--De quoi qui m'fait vivre? Si je l'y garde son magot, n'est-y pas juste

qué m'paye? Et quant à tous vos _églisiers_, quoi que je tiens d'eux,

donc moi? Je ne connais que les curés de la république, les

_théophilou-en-troupe_!...

--Elle a donc de la fortune, la dame au voile vert? ajouta de Lussan.

--A cet égard, je n'ai point de réponse à faire à M. le marquis, dit

madame Fleurus. Je ne me suis jamais permis d'adresser à cette dame la

moindre question sur sa position, parce que les affaires de nos

locataires ne me regardent pas, et M. le marquis est trop bien élevé

pour provoquer une indiscrétion.

--Vous vous méprenez sur le but de ma question, répondit le vicomte un

peu piqué; je n'ai nul motif d'être curieux de ces sortes de choses, et

si je vous ai demandé si cette dame avait de la fortune, c'est tout

machinalement, et surtout sans l'intention de vous faire manquer à vos

devoirs.

Le vicomte vit bien qu'il n'y avait rien à espérer, ni de cette vieille

caricature, ni de son imbécile de mari: d'ailleurs il suffisait de les

voir un instant pour être persuadé que, pour que la vieille eût conservé

son bon sens, jamais elle n'aurait choisi de pareils confidents. Il prit

donc le parti de laisser croire qu'il n'avait éprouvé aucune contrariété

de la manière dont la précieuse concierge lui avait fermé la bouche, et,

quoique peu satisfait du résultat de son enquête, il en savait du moins

assez pour dresser d'autres batteries qui le missent à même de venir à

bout de ses desseins. Il se retira donc en comblant les Fleurus de

politesses et de salutations.

Nous connaissons trop de Lussan comme homme de résolution pour croire

qu'il se rebute devant les obstacles, et qu'il se tienne pour battu par

la puissance d'inertie des Fleurus. Il éprouva bien quelques regrets

d'avoir si mal réussi d'abord auprès de ces cerbères; mais l'espoir

d'être plus heureux une autre fois releva son courage. Deux cent mille

francs en or, argent, diamants, en billets de banque, cent mille francs,

en rentes au porteur. Quelle immense proie! se disait-il; la

laisserai-je donc échapper? Vrai supplice de Tantale, j'y touche, je ne

puis... mais non, dussé-je y périr, il faut absolument que j'en vienne à

bout!

On pense bien que dès le jour même de l'entretien qu'il avait eu avec le

vicaire de Saint-Roch, et par suite duquel il avait été instruit de tout

ce qui se rattachait à la dame au voile vert, de Lussan n'avait pas

manqué d'en rendre compte à son ami Salvador. Tous deux s'étaient

ingéniés à qui mieux mieux pour mettre la vigilance des Fleurus en

défaut; mais la bêtise du mari, plus redoutable encore que l'esprit et

l'astuce de la femme, avait déconcerté tous leurs projets. Vainement ils

leur avaient lâché émissaires, sur émissaires le père Fleurus, en

esclave docile de sa femme, qu'il regardait comme un oracle, les

renvoyait à celle-ci et ne répondait jamais autre chose que:

Adressez-vous _tà mame_ Fleurus, moi j'ignore la chose de _mame

l'Alolyme_. Quant à madame Fleurus, élevée avec les grands, au milieu de

ce monde tout confit en menteries, feint, fardé et dangereux, elle

possédait au suprême degré l'art de dissimuler, et après une heure

d'entretien avec elle, on se trouvait tout étonné de ce que ses phrases

filandreuses n'avaient pas fait faire un pas à la question.

Il fallait don renoncer à cette importante affaire qui promettait un si

beau résultat: c'est à quoi ne pouvaient se résoudre ni de Lussan, ni

Salvador, et ils cherchaient tous les moyens d'arriver au but qu'ils

voulaient absolument atteindre, lorsqu'ils furent arrêtés tous deux.

IV.--Suite du précédent.

Les exigences de notre récit nous forcent à conduire nos lecteurs dans

un lieu que nous ne nommerons pas; mais que la courte description que

nous allons essayer d'en faire fera suffisamment connaître.

De la boutique d'une maison sise dans une des petites rues qui

débouchent sur le boulevard Bonne-Nouvelle, on a fait un petit salon,

tapissé seulement d'un papier rouge commun. Ce salon (puisque salon il y

a), est meublé seulement d'une grande table ronde, couverte d'un tapis

vert, d'un canapé en velours d'Utrecht jaune, et de quelques chaises en

cerisier couvertes en crin, quelques mauvaises lithographies dans des

cadres dorés sont appendues aux murs, une pendule d'albâtre et deux

vases de porcelaine dorée, dans lesquels se prélassent deux grosses

touffes de fleurs artificielles ornent la cheminée.

