranquilles, messieurs; si j'ai
perdu mes charmes, j'ai beaucoup acquis en intelligence, et d'ailleurs
j'ai été à bonne école.
--Mais, où tout cela nous conduira-t-il? demanda Salvador; car, enfin,
nous voilà dans une position intolérable! Il y a de quoi tomber malade
rien qu'à voir cet affreux taudis: quel sera le résultat de tant de
privations?
--Le résultat, vous en pouvez douter? c'est le trésor de la vieille au
voile vert!
--Que le ciel vous entende, dit de Lussan! Et nous, qu'avons-nous à
faire?
--Vous recevrez tous les jours un bulletin qui vous indiquera la marche
à suivre, répondit-elle. Au surplus, nous nous reverrons, mais jamais
ici, où je me suis logée avec les cinq francs que m'a donnés le vicaire.
Il est probable qu'il fera prendre des renseignements sur mon compte,
s'il a réellement l'intention de me protéger; dès lors, j'ai certaines
précautions à prendre.
--Vous pouvez compter sur sa promesse, dit le vicomte; l'abbé Reuzet?
est le plus franc des hommes, le plus digne ecclésiastique que je
connaisse: il est mon confesseur depuis longtemps.
--Votre confesseur, s'écria Silvia! il faut qu'il ait les manches larges
alors, ou qu'il ait le pouvoir d'absoudre les cas réservés?...
--Eh! mon Dieu, qu'importe! dit de Lussan, nous n'allons pas discuter
ici une thèse religieuse. M. l'abbé Royer est mon confesseur ordinaire,
et tout bonnement pour satisfaire à la mode du jour, rien de plus. C'est
un très-digne prêtre qui aime à faire le bien, et qui ne suppose jamais
le mal. C'est du reste chez lui et par lui, que j'ai connu la dame au
voile vert; aussi, suis-je bien convaincu qu'il ne m'en a point imposé
dans les détails qu'il m'a donnés à ce sujet.
Quinze jours se passèrent en visites de Silvia au vicaire, et en
assiduités de toute espèce à l'église. La dame au voile vert y
rencontrait chaque jour sa protégée, elle lui apportait les restes de
ses repas et quelque monnaie pour l'aider dans ses autres dépenses.
Enfin, Silvia dans ses divers rapports avec l'un et avec l'autre, joua
si bien son rôle, que le vicaire crut devoir engager la dame au voile
vert à la prendre chez elle. «A votre âge, lui dit-il, il est imprudent
de vivre seule; prenez cette infortunée avec vous, vous attirerez sur
vous les bénédictions du Seigneur!
La vieille accueillit cette proposition, et, dès le lendemain, la fille
de la Sans-Refus était installée chez la dame au voile vert.
Les complaisances, les petits soins de cette Syrène captèrent bientôt
toute la confiance de la vieille pécheresse. Tous les soirs elle lui
faisait la lecture, et puisait dans la fertilité de son imagination,
tous les moyens de la distraire. Enfin, il y avait déjà quinze jours
qu'elles vivaient ensemble, lorsque la vieille, qui prenait un intérêt
croissant à sa protégée, lui demanda de lui raconter ses malheurs
passés; Silvia qui avait prévu cette demande, n'avait pas manqué de
composer une fable qui devait intéresser la dame au voile vert; voici
donc brièvement ce qu'elle lui raconta:
«Je suis née à Orléans de parents honnêtes, mais peu fortunés: mon père
était maître menuisier. Comme j'étais douée de quelque beauté, je devins
son idole, et il me fit donner une éducation brillante et bien au-dessus
de son état et de sa position. Ainsi, loin de se borner à l'enseignement
ordinaire du pensionnat de la célèbre madame de Saint-Prix, il me fit
donner des maîtres de peinture, de déclamation, de musique, d'équitation
et de danse: j'excellais surtout sur le piano que je touchais, j'ose le
dire, dans la perfection.
»Il n'en fallait pas tant, dans une ville de province, pour m'attirer de
nombreux adorateurs, et, ce qui n'y contribua pas peu, c'est que
malheureusement pour moi, nous demeurions à côté de l'hôtel où logeaient
la plupart des officiers de la garnison. Ma beauté, dont je puis parler
aujourd'hui sans vanité; l'éclat de ma voix, et les sons harmonieux que
je tirais de mon piano, ne tardèrent pas à me faire remarquer par un
jeune lieutenant de hussards, modèle accompli de grâces et de
perfections. Que vous dirai-je? séduite, aveuglée par une passion que la
fougue de l'âge et le peu de discernement de mes parents ne m'avaient
pas appris à réprimer, séduite encore par la promesse fallacieuse qu'il
m'avait faite de m'épouser, une belle nuit j'abandonnai ma famille pour
suivre le lieutenant Saint-Denis.
»Quand je dis fallacieuse, peut-être l'accusé-je à tort, car je crois
bien que ses intentions étaient honorables et qu'il m'aurait épousée;
mais un accident affreux, terrible, vint donner une tout autre issue à
notre liaison, et créer un obstacle presque invincible à la réalisation
de ses projets et des miens.
»Un soir, à la suite d'un souper chez le lieutenant-colonel du régiment,
on avait fait un punch _monstre_. Le vase qui le contenait était assez
près de moi, et nous éclairait tous de sa flamme joyeuse, lorsque je ne
sais à quelle occasion je tournai et baissai rapidement la tête vers un
des convives. Par une fatalité tout à fait inconcevable, une de mes
anglaises que je portais alors fort longues, trempa dans le liquide
enflammé; en une seconde, mes cheveux, imprégnés de parfum, formèrent un
vaste incendie auquel j'aurais moi-même succombé, si ce même voisin
n'avait eu la présence d'esprit d'ôter rapidement sa redingote et de me
la jeter sur la tête! Il parvint par ce moyen à éteindre le feu, mais il
était trop tard, j'étais défigurée pour toujours!... Je fus conduite
dans une maison de santé; mais quand, après un traitement de six
semaines, mon amant eut acquis la certitude que le mal était
irréparable, il m'abandonna; et lorsque enfin je fus en état de sortir,
j'appris que son régiment était parti pour Paris!...