Un bon feu brûle dans l'âtre, et répand dans le salon une douce chaleur

qui paraît réjouir fort ceux qui s'y trouvent.

D'abord six femmes encore jeunes et à peu près jolies, décolletées,

vêtues seulement, bien que la température soit froide et qu'elles

soient forcées de sortir de quart d'heure en quart d'heure, de robes de

soie assez légères, de couleurs claires; ensuite deux hommes dont la

physionomie ressemble à celle de tout le monde, si ce n'est qu'elle est

plus belle que celles que l'on rencontre ordinairement. L'un de ces

hommes est vêtu d'une redingote et d'un pantalon bleus assez propres;

l'autre, d'un pantalon de velours côtelé et d'une blouse de chasse de

toile grise presque neuve.

Nous venons de dire que la physionomie de ces deux hommes était plus

belle que celles que l'on rencontre ordinairement; nous devons ajouter,

cependant, que celui qui est vêtu d'une redingote porte des lunettes

vertes qui font un assez vilain effet, et que l'autre a l'oeil droit

couvert d'un bandeau de taffetas noir. Tels qu'ils sont, cependant, ces

messieurs paraissent plaire infiniment aux habitantes du lieu dans

lequel ils se trouvent, qui toutes, à l'exception d'une fort jolie brune

qui est assise à l'écart et ne paraît pas s'occuper de ce qui se passe

autour d'elle, leur prodiguent une foule de petits soins et de gracieux

sourires.

Nos lecteurs comprendront l'empressement et l'amabilité de ces dames,

lorsque nous leur aurons dit que les deux messieurs ont commandé un

énorme bol d'eau-de-vie brûlée qu'une servante vient d'apporter tout

enflammée sur la table.

--Allons, Flamant, versez du punch à ces dames; dit à son compagnon

l'homme aux lunettes vertes.

--Très-volontiers, mon cher Albert, répondit Flamant, qui prit avec une

grâce toute particulière la cuiller à potage digne accompagnement d'un

punch servi dans un saladier, et qui remplit jusqu'aux bords les verres

destinés aux dames.

--Eh bien! Elisabeth, dit une de ces dernières à la jolie brune assise à

l'écart, tu ne viens donc pas prendre un verre de punch?

--Je n'ai pas soif, répondit Elisabeth d'une voix brève.

--Viens donc, bête, il est bon, et ces messieurs disent que quand il n'y

en aura plus il y en aura encore.

Elisabeth ne prit seulement pas la peine de lever la tête pour regarder

celle qui l'interpellait.

--Laisse-la donc, dit une des femmes à celle qui venait de parler, ne

sais-tu pas que lorsqu'elle s'est fourré quelque chose dans la tête, il

n'y a pas moyen de la faire changer d'idée?

--Ah! il n'y a pas moyen de me faire changer d'idée! s'écria Elisabeth

en se levant brusquement du siége qu'elle occupait. Eh bien! c'est ce

qui vous trompe, j'en vais boire du punch et plus que vous encore; et

joignant l'effet aux paroles, Elisabeth prit l'un après l'autre

plusieurs verres et les vida chacun d'un seul trait.

--Cette malheureuse est folle, dit à voix basse Flamant à celle des

femmes qui se trouvait près de lui.

--Un peu, répondit la fille, mais c'est égal, c'est une bonne camarade,

et ses accès ne durent pas longtemps.

--Et on la garde ici?

--Elle est jeune, elle est jolie, n'est-ce pas tout ce qu'il faut?

Pendant que Flamant et la fille échangeaient ensemble les quelques

paroles qui précèdent, Elisabeth, qui était restée debout près de la

table, s'approcha doucement d'Albert; elle s'assit sur ses genoux et

après lui avoir adressé le plus gracieux sourire qui se puisse

imaginer, elle lui demanda une petite somme que celui-ci s'empressa de

lui donner. Lorsqu'elle eût obtenu ce qu'elle désirait, elle sortit en

courant du salon.

La femme qui causait avec Flamant avait remarqué ce qui venait de se

passer.

--Vous lui avez donné de l'argent? dit-elle à Albert.

--Oh! peu de chose, répondit-il, mais que signifie tout ceci?

--Raconte à ces messieurs l'histoire d'Elisabeth Neveux, dit une des

femmes, ça les amusera, c'est plus drôle qu'un mélodrame de la Gaieté.

--Je ne demande pas mieux si ça peut leur faire plaisir.

--Contez, charmante, répondit Flamant à cette question indirecte,

contez, vous parlez si bien que nous vous écouterons avec infiniment de

plaisir, n'est-il pas vrai, cher Albert?

Celui-ci fit un signe affirmatif.

--Je commence alors, dit la fille après avoir avalé un verre de punch.

--Nous t'écoutons:

«Elisabeth Neveux appartient à une famille d'honnêtes cultivateurs de la

Lorraine, elle est née à Lacroix-Dieu, un joli petit village des

environs de Lunéville; Elisabeth avait si souvent entendu parler de

Paris, les gens de son village, que le hasard avait conduits dans la

grande ville, faisaient un si beau récit des choses merveilleuses que

l'on y voyait, qu'elle mourait d'envie d'y venir à son tour; aussi,

lorsqu'elle eut atteint ses dix-huit ans, elle pria son père de la

laisser partir et le bon homme qui ne savait rien refuser à sa fille,

la conduisit un beau jour à la diligence, et la vit partir sans

inquiétude, parce qu'il savait qu'elle serait reçue à sa descente de la

voiture par l'aîné de la famille qui était depuis longtemps à Paris, où

il exerçait la profession d'ouvrier serrurier. Elisabeth alla donc en

arrivant à Paris loger chez son frère, et pendant quelque temps sa

conduite fut irréprochable. Tout te monde vantait sa sagesse et sa

modestie en même temps que sa beauté; malheureusement son frère, qui

cherchait à lui procurer toutes les distractions que lui permettait sa

fortune, la conduisit un soir à un petit bal de la rue Saint-Antoine,

que l'on appelle le bal des Acacias. A ce bal elle fit la rencontre d'un

beau jeune homme; ce beau jeune homme lui fit la cour, et ma foi il lui

arriva ce qui est arrivé à plus d'une jeune fille, elle se laissa

séduire, et un soir son frère l'attendit vainement pour souper. Elle

était partie avec le jeune homme en question.

»Pierre Neveux, le frère d'Elisabeth, chercha longtemps sa soeur sans

pouvoir la trouver; ce ne fut que par hasard qu'il apprit longtemps

après qu'elle habitait sous le nom madame _Lion_...

--De madame Lion? dit Flamant.

--Est-ce que vous connaissez l'amant d'Elisabeth? répondit la

narratrice: c'était un voleur.

--Je n'ai pas de pareilles connaissances, mais je sais en partie le

reste de l'histoire de votre compagne. Son frère se présenta un jour

chez elle, rue des Lions-Saint-Paul, elle venait d'avoir une violente

altercation avec son amant qui était rentré ivre, accompagné d'un de ses

pareils, nommé, je crois, Maladetta, Pierre Neveux voulut prendre le

parti de sa soeur, que les deux voleurs se permettaient de maltraiter

devant lui; ces derniers essayèrent de le malmener à son tour, et ma

foi, comme il était doué d'une force herculéenne et qu'il tenait à la

main un de ces forts marteaux dont se servent habituellement les gens de

son état, il tua les deux bandits et ensuite s'esquiva; ce sont les

journaux du temps qui m'ont appris ce que je viens de vous dire, quant

au reste je l'ignore.

--Voilà ce qui arriva ensuite: Elisabeth fut arrêtée. Diverses

circonstances ayant fait supposer qu'elle savait quel était l'assassin,

on voulait qu'elle le fît connaître à la justice, c'est ce qu'elle ne

voulait pas faire; elle ne pouvait se résoudre à dénoncer son frère, son

frère qui ne s'était rendu coupable que parce qu'il avait voulu la

défendre; aussi elle resta longtemps en prison, elle ne fut mise en

liberté que lorsque l'on fut parvenu à s'emparer de Pierre Neveux. Le

malheureux ouvrier fut traduit en cour d'assises et condamné à dix ans

de travaux forcés; Elisabeth fut tellement affligée d'être la cause de

la condamnation de son frère, qu'elle perdit complétement la raison.

Elle fut mise à la Salpêtrière; les célèbres docteurs attachés à cet

établissement lui rendirent à peu près la raison après un traitement

d'une année; elle fut alors mise dans la rue, il faisait froid, elle

était à peine couverte de quelques mauvais vêtements, elle avait faim.