»Le jugeant d'après mon coeur, je m'y rendis pour le voir, mais il refusa
obstinément tout rapprochement avec moi. Eclairée alors, mais trop tard,
sur mon malheur, je fus me loger dans un garni. Je cherchai de l'ouvrage
de tous côtés, et je ne manquai pas de vanter à outrance mon habileté,
mais vainement; mon extrême laideur me faisait refuser partout.
Désespérée, j'allais mettre fin à mes jours, ou mourir de faim, lorsque
Dieu m'inspira la pensée d'aller à Saint-Roch, où j'eus le bonheur de
vous rencontrer; vous savez le reste... Sans vous, madame, je le dis
hautement, je n'existerais plus, vous avez été pour moi une seconde
Providence? J'espère maintenant que vous me connaissez tout entière,
vous daignerez me continuer vos bontés, et serez assez généreuse pour me
garder près de vous. Je vous promets de vous donner chaque jour des
preuves non équivoques de mon dévouement et de mon attachement sans
bornes; enfin, je vous aimerai comme une mère tendre et vénérée. Oui,
madame, je sens que mon coeur est pénétré pour vous de reconnaissance et
d'amour; vous avez été si bonne, si compatissante pour moi, objet
d'horreur pour tous, que je ne vous demande d'autre faveur que de rester
près de vous, vous ferez tout ce que vous voudrez de moi et pour moi. Et
si, d'après le cours ordinaire des choses, Dieu vous rappelle à lui
avant moi, je veux vous rendre pieusement les derniers soins, les
suprêmes devoirs; chaque jour j'arroserai votre tombe de mes larmes, et
mon deuil n'aura d'autre terme que ma vie.
L'astucieuse Silvia voyant que ses discours faisaient impression sur la
vieille, continua encore longtemps sur le même ton, et elle finit par y
mettre tant de naturel et de pathétique, que son auditrice, transportée,
se jeta à son cou en versant des larmes, et lui dit: «Oui, vous serez ma
fille! vous remplacerez celle que le sort m'a ravie, ou qui, peut-être,
oublieuse de ses devoirs, m'abandonne depuis si longtemps à mon triste
destin. Puisque vous voulez bien m'assurer de votre attachement sincère
et désintéressé, comptez sur moi, je ne vous abandonnerai jamais!»
--Que ces paroles sont agréables à mon coeur, dit Silvia transportée de
joie, c'est en ce moment que j'éprouve combien la reconnaissance est un
doux fardeau pour les âmes pures!...
Cette scène et ces discours préparés depuis longtemps par Silvia, la
mirent tout à fait sur un bon pied dans la maison. A compter de ce jour,
elle fut chargée des soins du ménage et prit une part plus intime aux
affaires de la vieille, sans toutefois que celle-ci la laissât jamais
seule à la maison, ni lui confiât aucune de ses clés. Enfin, par sa
causerie toujours intéressante et spirituelle, par ses prévenances
incessantes, Silvia avait tellement subjugué la dame au voile vert, que
celle-ci ne pouvait se passer d'elle. L'intimité était parvenue à un tel
point qu'un soir Silvia, lui chantant une romance de cette voix fraîche
et suave, qui naguère lui avait mérité tant de suffrages adulateurs.
--Vous chantez admirablement, mon enfant, dit la vieille qui avait
écouté Silvia avec ravissement.
--Si j'avais un piano, ce serait bien plus agréable, on ne peut bien
chanter sans accompagnement.
--C'est un clavecin que vous voulez dire, n'est-ce pas, mon enfant?
--Piano ou clavecin, mais si vous aimez cet instrument, dit Silvia, je
puis vous satisfaire sans qu'il vous en coûte rien, car j'en ai un chez
mon pauvre père. Si vous voulez me permettre de lui écrire, et ensuite
me promettre de faire ajouter à ma lettre quelques mots de
recommandation par notre excellent vicaire, je suis persuadée que mon
père daignera me pardonner et m'enverra mon piano. O combien alors je
serai heureuse près de vous, chère madame! déjà vous vous êtes faite à
ma figure, en me donnant les moyens de vous procurer d'agréables
distractions, de charmer votre vieillesse, il me sera bien doux de
penser que nous ne nous quitterons jamais.
--Je n'avais pas besoin de cette dernière preuve de dévouement, répondit
la vieille; je suis prête à faire tout ce qui peut vous faire plaisir.
Silvia, enchantée de voir que son plan réussissait à merveille, écrivit
le lendemain à son prétendu père une lettre ainsi conçue:
«Mon cher et très-honoré père,
»C'est à vos pieds et inondée de mes larmes, que je me prosterne!
Fille coupable, une passion aveugle, insensée, m'a fait trahir tous
mes devoirs envers Dieu, envers vous, envers le monde! Hélas!
pourquoi ai-je cédé aux perfides insinuations d'un misérable
séducteur qui avait juré ma perte? pourquoi ai-je abandonné le
meilleur des pères pour me jeter dans la voie du crime?..... Ne me
maudissez pas ô mon père! le ciel m'a assez punie; n'ajoutez pas au
fardeau de mes infortunes!