Elle ne pouvait, après ce qui s'était passé, penser à retourner dans sa

famille: que pouvait elle faire? Elle entra ici, mais il faut croire que

le métier ne lui convient pas, car depuis quelque temps sa tête s'est

dérangée de nouveau. Souvent elle est triste, elle ne dit rien à

personne, quelquefois elle est d'une gaieté folle, alors elle boit outre

mesure, sans doute pour s'étourdir, mais quelles que soient les

préoccupations qui l'agitent, qu'elle soit triste ou gaie, elle

n'oublie jamais que son malheureux frère est au bagne de Toulon, qu'il

souffre et qu'elle est la cause de ses malheurs; elle met de côté tout

l'argent qu'elle peut se procurer, et lorsqu'elle est parvenue à amasser

une petite somme, elle l'adresse à Pierre Neveux, qui ne sait pas ce que

fait sa soeur. Comme ces envois se sont renouvelés et se renouvellent

assez souvent, il est probable que ce pauvre garçon, qui à ce que l'on

assure se conduit parfaitement bien, trouvera en sortant du bagne une

somme qui lui facilitera les moyens de fonder un petit établissement;

mais il ne trouvera pas sa soeur, les médecins disent qu'elle porte dans

son sein le germe d'une maladie mortelle et que c'est tout au plus si

elle a encore deux ans à vivre, et ce n'est que dans six que Pierre

Neveux sera mis en liberté.

La narration fut interrompue par l'entrée dans le salon d'un homme, dont

le brillant costume arracha à toutes les femmes des exclamations

admiratives. Il était vêtu d'un superbe paletot sauce poulette, d'un

pantalon bleu haïti, une chaîne d'or décrivait de nombreux contours sur

son gilet de velours noir, son cou était emprisonné dans une cravate de

satin rouge, il était coiffé d'un chapeau à longs poils, chaussé de

bottes vernies, et il tenait à la main un magnifique jonc à pomme d'or;

tout cela était neuf.

--Vous vous êtes bien amusés mes gaillards, tandis que je m'échinais à

courir, dit-il à Flamant et à Albert; mais ça m'est égal, tout est

arrangé pour le mieux, et je vais avoir mon tour. Du punch!

s'écria-t-il, en frappant à coups redoublés sur la table, du punch!

--La maîtresse du lieu accourut tout effarée, et demanda d'une voix

revêche, pourquoi l'on faisait un tel tapage dans une maison honnête.

--Parce que nous voulons du punch, et du soigné, répondit le

fashionable, en jetant négligemment deux pièces d'or sur le tapis vert

qui couvrait la table.

La vue de l'or calma subitement la vieille mégère; ses traits renfrognés

se rassérénèrent.

--On va vous servir, mon poulet, dit-elle, on va vous servir, un peu de

patience, causez avec ces dames en attendant.

Le fashionable se jeta négligemment sur le canapé de velours d'Utrecht.

--Il est à moitié ivre, dit Albert à son compagnon.

--Cela ne m'étonne pas, dès que ces misérables ont quelques pièces d'or

à leur disposition, voilà l'usage qu'ils en font.

--Je ne lui en voudrai pas, s'il s'est acquitté avec intelligence des

diverses missions dont nous l'avons chargé.

--C'est ce qu'il faudrait savoir.

Flamant et Albert s'étaient retirés à l'extrémité du salon, pour

échanger les quelques paroles qui précèdent; ils firent signe au

fashionable de venir les y trouver.

Celui-ci qui avait préalablement demandé aux dames si la fumée du tabac

ne les incommodait pas, et qui avait obtenu une réponse conforme à ses

désirs, tira de sa poche une pipe de terre culottée, qu'il alluma avant

de s'approcher d'eux.

--Voyons, mon cher Vernier, lui dit Albert (nos lecteurs ont déjà deviné

que cet individu n'était autre que Salvador, et que celui que jusqu'à

présent nous avons appelé Flamant était le vicomte de Lussan), vous êtes

quelque peu gai, mais vous êtes en état de nous écouter et de nous

répondre, n'est-ce pas?

--A mort, j'ai bu _quelques glacis de lance d'aff_[891]; mais je suis

aussi sain d'esprit que de corps, et ce n'est pas peu dire, le coffre

est bon, tonnerre!

--Dites-nous alors ce que vous avez fait depuis ce matin?

--Très-volontiers, et vous allez voir que j'ai bon pied bon oeil; en vous

quittant, je suis allé trouver Louis l'Aventurier, il m'a donné, ainsi

que je m'y attendais, _trois mille balles_[892] des bijoux de la

danseuse, et il m'a de plus _renfrusquiné_[893].

--Ensuite?

--Ensuite, comme je savais que vous n'auriez pas, dans la maison où je

vous avais prié de m'attendre, le temps de vous ennuyer, je suis allé

déjeuner copieusement.

--Ensuite?

--J'ai pris un cabriolet, et je suis allé retrouver Louis l'Aventurier

qui m'attendait chez un marchand de vins de la cour Saint-Martin, nous

nous sommes de suite mis en campagne, et après avoir longtemps cherché,

nous avons enfin trouvé dans une maison isolée et sans portier, de la

rue de l'Ouest, ce qu'il vous fallait: un petit appartement composé de

deux pièces et d'une cuisine. L'appartement a été loué par Louis

l'Aventurier qui a donné son nom et son adresse, soi-disant pour deux

parents qui arrivent ce soir ou demain matin de la province;

l'appartement a été meublé de suite, on y a apporté des malles pleines

de linge et d'habits de sorte que vous pouvez y arriver les deux mains

dans vos poches, sans inspirer le moindre soupçon, à l'heure qu'il est

il est prêt à vous recevoir, et j'ose dire que vous y serez en sûreté;

voici votre clé et le passe-partout; pour que vous ne vous trompiez pas,

j'ai écrit sur la porte le nouveau nom de Rupin.

--Et Louis l'Aventurier ne sait pas pour qui il a loué cet appartement?

--Il sait seulement qu'il doit être habité par deux _grinches_[894] qui

viennent de s'évader de là-bas, il a donné les nouveaux noms que vous

avez adoptés et tout a été dit. Louis l'Aventurier fait tout ce qu'on

veut lorsqu'on le paye bien, aujourd'hui cependant il s'est montré bon

_zigue_[895], il ne m'a pris que mille francs pour le tout.

--Nous allons te les remettre.

--Je n'en veux pas, il me reste deux mille francs, c'est assez pour

attendre, en menant joyeuse vie, une nouvelle affaire.

--Nous n'en ferons plus qu'une à Paris, mon cher Vernier, mais celle-là

sera bonne, je t'en réponds.

--Celle de la dame au voile vert dont vous parliez ce matin avec Rupin?

--Tu l'as dit.

--Elle demeure toujours rue Thérèse, 25, je m'en suis assuré.

--Réussirons-nous? dit Salvador, qui avait jusque-là écouté, sans y

prendre part, les propos échangés entre Vernier les bas bleus et le

vicomte de Lussan.

--Il le faudra bien, mon cher Albert, dussions-nous pour entrer chez

cette vieille mégère, passer par le trou de la serrure; nous ne pouvons

avec la misérable somme que nous possédons songer à passer à l'étranger.

--Vous l'avez dit, nous risquerons le tout pour le tout, et si nous

échouons, on ne nous prendra pas vivants.

--Cela coule de source; je ne me soucie pas pour ma part de retourner à

Bicêtre, cette maison me déplaît horriblement, on y traite un

gentilhomme absolument comme le dernier des manants.

--Et je suis des vôtres? ajouta Vernier.

--C'est convenu, nous nous mettrons à l'oeuvre dès que notre ami aura

fabriqué les papiers qui nous sont nécessaires pour quitter la France.

La conversation des trois bandits fut interrompue, par l'entrée dans le

salon d'une bonne qui portait un vase d'une plus grande capacité que

celui qui venait d'être servi et plein jusqu'aux bords, d'un punch

flamboyant; elle était suivie par la maîtresse du lieu, qui posa sur la

table deux assiettes de porcelaine, sur lesquelles se prélassaient

quelques douzaines de biscuits de Reims.

La bonne qui n'avait pas remarqué les trois hommes qui causaient

ensemble à l'extrémité du salon, allait se retirer, après avoir posé sur

la table le vase dont elle était chargée; elle en fut empêchée par une

des femmes.

--Reste avec nous, Céleste, lui dit cette femme, tu boiras un verre de

punch et tu nous chanteras quelque chose.

--Je n'ai pas le temps, répondit Céleste, c'est aujourd'hui mon jour de

sortie; ce n'est que parce que j'avais oublié quelque chose que je suis

rentrée; je vais ressortir.

--Je t'en prie, ma bonne Céleste, reprit la femme qui venait de parler,

chante-nous quelque chose.

--Je ne vous chanterai rien; vous avez de douces paroles dans la bouche

lorsque vous voulez obtenir quelque chose, et vous vous moquez de ma

laideur, vous m'appelez la _mouchique_[896], lorsque vous avez obtenu ce

que vous désiriez; je ne vous chanterai rien.

--Messieurs, messieurs, joignez-vous à ces dames dit la maîtresse du

lieu, priez Céleste de chanter; vous n'en serez pas fâchés, elle chante

à ravir, et en musique encore.

De Lussan, toujours excessivement poli, crut devoir adresser quelques

mots à la femme dont on vantait avec tant d'emphase le talent musical.

Céleste regarda le vicomte avec tant de fixité que celui-ci en fut

presque troublé, et l'effroyable laideur de cette femme lui fit faire un

pas en arrière.

--Je n'ai rien à refuser à d'aussi gracieuses invitations, répondit

Céleste, et, sans plus se faire prier elle attaqua les premières mesures

du grand air de la _Reine de Chypre_.

--C'est la marquise de Roselly, dit de Lussan à Salvador, tandis qu'elle

chantait.

--Il n'est que trop vrai, répondit celui-ci, et je crois qu'elle nous a

reconnus.

--Que faire?

--Attendre, nous ne risquons rien; elle n'a pas sujet de se plaindre de

nous et sa position n'est guère meilleure que la nôtre, nous n'avons

donc rien à redouter.

Salvador ne se trompait pas, Silvia les avait reconnus. Tandis que les

autres femmes et Vernier les bas biens, émerveillés, l'applaudissaient

avec fureur, elle s'approcha des deux amis et leur dit à voix basse:

--M. le marquis de Pourrières et M. le vicomte de Lussan sont-ils

contents de la chanteuse?

--Pas d'imprudence, ma chère Silvia, lui répondit Salvador, suivez-nous

lorsque nous sortirons d'ici, mais ne nous abordez que lorsque nous

serons arrivés chez nous.

--C'est bien; mais n'espérez pas m'échapper, j'aurai l'oeil sur vous.

Lorsque minuit sonna, Salvador et de Lussan manifestèrent l'intention de

quitter les aimables habitantes du lieu quelque peu suspect dans lequel

ils se trouvaient; toutes les instances qu'on fit pour les retenir

furent inutiles.

--Nous vous embarrassons depuis assez longtemps, dirent-ils à la

maîtresse du lieu, une séance de douze heures nous paraît suffisante

pour une première visite, mais nous vous laissons notre ami pour vous

consoler de notre absence, c'est un joyeux compagnon dont vous serez

satisfaite.

Vernier les bas bleus avait en effet déclaré à ses deux compagnons qu'il

se trouvait en trop bonne compagnie pour quitter la place avant le

lendemain matin.

Salvador et de Lussan arrivèrent sans encombre à leur nouveau domicile;

Silvia, qui, ainsi que cela avait été convenu, les avait suivi sans leur

parler, entra avec eux.

Silvia ne pouvait savoir mauvais gré à Salvador, que les événements

s'étaient chargés de justifier à ses yeux, de ce qu'il l'avait

abandonnée au moment où le sort venait de la frapper si cruellement;

elle ne lui fit donc aucun reproche et parut très-joyeuse de ce qu'il

avait pu se soustraire à la triste fin qui lui était destinée; elle lui

expliqua comment, après avoir reçu le petit billet qu'il lui avait

adressé au moment où il se disposait à quitter Paris, elle s'était

empressée de quitter sa demeure, emportant avec elle ce qu'elle

possédait de plus précieux. De chez elle, elle s'était fait conduire

dans une maison de santé où elle s'était fait passer pour une dame

italienne, ce qui lui avait été facile, attendu qu'elle connaissait

parfaitement la langue du pays dont elle se disait native. Elle était

restée dans cette maison assez longtemps, mais ses ressources étant à

peu près épuisées, elle avait été forcée d'en sortir. Elle avait d'abord

essayé d'utiliser ses connaissances musicales, mais cela ne lui avait

pas été possible, attendu que sa figure était devenue si affreuse

qu'elle épouvantait ses jeunes élèves; enfin, de chute en chute et ne

sachant de quel bois faire flèche, elle était tombée, après avoir

vainement cherché sa mère, dans la maison où il venait de la rencontrer.

Les vrais mystères de Paris · 第 94 / 99 段